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À grandes enjambées, je sors de la Veille Rouge tandis que Vex n’arrête pas de me hurler de revenir. J’ai daigné remettre le sujet sur la table quant à mon avenir au sein de ce magnifique bâtiment, mais pour lui, je ne suis qu’un vulgaire pion qu’il croit déplacer à sa guise. Il m’épuise. Vêtue d’une tenue blanche et légère, je détale en ligne droite tandis que Vex vocifère derrière moi en me lançant tout ce qui lui tombe sous la main. Seulement, il commence à se faire vieux, le bougre, et je n’ai aucun remords à courir aussi loin que me permettent mes grandes pattes. Ne jetant pas un seul regard en arrière, j’esquive les hommes et les femmes qui sont sur mon chemin. Une carriole apporte des denrées alimentaires, je me faufile derrière et emprunte une ruelle qui bifurque au détour d’une grande maison blanche et pavée, espérant qu’il ne va pas mettre Jill et Sven à mes trousses. Ces deux gaillards sont comme les bras droits de mon père, je les connais depuis aussi loin que je me souvienne. Vex a toujours été très bien entouré, il sait très bien manipuler son entourage et ne manque pas de gros bras capables de le suivre aveuglément. Grands frères malgré l’absence de tout lien de parenté, voilà comment je les vois. Il faut dire que lorsque papa me mettait une claque, ils n’ont jamais protesté ni contesté ses actes. Pourtant, quand je les regarde aujourd’hui, je ne leur en veux pas, car je pense sincèrement qu’ils sont trop bêtes pour comprendre comment Vex agit sur eux. Il est comme une sangsue qui pompe le sang.

À Solkaris, la brise est fraîche et le soleil rayonne bien haut dans cette immensité bleue. Plus calmement, j’avance et, une fois au bout du petit chemin ombragé, je sors la tête avant de m’éclipser de nouveau dans la ruelle principale, bondée. D’énormes drapeaux ornent les rues, les couleurs rougeoyantes de Fehor inondent la cité de marbre blanc, nous sommes non loin du palais et ces quartiers sont vraiment beaux. La plupart des personnalités qui y vivent sont richement vêtues, je passe devant de magnifiques boutiques luxueuses qui me donnent très envie d’essayer ces parures d’or et de velours, j’en ai un frisson d’excitation. Non. Reprends-toi Khoeur, aujourd’hui, tu comptes proposer tes services ailleurs qu’à la Veille Rouge ! Son tempérament et ses manigances commencent à m’épuiser. Je ne comprends pas pourquoi il ne veut rien me montrer ni m’expliquer sur les tenants et les aboutissants de cette industrie. J’ai pourtant tout fait comme il me l’a demandé, mais j’ai l’impression que ce n’est jamais assez.

Perdue dans mes pensées, je me ressaisis tandis qu’un homme qui me regardait derrière la vitrine de sa boutique m’intime de rentrer avec un large sourire. Je m’incline et fais un signe de la main avant de continuer mon chemin. Sur le trottoir, le palais se dresse au loin, si magnifique. J’aurais tellement aimé voir l’intérieur et découvrir ce qu’est la vie d’une noble. Dans ces quartiers, je pourrais certainement trouver un endroit qui veuille bien de moi ? Ou du moins, je l’espère. Interrogeant des passants sur des endroits intéressants pour voir des spectacles, je parcours les rues ainsi sans montrer que je recherche du travail en dehors de la Veille Rouge. Il faut dire que Vex a des relations partout et je serai bien embêtée s’il sait que sa fille adoptive cherche du travail ailleurs. À 32 ans, il serait temps de sortir des jupons de mon père.

Pour la énième fois, je pose la question à un homme plutôt malingre avec un monocle qui ne fait que descendre le long de l’arête de son nez. Il semble d’abord surpris par la demande, réfléchit un instant en pinçant sa moustache du bout des doigts et déclare avec une lueur de malice dans les yeux : « Mais oui ! Il existe une maison de jeux et de paris non loin d’ici, vous devriez aller… ». Je ne l’écoute plus. Depuis combien de temps n’avais-je pas joué ? Ah, l’envie de faire une partie de cartes l’emporte et j’interromps l’homme sans sourciller.

— Une maison de jeux…. Et de paris ?

Un silence. Bon. La danse attendra un peu. Ils n’auront peut-être pas besoin de mes services, mais, au moins, il serait intéressant que je me mesure à des experts. Si tant est qu’ils en sont. Remerciant chaleureusement le maigrelet, je repars toute guillerette dans la direction montrée. Le coin est très charmant ; pour y accéder, je passe par une longue allée pavée avec d’immenses bosquets remplis de fleurs et d’arbres majestueux. La grande maison se dessine au loin et je commence à grimper jusqu’à me maintenir devant la porte, gardée par un homme à l’entrée principale. Il semble me jauger. J’avance un pas. Puis l’autre. Le regarde du coin de l’œil. Puis, entre.

L’intérieur est spacieux avec de nombreuses tables de jeux. Nous sommes en début d’après-midi et pourtant, il y avait déjà bon nombre de gens intéressés par les tables de jeux. Mon regard se pose sur trois personnes en train de jouer aux cartes, des jetons comme monnaie d’échange. L’argent ne m’a jamais vraiment intéressée. Des jetons contre des jetons… Quel ennui. Est-ce qu’ils acceptent autre chose, ici ? N’ayant pas amené d’argent, je reste avant tout pour admirer le jeu des joueurs, contournant leur table et espérant trouver de quoi m’amuser.

La Veille Rouge est très différente de ce bâtiment. Déjà, au niveau de l’organisation, là où la Veille Rouge est remplie de teintes flamboyantes, de drapés et de fauteuils confortables où les uns comme les autres peuvent boire, fumer et parier avec un îlot central où les danseuses s’amusent, ici, il n’y a point d’estrade. D’ailleurs, la pièce en elle-même est rectangulaire, là où la scène principale de la Veille Rouge est en cercle. Code vestimentaire des employés, façon dont les joueurs sont servis, ambiance ressentie, disposition des éléments — j’observe tout. Tout est bien pensé. Je me demande qui en a eu l’idée. N’ayant aucune connaissance de cet endroit, je décide d’aller vers un serveur et demande qui dirige cet endroit. On me donne le nom d’Astrea Arvandis.

— Astrea…

Répétant son nom à voix basse tandis que mon regard discerne la grande salle, je reviens vers l’employé et lui demande :

— Est-elle ici ?

Mon but principal ne doit pas se perdre : trouver un établissement qui pourrait avoir besoin de mes services. Devrai-je parler de la Veille Rouge ? Oui. Certainement. L’endroit a bonne réputation et comme j’y ai vécu toute ma vie, il serait intéressant pour la Dame des lieux de savoir à qui elle a affaire. Enfin, presque. Je ne dois pas donner tout mon jeu d’emblée.

Une voix féminine s’annonce, sa chevelure noir de jais flottant sur ses épaules, une silhouette élancée et athlétique avec un regard noisette aux reflets ambrés, s’illuminant sous la lumière. Je regarde sa tenue, sa droiture, son expression. Je n’aurais jamais pensé qu’une telle femme puisse tenir ce type de lieu. J’incline légèrement la tête en affichant un large sourire, laissant mes canines apparentes. D’une voix enthousiaste, je déclare : « Enchantée, je me nomme Khoeur. Je souhaitais découvrir votre établissement afin d’y proposer mes services. Joueuse et danseuse aguerrie, je me ferai une joie de vous montrer mes talents ». Assurée. Mon comportement n’est pas celui d’une femme qui doute d’elle, bien au contraire. Je regarde l’homme à ma droite, derrière le comptoir, écoutant la conversation et prêtant attention à la dame qui me fait face. Elle n’a rien de l’image que je m’étais faite de la propriétaire des lieux, pourtant, je sens en elle une force attractive. Comme si quelque chose m’attirait sans que je ne comprenne de quoi il en retourne. Intéressant.

Du coin de l’œil, j’observe une table où des joueurs ne cessent de miser, poser des cartes, râler. L’un d’eux commence à se prendre la tête entre les deux mains, le peu de jetons qu’il lui restait se dilapide comme du petit lait. Le sentiment de frustration se ressent, il ne peut plus jouer du bluff car tout se lit sur son visage. Sa mâchoire se contracte, il ne regarde plus ses cartes et son regard ne cesse de se tourner vers le joueur à sa gauche. Pendant que je dialogue avec la tenancière des lieux, je lui fais la remarque :

— Un des hommes derrière vous va perdre.

Tandis que je désigne l’homme avec le menton, quelques instants suffisent pour que, d’un coup, celui-ci projette le reste de ses jetons contre le joueur en lui hurlant dessus :

— T’es qu’une sale enflure ! J’ai tout perdu par ta faute !

— Ce n’est pas moi qui ai joué. Entraîne-toi avant de parier à tout bout de champ.

— Espèce de vermine. Je vais te montrer !

Un coup de poing, l’homme heurté tombe à la renverse, ses jetons volent autour de la table. Le croupier, incrédule, remballe le jeu à toute vitesse avant de sortir de la table, essayant de calmer les ardeurs de celui qui s’est emporté. Ses mots se heurtent à un mur et le furieux entame des récits d’insultes face au malheureux au sol. Mon regard se porte sur Astrea, mais avant que je ne puisse faire quoi que ce soit, l’un des gardes postés à la porte principale accourt, prenant par le col celui qui troublait les lieux. Pris dans la tourmente, le faciès du furibond se referme davantage, rouge comme une pivoine, et il se rend à l’évidence qu’il s’est emporté et vient de tout perdre. Le garde l’emmène à l’extérieur, le poussant avec force. Il ne reviendra peut-être plus. Son collègue à terre, le croupier le relève calmement et l’invite à se rafraîchir le visage, tout en prenant un linge pour s’essuyer le nez et le coin de la bouche.

— Eh bien, c’est animé chez vous ! dis-je avec douceur. Cela me rappelle la Veille Rouge. Ces personnes qui se laissent envahir par leur colère et ne savent pas la contrôler. En tout cas, vous avez des employés capables de tenir la situation. C’est bon à savoir.

Le garde reprend son poste initial tandis que les activités reprennent, je m’approche d’une table de jeux et demande à la tenancière :

— Vous allez le bannir ? Chez nous, ça dépend, j’ajoute aussitôt.

Un habitué suffisamment généreux n’est pas traité de la même manière que le premier imbécile venu. Vex sait très bien fermer les yeux lorsque les pièces ont suffisamment de poids. Je n’ai jamais vraiment su si je trouvais cela intelligent ou simplement détestable. Je reporte mon attention sur elle avec un sourire.

— Certains mauvais perdants rapportent beaucoup trop pour qu’on les mette dehors définitivement.

Je n’en ai que faire des déboires de ces pauvres âmes perdues dans le jeu. Tout ce qui m’intéresse, c’est m’amuser et pourquoi pas, parier. Je lance un regard de défi à la belle tenancière et lui déclare :

— Vous aimez parier ? Je regarde les jetons. Pas avec ça. Je gagne, vous me laissez une soirée travailler pour vous. Je perds, eh bien…

Une dette ? Non. Je préfère établir les termes en bonnes et dues formes.

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