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Psychologie :

Une erreur ne peut être commise sans être punie en retour. Dure envers elle-même, Khoeur endure et persiste, encore et toujours. Elle sait sourire lorsqu’elle perd, mais se remémore où elle a fauté.  Depuis sa rencontre avec son faux père, Vex, la jeune drakyne a découvert ce qu’était la discipline. Les coups l’ont endurcie. Ils lui ont appris à serrer les dents, à recommencer et à en demander davantage là où d’autres auraient abandonné. Elle cherche constamment à montrer ce dont elle est capable, quitte à dépasser ses propres limites. Elle sait dire non, tenir tête et envoyer paître ceux qui tentent de lui imposer leur volonté. À une exception près : son père. Canaliser ses émotions a été une rude épreuve, mais cet apprentissage lui sert aujourd’hui à bien des égards, notamment autour d’une table de jeu. Elle sait rester impassible lorsqu’elle tient la victoire entre ses doigts. Pourtant, derrière cette maîtrise se cache une femme qui recherche les sensations fortes. L’incertitude l’attire. Le risque l’excite. Une victoire sans danger possède finalement bien peu de saveur.

Elle voue une affection démesurée à tout ce qui touche à la danse et aux jeux. Khoeur ne trouve cependant que peu d’intérêt à miser simplement de l’argent. Une véritable partie exige quelque chose qui compte. Un bijou, une arme, un souvenir ; parfois quelque chose qu’elle aime sincèrement et qu’elle accepte pourtant de perdre. Car sans possibilité de perte, il n’existe aucun véritable enjeu. Lorsque son père lui a volé ses chakrams pour les revendre, alors qu’elle les avait gagnés, la colère est montée. Personne ne doit prendre ses effets sans son consentement. Elle est la seule qui peut mettre en jeu ce qu’elle possède. Or, Vex prend ce qui lui appartient. Et comme rien n’est gratuit, Khoeur fonctionne avec un système de “dettes”. Si elle vient en aide à quelqu’un, la drakyne sait que la personne aidée aura une dette envers elle. Si quelqu’un vient lui sauver la vie, elle considère qu’elle aura une dette à rembourser. 

Vex le lui a fait comprendre mieux que personne. Ce père violent, capable de quelques élans de tendresse exerce sur elle une emprise qu’elle peine elle-même à mesurer. Khoeur n’est pas simplement l’enfant qu’il a recueillie et éduquée. Elle est celle qu’il estime avoir forgée de ses propres mains. Il lui a appris à encaisser, à jouer, à mentir, à se battre et à ne jamais montrer ses faiblesses. Une partie d’elle le déteste pour cela. Une autre continue de rechercher son approbation.

Khoeur refuse farouchement d’appartenir à qui que ce soit, tout en étant incapable de se considérer entièrement libre de Vex.

Ses occupations peuvent être également toutes autres : Fehroise pure souche, Khoeur est toutefois une femme curieuse qui souhaite découvrir les us et coutumes des autres gens. Et c’est sans oublier les différents jeux proposés. Aimant les beaux atours, elle se targue d’aller essayer maints vêtements juste parce qu’elle aime ça. Khoeur est une très mauvaise cuisinière, les plats qu’elle a déjà tenté de servir à la Veille Rouge ont rendu une bonne partie des gens malades.

La drakyne déteste dormir seule depuis sa plus tendre enfance, elle a une peluche en forme de renard qui s’appelle “Ark”, bien qu’il n’ait de peluche que le nom. Il ressemble davantage à un vieux chien ratatiné. Avec les années, elle a développé une grande passion pour les chevaux. Il faut dire qu’elle aime leur parler et les brosser à l’écurie du coin. La drakyne est aussi très patiente envers les enfants.

Physique 

La drakyne est élancée et svelte, dotée de longues jambes dont les chevilles se parent de bijoux dorés. Sous sa cuisse droite se dessine la marque de la Veille Rouge : un œil entouré de piques, imprimé au fer rouge dans sa chair. Quelques écailles aux reflets flamboyants parsèment sa peau, notamment à l’aine, près du nez, sur les épaules et les hanches. Une longue queue draconique prolonge sa silhouette, fine et effilée jusqu’à une pointe acérée. Ses bras, son ventre et ses jambes laissent deviner une musculature dessinée par des années de danse et d’entraînement. Ses vêtements amples, d’un noir de jais rehaussé d’or, se mêlent à quelques pièces de cuir.

Au repos, ses mouvements demeurent légers et gracieux. Lorsqu’elle danse, cependant, Khoeur se meut avec l’aisance d’un félin ; ses chakrams accompagnent chacun de ses gestes et fendent l’air avec vivacité. Son regard malicieux, d’un rouge rubis, s’illumine lorsqu’elle se trouve devant une table de jeu. Elle a pourtant appris à ne rien laisser transparaître lorsqu’elle bluffe. Ni excitation, ni crainte, ni hésitation.

Sa chevelure contraste nettement avec la teinte de sa peau. De larges mèches noires encadrent son visage tandis qu’une crinière d’un blanc presque immaculé compose le reste de sa chevelure. Deux cornes sombres émergent de son crâne, l’une d’elles étant brisée à son extrémité depuis l’enfance. Dorénavant, elle en dissimule la cassure sous un ornement qu’elle change au gré de ses envies. 

Ses lèvres rouges et pulpeuses esquissent volontiers un sourire narquois, particulièrement lorsqu’elle propose une partie. Son rire est franc, sonore, parfois provocateur. Lorsqu’elle découvre ses dents, deux canines légèrement plus longues que les autres rappellent finalement que, derrière les parures, les étoffes et les gestes d’une danseuse, Khoeur reste une drakyne.

Histoire 


Journal de Khoeur, HUIT ANS — ENCORE

Aujourd’hui, papa a été rude. Comme souvent. Il m’a demandé d’un ton sec de venir avec un “Au pied !”. Alors, j’obéis. J’arrive à la table où mon papa joue aux cartes avec deux de ses compères : des hommes vraiment très grands qui sentent l’alcool, avec un mélange de sueur. J’entame un pas, puis l’autre. De ma petite taille, je finis par arriver proche de celui que je considère comme mon père. Il déverse sur le sol une mixture étrange. Sous sa barbe hirsute, j’aperçois ce sourire narquois avec cette rangée de dents jaunes. Ensuite, il m’a demandé de nettoyer. Toujours avec ce même ton.

Je prends un pan de ce qui me sert de robe, un amas de chiffon à l’odeur nauséabonde. Mes cheveux noir et blanc gras contrastent avec la couleur du sol. Papa empoigne ma corne violemment avant que je reçoive un coup de pied au niveau du ventre, je me tords de douleur en grinçant des dents. Le bout de ma corne se brise. Je dis “Encore”. Il m’a dit “C’est bien”. 

Là, je suis dans mon piètre lit. Je ne sens plus rien. Je ne dois pas crier. Je ne dois pas montrer que j’ai mal. Je suis une guerrière, comme dans les livres que me raconte papa avant d’aller au lit. Je crois entendre des rires mais seule l’obscurité m’attend. 

Journal de Khoeur, DOUZE ANS — EDUCATION

Papa m’a dit que je ne pourrais plus étudier. L’éducation ce n’est plus pour moi, car papa souhaite que je l’aide au travail. « La Veille Rouge a besoin de petites mains ». Je n’ai jamais été proche des autres enfants. Il faut dire que mon tempérament en fait fuir plus d’un. Ils trouvent que je sens mauvais, que mon papa est un monsieur qui terrorise les autres papas. Ce sont des jaloux. Papa ferait n’importe quoi pour moi.

Journal de Khoeur, QUATORZE ANS — JOUONS

Mon réveil est difficile ce matin. J’ai appris que papa(raturé) Vex a encore utilisé l’argent que j’ai gagné à un pari. Quand je lui ai fait la remarque, il m’a prit la tête avec ses grandes mains pour pas que je bouge et m’a regardé avec son regard noir. Droit dans les yeux. Son regard haineux, sa pupille si dilatée qu’elle prenait tout son œil. J’ai cru ma dernière heure arrivée, puis il m’a tendu un jeu de cartes et m’a dit “Jouons”. J’ai cru que mon coup de bluff avait marché. Il l’a deviné. Il voit toujours quand je mens. Il a pris le reste. Demain, je rejouerai.

Journal de Khoeur, SEIZE ANS — PAPA EST VENU

Il faisait nuit noire. J’étais acculée par trois types qui voulaient absolument récupérer ce qu’ils avaient perdu contre moi. J’ai fait ce que papa m’a appris, mais ces sales types ont voulu me faire du mal. Je n’ai pas pris mes jambes à mon cou. Au contraire, j’ai essayé de me défendre. Sauf qu’à trois contre une, je n’ai pas fait le poids. Un des gars de la Veille Rouge est allé prévenir papa. Dans ses habits de cuir, avec son imposante stature, Vex est arrivé sur le pont. Il était accompagné de deux hommes que je connais depuis que je suis enfant. Il n’a pas crié gare et leur a collé une raclée qu’ils ne sont pas près d’oublier. J’étais presque prostrée entre un baril et le mur de planches lorsque papa s’est approché. Il a posé sa main rugueuse sous mon menton et m’a relevé le visage. Il a regardé ma joue gauche, puis la droite. Il n’a rien dit. Il m’a prise dans ses bras et m’a ramenée à la maison. Merci, papa.

Journal de Khoeur, SEIZE ANS — CADEAU

Papa m’a offert un bijoux pour ma corne brisée. Il m’a dit qu’il était important de montrer de quoi je suis capable en dansant. Il l’a fixé lui-même autour de ma corne. 

Pour la première fois, je lui ai dit merci.

Journal de Khoeur, DIX-SEPT ANS — PREMIERS PAS

Aujourd’hui, j’ai trouvé quelque chose qui me plaît beaucoup. J’ai appris quelques pas de danse auprès d’une des femmes de la Veille Rouge. Il faut dire que le lieu regorge de talents ! Entre les tables de jeu, les danseuses et le bar qui déborde de boissons, il y a bon nombre de personnes à aller voir. Vex m’a dit de me débrouiller. Que je suis une bonne à rien et que je dois redoubler d’efforts si je veux qu’un jour on me paie correctement. Un homme m’a donné de l’alcool à boire. C’était la première fois. Je ne me souviens plus de grand-chose après ça. Quand je me suis réveillée, j’étais dans une chambre. Vex était là. Il frappait le gars qui m’avait donné à boire. Je crois qu’il l’aurait tué si ses hommes ne l’avaient pas arrêté. Il m’a ramenée à la maison. J’ai vomi. Beaucoup. Il tenait mes cheveux pour qu’ils ne trempent pas dedans. Il dit que j’ai un joli minois, normalement.

Journal de Khoeur, VINGT ANS — QUITTE OU DOUBLE

Aujourd’hui, j’ai fêté mes vingt ans. Depuis plusieurs mois, j’observe une femme avec des chakrams qui me plaisent énormément. Je la vois régulièrement danser avec, se mouvoir avec une telle férocité que cela m’obsède. Alors, aujourd’hui, je l’ai défiée aux cartes. Nous avons misé nos biens les plus précieux. Moi : l’ornement de ma corne brisée. Elle : ses chakrams. Ceux que je convoite depuis des mois. Ce fut une rude épreuve. Mon jeu n’était pas du tout à la hauteur et j’ai bien cru perdre jusqu’à ce qu’une seule carte change la donne. Dans ce genre de partie, aucune émotion ne doit être visible sur le visage. Papa me l’a suffisamment répété. J’ai gagné. Pour la première fois, je possède quelque chose qui m’appartient vraiment.

Enfin, c’est ce que je croyais.

Quelques mois plus tard, Vex les a vendus. Je n’ai pas montré ma colère. Il l’a ressentie quand même et m’a jeté le premier objet qui lui passait sous la main. Je vais les retrouver. Je commence à avoir une petite réputation au sein de la Veille Rouge et quelques contacts ont fini par retrouver l’homme qui les a achetés. Je suis donc allée le voir. Il veut me les revendre à prix d’or. Je n’ai pas cet argent.  Alors je lui ai demandé ce qu’il voulait à la place. Un silence. Il me tend les chakrams et déclare d’un ton presque enjoué :

— Bientôt, l’heure viendra.

Journal de Khoeur, 20 ANS — DETTE.

Les jours passent sans que je ne revoie l’individu. Mes yeux et mes oreilles n’ont eu aucun retour quant aux faits et gestes de ce personnage jusqu’à ce qu’un soir, au pavillon de la Veille Rouge, alors que je buvais le thé à une table en extérieur, j’entends une clochette retentir. Levant mon regard, j’aperçois une silhouette qui se dirige vers moi. Vêtue très sobrement, enveloppée dans une grande cape, une main gantée noire me tend une lettre. Dans cette nuit obscure où seules quelques lanternes éclairent le pavillon, il est quasi impossible de discerner le visage sous cette capuche. La silhouette s’incline et repart. Je m’empare de la lettre entre mes doigts longilignes et lis quelques mots “Pour vous acquitter de votre dette, obtenez la bague du duc Edmund”. Aucune signature. Mon cœur palpite et je trouve que cette histoire ne sent pas bon.

Je ne peux pas reculer. Est-ce que cette bague vaut vraiment les chakrams que l’individu m’a laissés ? J’aurai très bien pu partir et faire en sorte qu’il ne trouve pas ma trace. Ce n’est pas ma façon d’être ni de faire. Pour l’heure, il va falloir que je me renseigne sur qui est ce duc et trouver une manière d’obtenir cette bague. De plus, j’imagine qu’un duc en possède plusieurs. Alors, laquelle ?

Journal de Khoeur, 20 ANS — EDMUND.

Il m’a fallu plusieurs semaines pour découvrir les habitudes de ce cher Edmund. Ce gros porcelet aime les courtisanes et se vautre dans la pitance. Il pue le parfum afin de camoufler sa mauvaise odeur. Je le trouve répugnant. Il n’est jamais venu à la Veille Rouge. Ce duc préfère les endroits bien plus prestigieux dans des quartiers nobles. J’ai tenté de l’approcher à maintes reprises, mais il ne semble pas intéressé par les femmes à cornes. J’ai préféré ne pas en parler à Vex. Ce serait bien le genre à me dérober la bague et mes chakrams de nouveau. 

Sire Edmund est un homme d’une quarantaine d’années, plutôt non apprécié par ses pairs, il cherche à se faire une place de choix parmi les nobles. Malheureusement pour lui, ses relations ne sont pas très stables. D’ailleurs, depuis un moment, il côtoie un autre homme richement vêtu, au teint blafard avec ce regard cerné et noir. Il dégage une aura qui ne me donne pas envie d’aller le côtoyer, pour sûr. Je me suis penchée sur cet individu, dénommé Dwayne, il s’avère qu’il aime particulièrement la bonne chair. J’ai donc cherché à entrer en contact avec cet homme, en lui envoyant une invitation spéciale à une soirée au sein de La Veille Rouge. J’ai attendu le lendemain. Il est là.

Dwayne n’est pas pressé. Il a un côté excentrique, assez grand et il sent un nectar sucré. Il n’est pas particulièrement beau. Je suis ravie qu’il ait accepté l’invitation pour une soirée particulière au sein de la Veille Rouge. Vex m’avait laissé préparer les festivités. Il y avait une vingtaine de personnes ce soir, j’étais sur l’estrade au centre de la salle avec deux autres danseuses ainsi qu’une femme jouant d’un tambour pour donner du rythme. C’était une soirée que j’avais déjà voulu préparer en amont, ce soir, était la première expérimentation. Mes atours étaient d’un rouge vermeil, quelques grelots attachés autour de mon abdomen et de mes chevilles par un bijou léger et brillant. Nous avons dansé. J’ai utilisé mes chakrams, fendant l’air avec grâce. Puis, quand la danse s’est terminée, ils se sont tous levés et nous ont applaudies. Après une révérence, je me suis dirigée vers Dwayne avec une certaine détermination et un large sourire. Ma partie de cartes vient de commencer.

Je me suis installée près de lui, admirant son regard cerné et profond, m’approchant avec délicatesse et touchant du bout des doigts mon arme. « Voulez-vous faire une partie de cartes ? » et nous nous sommes éclipsés à l’étage, dans une des chambres remplies de tissus colorés et d’une table de jeu en son centre. Le châle que je porte glisse doucement entre mes épaules, je lui tends le jeu et nous avons conversé, longtemps. Très longtemps. Ce Dwayne me paraissait moins mauvais que je ne l’imaginais. Il ne semblait pas pressé de rentrer. Dans notre conversation, j’ai pu évoquer ce cher Edmund. Il ne le portait pas particulièrement dans son cœur, mais il s’avère qu’Edmund a un commerce florissant dans le nord de Fehor. Bien que ce soit un type méprisable, Dwayne cherche à faire affaire. Je n’eus pas plus d’informations. Néanmoins, ma nuit fut douce.

Journal de Khoeur, 20 ANS — DAME DE PIQUE

Je me suis découvert une toute nouvelle passion : la métamorphose. Je discute avec mes consœurs et je tente de prendre leur apparence. La découverte de ma magie a commencé tardivement, je ne pensais pas en être dotée. Je m’entraîne régulièrement, en plus de la danse. Tout a commencé par de légers picotements tout le long de ma colonne vertébrale. J’en avais discuté avec Vex, celui-ci ne semble pas préoccupé et pense que je joue la comédie, sous prétexte que je veux plus de temps pour Dwayne et moi. Je ne comprends pas. En plus, quand je lui propose de jouer avec moi, il est bien trop occupé ailleurs. Il ne souhaite pas que je sois absente les soirs où je danse, car l’entreprise a besoin d’argent. Je me suis retournée sans mot dire et ai réfléchi longuement pour récupérer cette fichue bague. 

Les jours qui ont suivi, le lendemain d’une nuit de jeux avec Dwayne, j’ai dû me déplacer loin de la ville pour retrouver Edmund. Mon plan doit se dérouler sans accroc. Après avoir quitté la Veille Rouge, enveloppée dans une étoffe brune et discrète, une capuche sur la tête, j’ai cherché l’un de ses commerces. Je me sens honteuse, car, après plusieurs nuits auprès de Dwayne, j’ai récupéré quelques-unes de ses affaires que j’ai minutieusement dissimulées dans ma besace. Je ne peux pas lui parler de ce que je comptais faire depuis le départ. 

La fin d’après-midi arrive et il est en train de préparer quelques étoffes luxueuses. Je me cache dans une petite ruelle, échange les vêtements que je porte contre ceux de ma besace, imprégnés de cette odeur de nectar sucré, et commence à me métamorphoser. Une fois l’apparence de Dwayne prise, j’avance d’un pas décidé vers ma proie. Edmund croise mon regard et semble décontenancé. Il semble appeler quelqu’un à l’arrière de la boutique, en panique : qui vois-je arriver ? … Dwayne. 

Mon cœur s’emballe, mais je ne dois pas céder à la panique. Je garde un ton sérieux et commence à pointer du doigt le véritable Dwayne « Qui est cet individu qui se fait passer pour moi ? ». Un rictus très mauvais obscurcit le visage de mon pion. Je déglutis péniblement. Sans même qu’on se dise quoi que ce soit, il a su. Les affaires perdues, nos échanges, Edmund. Cette phrase me hante encore « On ne joue plus », avec cette voix froide, presque hostile. Peut-être même un peu triste. Mon jeu a été dérouté par Dwayne lui-même. Crispée, je prends la fuite en courant, mon cœur se serre. Pas parce que mon plan a échoué, mais parce que Dwayne a su. Et pendant que je cours, tout en ayant récupéré ma besace, je ressasse nos conversations la nuit, nos parties de rire, tout. Son odeur, sa voix, ses attentions… Et j’ai compris qu’en fait, je ne veux pas perdre ça. Je heurte un passant, il me prend par le bras et me secoue ; ma métamorphose disparaît et je redeviens Khoeur, avec des habits bien trop grands pour moi. Hébété, l’individu me lâche et je continue de courir. Puis je pense : et s’il vient me chercher à la Veille Rouge ? Et s’il envoie la milice et que Vex a vent de ce que j’ai fait ? Je panique. Fort. Très fort.

Journal de Khoeur, 20 ANS — DWAYNE. 

Pleurs. Pleure. Encore. Encore. Encore. Dwayne. Reviens. Mal. Si mal. Je n’arrive pas à écrire ma détresse. Tellement mal. 

Journal de Khoeur, 20 ANS — FIN DE PARTIE

Trois mois ont passé. Dwayne n’est plus revenu à la Veille Rouge. J’ai essayé de trouver des informations sur lui ou de savoir s’il allait voir Edmund. J’ai reçu une missive sur laquelle était écrit : « Dette à acquitter ». Je veux du temps. Je veux revenir en arrière. Je n’arrive pas à jouer aux cartes. Je n’arrive pas à danser. Vex m’a mis une claque, car je refuse de danser depuis des semaines. Il me dit que je lui fais perdre de l’argent et qu’il va me dégager de la Veille Rouge. Demain, est censé être mon anniversaire. J’aurais aimé manger une part de gâteau avec Dwayne. 

Journal de Khoeur, 21 ANS — …

Papa est venu dans ma chambre. Pleurant à chaudes larmes, je n’ai même pas fait attention à sa présence. Je pensais qu’il allait me dire que je n’étais qu’une bonne à rien. Et puis, il s’est allongé et m’a prise dans ses bras. Et j’ai pleuré. Encore. Il a caressé mes cheveux, a approché sa tête de la mienne, son front contre le mien, et m’a dit « Fille, les hommes sont des salauds ». Et là, mon cœur a explosé. Car au fond de moi, je sais que ce n’est pas Dwayne. C’est moi. C’est moi, le problème. C’est moi qui a détruit ça. Je ne peux pas en parler à papa. J’en suis incapable. Alors, je pleure. Et puis, il m’embrasse le front et quand il a quitté la pièce, il a laissé une part de gâteau sur le petit buffet avec un petit mot écrit : « Pour toi, ma fille. Bon anniversaire ».

Journal de Khoeur, 21 ANS — ACQUITTÉE

J’ai tout avoué à Vex. J’ai reçu une troisième lettre et celle-ci m’a mise dans une situation très inconfortable. La dette à régler met trop de temps. L’individu veut venir récupérer quitte et double. Je ne veux pas. Edmund est parti en voyage quelque temps et est revenu très récemment. Je n’ai aucune nouvelle de Dwayne. Et j’essaie de ne plus trop y penser. Alors, j’ai demandé de l’aide à Vex concernant cette foutue bague. Seule, je n’y parviens pas. Je n’ai pas les atouts nécessaires. Ma magie se développe tout doucement et je me sens encore bien trop ébranlée par ces derniers mois. Vex a énormément de relations et, sans savoir comment j’ai pu récupérer la bague. Une bague avec une armoirie très identifiable. Il me l’a tendue, et lorsque je l’ai récupérée, il m’a pris violemment le poignet et a rapproché sa tête de la mienne. Son visage sombre et son regard me font encore frémir. Il n’a pas récupéré quitte et double. Je ne sais pas ce qu’il veut. Il m’a juste dit « Quand, j’aurai besoin de toi, tu as intérêt à être là ». Le soir même, une silhouette noire est venue me voir à la Veille Rouge et m’a laissé une lettre : « Dette acquittée » après avoir récupéré la bague. Tout ce que j’ai vécu ces quelques mois ne vaut pas tout ce que j’ai fait, risqué et perdu. Dorénavant, j’attendrai les termes et donnerai aussi mes revendications.

Journal de Khoeur, 25 ANS — HIATUS

Cher journal,

Quelques années se sont écoulées, je suis restée fidèle au poste de danseuse au sein de la Veille Rouge. Le vieux grincheux est toujours à la tête et est souvent absent. Il ne veut pas parler à sa très chère fille où il vogue, et c’est tant mieux. Moins j’en sais, mieux je me porte. J’ai atteint mes 25 ans il y a peu, j’ai développé un joli réseau auprès de ma clientèle et j’ai réussi à améliorer mon bluff au jeu. J’ai relu un p’tit peu tout ce que j’ai écrit dedans. J’admets qu’il y a quelques passages qui me laissent songeuses. Aujourd’hui, je me sens bien. Je gagne ma croûte mais je garde une chambre au sein de la Veille Rouge. Le vieux me fait payer un loyer, car il me dit qu’il compte ses vieux jours et que la boutique ne va pas marcher seule. Je comprends. Mais pourquoi il ne me montre pas les rouages ? Je suis censée être sa fille, non ? Parfois, il est imbuvable. 

J’ai développé ma magie, ou du moins, j’arrive à rester plus longtemps avec le visage de mes consœurs. Parfois, je m’amuse à prendre le visage d’un client qu’une des danseuses aiment beaucoup, je joue avec elle et lorsque vient le moment de m’embrasser, je reprends ma forme et lui fais des yeux doux, avant de me carapater en l’entendant hurler. J’adore m’amuser. Un jour, je reprendrai le flambeau du père. J’en suis convaincue. 

Journal de Khoeur, 29 ANS — VEILLE ROUGE

Papa. Pourquoi ? Tu aurais pu me dire que tu avais besoin de moi. Mais pas comme ça. Je danse. J’apprends à jouer. J’ai même recruté des danseuses, préparé des festivités, établi des relations pour tes beaux yeux et la Veille Rouge. Et toi, qu’est-ce que tu fais ? Tu me dis d’arrêter de fouiner, d’arrêter d’entreprendre comme si cela m’appartenait. Mais, Vex, t’es un enfoiré. Pendant que tu fricotes avec je ne sais qui, QUI s’occupe de gérer la Veille Rouge ? Qui prenait les dispositions nécessaires au bon fonctionnement de l’entreprise ? Et du jour au lendemain, tu reviens comme si de rien n’était, demandant les loyers et ce qu’on a généré. Je commence à en avoir plus qu’assez de ton tempérament. 

5025, Journal de Khoeur, 31 ANS — ÉTREINTE

Ô Aspects. Il est rare que je vous cite ou que je fasse appelle à vos bons soins. Est-ce le fruit du hasard ou votre clémence des suites des différentes altercations dans ma vie ? Je me sens chez moi, et pourtant j’ai ce sentiment de ne pas appartenir complètement à la Veille Rouge. Comme si, tout ce que j’ai fait depuis toute petite n’était que pour les beaux yeux du père. Et moi, dans tout ça ? J’aime jouer. J’aime danser. J’aime les ambiances tamisées. J’aime les rires et les moqueries. Les jeux de cartes, Ark, Vex (même si par moment, il me sort par les trous de nez). Puis, il y a Dwayne. Je ne pensais pas le revoir de sitôt. Il est apparu, un peu plus de dix ans plus tard. 

Je dansais sur le pavillon de la Veille Rouge, drapée dans une tunique blanche et turquoise. La brise était fraîche et pourtant, en moi, c’était un véritable brasier. Je dansais frénétiquement, de manière saccadée et par à-coups. Puis, je me suis arrêtée. J’étais en nage. Je respirais fort et j’humectais un peu l’air avant de fermer les yeux un instant pour profiter de sentir mon cœur qui palpite. Puis, quand je les ai réouverts, j’ai failli m’effondrer. Dwayne était là, devant moi, il avait pris quelques cheveux blanc mais il était quasiment le même, avec un peu plus de barbe et une pointe de tristesse dans le regard. Je n’ai pas su réagir. Désemparée. Puis, il me dit bonsoir. Je réponds bonsoir. 

J’avais tellement envie d’aller vers lui, m’excuser, lui dire que je m’en voulais, que ce qu’il s’est passé il y a dix ans aurait pu être évité. J’aurai pu. Je n’ai rien dit. Puis, il me dit « On joue une partie ? ». J’ai voulu être forte. Et en fait, j’ai pleuré en souriant. « Oui ».

On a fait une partie de cartes, comme celles qu’on faisait avant. Je ne l’ai jamais oublié. Le voilà de retour. 

5026, Journal de Khoeur, 32 ANS — ENVOL

J’ai reçu une lettre qui cherche des recrues pour aller à une expédition. Je l’ai brûlé. J’ai d’autres chats(rature) raclures à fouetter. J’ai recousu Ark, le pauvre a une mine ignoble. Il n’y a même plus de pupilles sur ses yeux. Je ne veux pas quitter la Veille Rouge. Les danseuses sont, pour certaines, comme des sœurs. Je connais les clients, l’endroit, les odeurs. Il y a ma chambre et Ark. Le bureau de papa. Dwayne. Néanmoins, je vais découvrir ce qu’il y a en dehors de la Veille Rouge. Je compte organiser des soirées, être invité par un noble dans une grande maison pour présenter un beau spectacle. Je veux découvrir d’autres parties et m’amuser. Alors. Je m’envole.

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