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Un prêtre itinérant sillonne une ville densément peuplée, alors qu’il n’a pas pu se ressourcer pendant des jours. L’eau avait commencé à lui manquer et le désert l’a guidé dans ce recoin de Kierm. Les bâtisses, faites en calcaire, regorgent de fresques colorées et de vêtements suspendus sur des fils de lin entre les demeures. Autour des rues, d’immenses palmiers et des plantes plus exotiques se dressent tels des montagnes vers les hauteurs du ciel. Le soleil est déjà bien haut ; Lhen n’a pas quitté son chèche depuis des jours, imprégné de sueur. D’un pas lent, accroché à son bâton, il avance péniblement jusqu’à une auberge. L’ex-taj s’assoit à même le sol sur un des drapés, où sont entreposés des coussins et le mobilier où sera servie la commande. L’atmosphère y est très chaleureuse, les quelques clients remplissant leur panse de victuailles.

Un homme d’une corpulence moyenne approche, vêtu d’une tunique brune avec des souliers en pointe décorés de fils d’or, lui demandant ce qu’il désire. Le mot « désir » lui laisse un goût presque âpre dans la bouche. Ses lèvres sont si sèches qu’il peine à articuler : « De l’eau ». Lhen attend encore, ses yeux sont secs et ses mains, si rêches. Il touche du bout des doigts le tissu accroché à son bâton, perdu dans ses pensées, avant qu’on lui amène le verre. Lhen déglutit péniblement et avec lenteur, savourant chaque gorgée bien fraîche. Son oreille se laisse porter par une conversation où deux jeunes gens discutent d’une « offre barbante ». Ils évoquent un lieu, proche du centre-ville, où se tiendrait cette fameuse affiche. Lhen reprend un verre et libère la place.

Au centre de cette cité resplendissante, entre les toiles en tissu coloré qui surplombent les rues pour protéger du soleil écrasant, l’elfe découvre ce qu’il cherchait. Sur la grande place siège un panneau d’affichage en bois contenant divers papiers. Son regard parcourt les différentes annonces avant de s’arrêter sur celle qui a retenu son attention. Les anciennes tribus connaissaient parfois des plantes, des points d’eau perdus ou des chemins que les hommes actuels avaient cessé d’emprunter. Tout savoir ancien pouvait encore sauver une vie. L’homme aux oreilles pointues sait ce que sont les voyages difficiles et c’est ainsi qu’il fait la rencontre, avec trois inconnus, d’un des directeurs de l’Écorce et de sier Soryn. 

Il n’y a pas plus bel honneur que d’être reconnu par ses pairs. Lhen en est convaincu. Le regard de l’historien s’attarde souvent sur le drakyn. Quelles qu’en soient les raisons, cet homme compte beaucoup à ses yeux. Pour Lhen, ce sont des sentiments qu’il a déjà partagés avec des confrères ou un supérieur. Le drakyn, chétif, paraît étrangement différent de ceux de son espèce. L’elfe a même eu l’un d’eux à ses ordres. En tant qu’ancien Taj, il avait sous sa gouverne dix salhars, tous plus prometteurs les uns que les autres. 

Attentif, il grave dans sa mémoire l’objectif : retrouver une tablette qui se situerait à l’Éperon de Nyxar. Dubitatif, l’elfe vétéran n’a jamais vraiment apprécié les univers de contrebande ou de marché noir. Il a toujours aimé être droit dans ses choix, même si, parfois, ils semblent controversés. Son regard se plante dans celui du directeur à l’annonce d’une caravane marchande dénichée pour s’approcher au mieux de l’Éperon. Quand il termine son allocution, Lhen parle d’une voix caverneuse et rauque : 

— La caravane est une mauvaise idée. Je table sur le fait de faire le trajet différemment. J’aurai certainement une connaissance qui pourrait nous aider.

L’ex-taj a manifestement l’armée qui lui colle à la peau. Il faut dire que sa pérégrination itinérante est assez récente dans toute sa carrière. On lui avait déjà proposé davantage de responsabilités ; il les avait toujours refusées. 

Sortant du bureau de l’historien, ou plutôt du directeur de l’Écorce, l’elfe s’aventure dans le dédale de la cité. Lorsqu’il parvient à un baraquement et que les deux soldats, plutôt jeunes et indisciplinés, l’accueillent de manière désinvolte, il parvient à obtenir l’information souhaitée. Se dirigeant vers le port, Lhen s’engouffre jusqu’à un endroit où les effluves de poissons et d’eau de mer agressent les narines. Une silhouette se détache parmi les soldats. Malgré les années, Lhen reconnaît immédiatement Azem Tel’Ora. L’heure ne semble pas opportune pour lui soutirer quelques informations. Le groupe d’hommes s’aventure dans chaque parcelle de rues afin de couper toute possibilité de fuite. Cela lui remémore ses jeunes années. 

Lhen attend patiemment dans un coin, observant minutieusement le visage concentré de la Taj. Absorbée dans son travail, Lhen n’émet aucun doute quant à l’efficacité de cette femme au tempérament de feu. Le soleil brille si haut dans le ciel que le vétéran rabat sa chèche sur le dessus de son crâne, cramponné à son bâton. Il écoute les bruits de pas, les quelques chuchotements des habitants qui passent par là, mais à qui l’on demande de circuler. Lorsqu’un groupe d’individus passe son chemin, la femme  s’écarte pour réfléchir et semble alors croiser son regard. Un froncement de sourcils avant un air étonné, puis un air qui semble lui dire : « Que faites-vous ici ? ». D’un signe de tête, il élève la voix en signe de reconnaissance. 

— Taj Azem Tel’Ora. 

Bien que les années aient passé, les bons guerriers se reconnaissent entre eux. Avant de faire toute demande, il attend de voir si elle le reconnaît. Puis, il déclare avec un ton sombre : 

— Vous semblez avoir fort à faire. 

Son regard glisse un instant vers les soldats qui s’éparpillent dans les rues. 

— Le devoir avant les retrouvailles. Je ne vous retiendrai pas plus longtemps que nécessaire. 

— Taj… enfin, c’est Lhen maintenant, je suppose ? Oui, comme vous l’avez remarqué, je suis en pleine opération à l’échelle de tout le port, donc je n’ai pas le temps de parler du bon vieux temps pour l’instant. Il vous fallait quelque chose ?  

Ses bras se croisent sur sa poitrine, comme pour signifier une certaine attente. Le regard ambré de l’elfe s’attarde sur sa posture droite et tendue. Il comprend tout à fait son positionnement au vu des circonstances. Lhen entend que l’opération accapare son temps. N’ayant plus de rapport avec la Racine, l’ancien vétéran arbore un signe respectueux avant de déclarer : 

— Si une patrouille ou un convoi remonte le fleuve, j’aimerais me joindre à lui. Sans escorte supplémentaire. Je ne vous demanderai pas de modifier vos ordres.  

Elle soupire de soulagement, car elle s’attendait à pire comme demande. Elle redresse la tête, décroise les bras et se tourne vers le port. 

— Il y avait bien une patrouille de prévue demain, mais cela dépendra de la réussite de mon opération aujourd’hui. 

Elle se pince la lèvre, jetant un coup d’œil derrière elle aux deux autres Taj qui l’observent avec un regard pressant. 

— Je ne peux pas vous parler des détails de l’opération, Lhen, mais… Auriez-vous des informations sur une arène clandestine au sein du port ? Ou des contacts qui pourraient nous renseigner ? C’est très important… 

Le regard d’Azem paraît froid, presque perdu l’espace d’un instant. Lhen fronce légèrement les sourcils. L’elfe se remémore ce qu’il a appris en venant dans cette ville. Les salons luxueux de l’Écorce. L’historien. Les personnes avec lesquelles il doit partir à la recherche d’une tablette volée. Il se remémore le kanid et le guerrier aux cheveux d’or … ou encore le chasseur de reliques, un homme dont le métier l’amène probablement à fréquenter des milieux que Lhen ignore. L’ancien Taj ne répond pas immédiatement et n’aime pas induire en erreur la taj. Une mauvaise piste pouvait coûter du temps, voire des vies. 

— Je n’ai pas connaissance d’une telle arène. 

Le vieux prêtre serre un peu plus son bâton. 

— En revanche, je vais bientôt partir avec quelques personnes, dont certaines semblent connaître les bas-fonds. Si elles évoquent ce lieu ou entendent quelque chose, je vous informerai. Il continue, presque dans un murmure : 

— Que votre opération aboutisse ou non, je garderai l’oreille ouverte.

Les traits de la Taj s’adoucissent un instant. 

— Si vous pouviez aller les trouver aujourd’hui, cela pourrait sauver de nombreuses vies, Lhen. 

Elle hoche la tête pour te saluer et retourne vers ses collègues. Sans plus attendre, Lhen rebrousse chemin jusqu’à retourner auprès du directeur, en espérant y retrouver ses compagnons de route.

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