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Le ciel étoilé scintille au-dessus de Lhen. Le Marche-Cendre progresse péniblement ; sa canne s’enfonce dans le sable, tandis que la fatigue alourdit chacun de ses pas à la suite de cette journée accablante. Il n’a croisé âme qui vive depuis plusieurs jours et la solitude a parfois un goût amer en bouche. Il ne saurait dire quel jour il est, errant dans cette immensité ocre. Enveloppé dans sa chèche et ses vêtements amples, Lhen arbore un air mélancolique, sourcils froncés et lèvres sèches. Au loin, une poignée d’arbres se dessine, certainement des jujubiers ou des acacias. Il décide de s’aventurer dans cette direction afin de trouver un refuge pour quelques heures de repos. 

L’elfe continue sa marche sur les hauteurs des collines sableuses, son dos le fait souffrir et ses jambes peinent à tenir debout. Il s’arrête un instant, prend sa gourde quasi vide et boit une gorgée. En portant la gourde à ses lèvres, ses yeux levés au ciel, il admire les étoiles avec une pensée pour toutes les âmes qu’il a détruites. Et si aujourd’hui, Lhen décide de s’infliger ce pèlerinage au milieu du désert, c’est pour trouver sa rédemption. Ses jambes cèdent. Sans un cri, il s’effondre, avalé par le désert.

Le réveil est brutal, son corps est ankylosé et son esprit embrumé. Ses doigts se crispent sur une poignée de sable, il ouvre péniblement les yeux et s’aperçoit que son corps est enseveli en partie. L’aurore approche et Lhen sait qu’il atteint ses limites. Toutefois, il ne peut pas rester ainsi et tente une dernière fois de se cramponner à son bâton pour rejoindre l’endroit où il a repéré les arbres. Il essaie, tant bien que mal, de trouver la force nécessaire pour avancer. La chaleur commence à se faire ressentir, une goutte de sueur perle sur le front de l’ex-taj. 

L’ombre des acacias apporte un peu de fraîcheur et un peu plus loin, un oasis où diverses plantes exotiques survivent. Avant de s’abandonner à cette eau limpide, l’elfe regarde les alentours et inspecte du bout des doigts les plantes. Peu de temps après, il se déshabille presque entièrement, gardant un petit pagne, avant de se jeter dans l’eau. Ses muscles se détendent au contact de l’eau. L’espace d’un instant, un léger sourire s’affiche sur son visage. Il s’étend de tout son long et profite de l’accalmie des lieux avec la légère brise chaude, poussant un soupir de soulagement.

Il ne va pas mourir aujourd’hui, finalement.

Après ce passage revigorant, Lhen reprend ses affaires, remplit sa gourde et repart vers ce désert à moitié jungle. Le chant des oiseaux et le bruit des animaux sauvages permettent à l’elfe de comprendre que la vie existe dans les parages. Sa solitude disparaît au moment où il entend des enfants jouer un peu plus loin. Approchant, il distingue trois figures âgées d’une dizaine d’années, peinturlurées sur le visage. Demandant sèchement si un village est proche, l’un des enfants pointent du doigt la direction à suivre. Il remercie d’un signe de tête.

Lorsqu’il arrive sur place, un hameau très petit et verdoyant, est peuplé de personnes aux atours extravagants. La plupart ont de grands bijoux, d’autres ont des turbans aux teintes rougeoyantes. Le contraste avec ce qu’il a connu dans le désert est saisissant. Il passe à côté de maison où des hommes et des femmes partagent le thé en riant, une petite étable où des porcs et des boucs pataugent dans la boue. Un puits se trouve au centre du hameau, avec une poulie et un toit en bois. Un peu plus loin, il passe à côté d’une maison aux portes et aux volets entièrement fermés, une étrange odeur se fait sentir. Un chien joue avec un bâton en contournant le lieu. Avant qu’il ne puisse s’en approcher, un homme d’une quarantaine d’années vient saluer le nouvel arrivant.

— Bonjour voyageur, bienvenue dans notre magnifique village !

Son sourire chaleureux est entouré d’une barbe hirsute noire bien taillée. Son accoutrement est riche de broderies colorées. Une femme, plus jeune, l’approche et l’enlace avec tendresse. Il présente sa fille et entame une marche au sein du village en compagnie de Lhen. 

— D’où venez-vous ? Vous êtes… Lhen ? Oh bien, bien. Nous n’avons pas vu beaucoup d’étrangers ces derniers temps. Les caravanes passent encore… enfin, quand elles passent.

Lhen laisse virevolter son regard dans les recoins du village, il aperçoit une femme étendre son linge entre deux maisons en calcaire, sa chevelure dorée contraste avec sa peau bazanée. Guidé jusqu’à une petite auberge, le chef du village est heureux d’avoir à faire avec un nouvel arrivant. Lhen ne parle pas vraiment de lui, toutefois on dénote ses cernes. La fille du chef, qui n’est autre que celle qui dirige l’établissement, est ravie d’apporter un plat typique de la région. N’ayant pas mangé depuis des jours, le vétéran savoure chaque bouchée en bonne compagnie. Après ce copieux repas, un homme intervient pour annoncer l’arrivée d’une caravane.

— Zedd, je vous prie, venez vite ! 

Un homme essoufflé surgit au milieu de la place, interrompant brutalement la conversation. Il balbutie quelques mots, clamant de l’aide. Sans plus attendre, les trois hommes accourent jusqu’à la caravane, autour de laquelle une foule s’est déjà formée. Une petite fille apporte de l’eau dans un verre en terre cuite qu’elle tend vers un inconnu. Une dizaine de personnes s’étaient approchées, cherchant à apporter du soutien à un blessé. Zedd, sourcils froncés, demande où se trouve le médecin, un certain Iorveth. Seulement, les réponses furent négatives quant à la disparition de celui-ci. L’un des caravaniers explique la situation impromptue qui les a amenés à rencontrer l’étranger et sa jument à l’encolure ensanglantée. Ils n’ont pas pu comprendre ce qu’il est arrivé à l’inconnu et espère réussir à le maintenir en vie, bien que le temps presse. 

Lhen, son bâton en main, inspecte à quelques mètres de distance la jument qui semble déshydratée et fatiguée. Elle ne paraît pas farouche aux premiers abords, mais il se doute qu’il vaut mieux la laisser se reposer. Le regard dévie vers les visages des caravaniers qui, alertés, essaie de calmer l’ardeur de la foule qui commence à s’agglutiner autour d’eux. Zedd ordonne qu’on libère la place et qu’il vaut mieux emmener le pauvre homme à l’intérieur de l’échoppe médicinale. En essayant de les suivre, le chef s’interpose et déclare qu’il ne peut rien faire pour aider. L’ex-taj serre légèrement son bâton et déclare froidement qu’il est capable de soigner et guérir. Zedd tend un bras devant lui.

— Non. Restez ici.

Un bref silence. Lhen relève lentement les yeux.

— Il n’est pas encore mort. La blessure à son flanc risque de l’y amener si vous ne faites pas les premiers soins adéquats. 

Zedd regarde d’abord les quatre gaillards qui se sont proposés de venir en aide à l’homme aux oreilles velues, avant de reposer ses yeux froids vers Lhen. L’elfe est un étranger, il vient tout juste de l’accueillir et il ne sait pas de quoi il est capable. Néanmoins, c’est une aubaine d’avoir une personne capable de soigner alors que leur propre médecin est indisposé. Zedd maugrée et invite l’ex-taj à le suivre un peu plus loin, le laissant prendre à bout de bras le blessé. Traînant volontairement la patte pour ne pas brusquer l’individu, ils avancent jusqu’à un couloir où le sable virevolte à leur pied. Caché entre deux épais murs calcaires, une porte avec un simple petit écriteau « Installez-vous » prend place dans un vieux bois rongé par les mites. 

L’endroit surprend Lhen, à croire que les richesses de Kierm ne permettent pas de dénicher de nouveaux panonceaux plus propres. Une fois à l’intérieur, une petite clochette sonne. Personne ne se manifeste, Zedd s’avance lentement vers le comptoir qui se dresse devant lui. Lhen cherche du regard et s’aperçoit des dizaines de bocaux étranges avec des crânes d’oiseaux de toutes les tailles. Les étagères en sont remplies. Dans un coin de la pièce, des plantes aux couleurs variées rayonnent par leur beauté et les quelques fleurs aux pétales rougeoyants. L’endroit est lugubre par son étrangeté, et à la fois lumineux par les grands vitraux qui ornent chaque fenêtre. La pièce est teintée de milles couleurs grâce aux reflets du soleil, tandis que le mobilier, élégant par sa finition bien qu’ancien, revêt d’étranges ornements. Lhen n’avait encore jamais vu ce genre d’environnement. Portant à bout de bras l’individu, il aperçoit un lit, plutôt confortable, avec un dossier et un oreiller recouvert d’un tissu verdoyant. L’odeur rance, comme si quelque chose avait pourri depuis des lustres, se propage dans cet endroit rempli de curiosité, même si un petit encens brûle sur sa fin. 

Le corps du blessé est posé, Lhen regarde d’abord le visage de celui-ci. Énormément de sueurs perlent sur son front, il semble contenir sa douleur alors qu’il est blessé gravement. Sa hanche est déchirée, son avant-bras est quasi sectionné jusqu’au coude, ses tendons sont sûrement endommagés. Sans réellement savoir ce qu’il fait, Lhen prend soigneusement quelques plantes séchées de sa besace, inspecte les différents contenants autour de lui et se met à préparer une étrange mixture. Le corps sait, les pensées fusent et l’elfe agit avec concentration. Ses sens sont en alerte, il sait qu’il n’a pas le droit à l’erreur car il serait trop tard pour ce pauvre homme. La violence des morts l’aura marquée et jamais il n’irait se résigner à abandonner. Zedd ne dit pas un mot, il laisse le nouvel arrivant s’occuper du blessé. Néanmoins, quelque chose semble se dérober sous sa tunique pourpre. Il s’écoule une bonne quinzaine de minutes, le temps que l’essence des plantes soit distillée pour créer une étrange mixture à l’odeur atroce. Lhen pose sa main sous la tête du kanid et déverse la mixture dans la bouche. Ensuite, il déchire encore plus la tunique délabrée et tachée de sang, quelques fils de textile se sont mélangés au sang séché et à la blessure du valeureux. Il pose alors ses deux mains au-dessus de la hanche et commence à psalmodier dans sa barbe, laissant agir un léger faisceau de lumière qui incise la peau du blessé. Avec une précision chirurgicale, Lhen chauffe la peau à blanc pour aseptiser la plaie et éviter une infection mortelle. 

Zedd, pris de panique, plaque une lame contre la gorge de Lhen. L’elfe n’interrompt pas immédiatement son sort de lumière. Le fil de l’acier s’enfonce légèrement dans sa peau. Alors seulement, ses yeux ambrés quittent la plaie pour se poser calmement sur ceux du chef du village.

— Quels sont vos étranges méthodes, Lhen ?

— Je ne fais qu’assurer la survie d’un homme.

— Vous êtes en train de le tuer à petit feu. Le torturer.

Un silence. 

— Il va mourir si ses plaies restent à l’air libre.

Il a sûrement perdu trop de sang. D’autant que Lhen ne sait pas depuis combien de temps l’individu s’est trouvé dans cet état, avec la chaleur et le manque d’hydratation. 

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