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14 juillet 5026

L’heure de monter à bord du vaisseau maritime est arrivée. À Garrançon, plusieurs files indiennes se forment, certains poussent des coudes pour arriver parmi les premiers sur le pont. Le visage des candidats sélectionnés pour l’expédition paraît serein et enjoué. La densité de la population a augmenté drastiquement et des  bateaux armés s’affairent à préparer cette aventure de grande envergure. L’elfe, discret, se faufile dans la masse et arpente le ponton qui escalade la coque. Il y a une effervescence gagne les quais. Tous ces êtres avancent avec fierté, foulant une dernière fois la terre pour ne trouver que de l’eau à l’horizon.

Une fois à bord, chacun va retrouver des têtes connues ou bien admirer l’immensité du bateau aux allures kiermiennes nommé « Brume écarlate », avec ce bois aux teintes rougeâtres. Son bâton en main, le foulard mauve virevoltant au gré du vent le ramène à une sordide raison : certains vont mourir. Lui-même pourrait ne jamais revenir. De ses yeux ambrés, il fixe l’horizon, accoudé au bord, humectant l’air avec l’odeur marine qui lui chatouille les narines. Il savoure ces quelques instants avant que la tempête n’arrive.

Loin d’être pessimiste, Lhen est avant tout pragmatique et c’est en solitaire, bien qu’entouré de joyeux lurons, qu’il préfère arpenter la proue. Son regard s’arrête un instant sur Nashaï. Le souvenir de ses blessures lui revient aussitôt : le sang, la chair ouverte, la lumière brûlant la plaie pour lui sauver la vie. Le kanid est encore debout. C’est tout ce qui importe. La foule s’amoncelle et les paquetages se font nombreux. En dernier, les bêtes sont montées et placées dans des enclos. L’heure est à la fête plus qu’à la peur. Toutefois, il faut rester aux aguets. 

Les premiers jours ont été animés, énormément d’agitation et d’organisation pour permettre au bateau de naviguer dans de bonnes conditions. La naine qui commande le navire, accompagnée d’une cornue, semble prendre un grand plaisir à manœuvrer. Quelques hommes se rassemblent et discutent de leurs projets, mais aussi de leur famille qu’ils ont laissée derrière eux. Ces moments lui rappellent de tristes souvenirs. L’elfe tente de s’approcher d’un mercenaire qui ne cesse de psalmodier de tristes vérités, malheureusement, celui-ci est souvent réprimandé par le contremaître du vaisseau.

Beaucoup d’animations de part et d’autre, les quelques jours sur le pont auront amené de vives échanges entre les candidats. Lhen est un homme discret, il préfèrera sa solitude ou ira se poser contre les enclos des bêtes, économisant quelques forces. Le monde est impitoyable, le désert le lui aura bien appris. Tandis que certains se bagarrent, se chamaillent ou font quelques larcins, Lhen patiente jusqu’au moment fatidique. La mine sombre, il murmure un chant discret avant de sombrer dans le silence. 

Septième jour.

Le mur s’annonce sur l’horizon limpide. Grandiose. Les bateaux et les candidats de l’expédition sont presque silencieux. Ce soir, aucune beuverie, aucun rire. Lhen, plus que jamais, ressent la tension et la peur. Les hommes et les femmes qui participent à l’expédition se rendent compte maintenant que ce n’est pas un jeu.

Certains vont mourir.

 22 Juillet 5026

Le silence est brisé par le fracas du mur. Le percevoile éventre le mur dans un craquement sinistre. Le vent se met à hurler tel un chant sinistre, le ciel devient un déchaînement de fureur et les eaux deviennent des gueules béantes prêtes à engloutir le monde. Pendant quelques secondes, l’instinct de survie prend le pas sur toute autre pensée. Lhen n’a pas le temps de réaliser ce qu’il se passe, les vents l’emportent une dizaine de mètres plus loin, se cognant contre trois autres hommes qui tentent de s’agripper au bastingage. Son bâton est propulsé à quelques mètres de lui. La voix de l’ex vétéran porte peu, bien trop grave pour être entendue entre le raffut de l’océan et des vents marins. Le ciel noircit, gronde et déverse de l’électricité en chaîne. Ces grands éclairs dévoilent par intermittence d’étranges créatures qui changent d’apparence et happent marins et animaux.

Lhen aperçoit l’une des créatures s’approcher d’un cheval, l’étrange forme se meut dans une danse décharnée. Ses membres palmées se couvrent d’une fourrure, des crocs acérés pour devenir un mélange incompréhensible. D’un coup de griffes, il plante l’encolure de l’équidé qui hennit de terreur, essayant de se débattre seulement, la créature le tire jusqu’au bord de l’eau. Le pont est glissant, les étranges bêtes sortent de cette eau noirâtre et essaie de récupérer leur proie. Ses yeux cherchent son bâton. Les créatures. Les chevaux. Impossible de tout faire à la fois. L’équipage est aux aboies et certains se retrouvent plongés dans l’eau lorsque d’étranges créatures prennent une forme quasi humaine. 

Les voiles ne tiennent pas, le bateau tangue dangereusement et les cris s’étouffent avec le déchaînement de la foudre, du vent et des eaux. Alors qu’un silence de mort s’était abattu avant le fracas du mur, il n’aura pas fallu bien longtemps pour que tout cela vire au drame. L’elfe se concentre et espère trouver l’équilibre, cherchant à s’agripper du mieux qu’il peut contre les parois ou les personnes, afin d’atteindre son objectif : son bâton. Il tourne le regard et s’aperçoit qu’une autre créature s’approche d’un des animaux coincés dans leur cage aux barreaux métalliques. Les mâchoires serrées, Lhen tend le bras vers son bâton. Il veut atteindre la créature avant qu’elle n’entraîne une nouvelle bête dans les flots. Les hommes peuvent comprendre la guerre. Les bêtes ne choisissent pas la bataille qu’on leur impose. 

Les corps de certains passagers sont emportés par d’immenses vagues ; d’autres se cramponnent autant qu’ils le peuvent en tenant fermement des cordes ou le rebord du bateau. Lhen parvient à entendre des cris, ou bien des chants. Le monde s’écroule et certains hommes tentent de faire barrage contre l’assaut des étranges bestioles qui arpentent le pont. Sont-ce là des hommes-bêtes capables des mêmes prouesses que les tritons ? L’elfe n’en a que rarement vu et il tient à protéger les plus faibles. Sa main effleure du bout des doigts son bâton ; il tente de s’agripper contre n’importe quoi capable de le soutenir. Seulement, en tournant à peine son regard, il n’a pas le temps d’esquiver : une caisse en bois le heurte de plein fouet. Une vague déferle en même temps ; il glisse contre le bateau qui tangue énormément. Il n’est pas en capacité de crier, sa gorge est remplie d’eau saline. Des gerbes noires sortent de ses narines et de sa bouche ; il recrache comme il peut afin de trouver une once d’oxygène. 

Soulevé par les eaux, Lhen est projeté hors du bateau. Tandis qu’un éclair baigne le ciel de sa lumière quasi céleste, il se sent lourd et entame une chute vertigineuse dans la marée noire. Ses yeux se ferment à l’impact de l’eau, dans un bruit englouti par les vagues. Sous l’eau, le son est différent, presque alourdi et moins prenant aux tympans. Il est à quelques mètres au-dessous de la surface, il s’affaire à remonter progressivement avec quelques mouvements de brasse et retrouve la surface. Face à lui, les cris et l’acharnement de tous ces gens qui se battent contre Mère Nature et des forces inconnues. Le spectacle est sublime et sinistre à la fois. Dans cette guerre face à la destruction du mur, certains, comme Lhen, sont projetés et finissent ailleurs. 

Une voix l’attire, celle d’une personne qu’il a connue il y a fort longtemps. L’elfe pense qu’il s’agit de sa mémoire qui lui fait défaut. Depuis plusieurs années, il n’a jamais connu un repos réparateur. Il se dit que ce n’est pas le moment, il doit retourner au bateau qui prend le large, mais les vagues l’emportent plus loin. Il boit la tasse, recrache l’eau quand il retourne à la surface. « Pas maintenant… » Il y a encore tellement à faire, tellement à réparer, tellement à sauver. 

— Cap’ ?

Cette voix, il la reconnaîtrait entre mille.

— Non. Pas toi.

Cette voix, si audible à ses oreilles, lui fait revivre de terribles souvenirs, si déchirants. Tel un écho qui vibre dans ses oreilles, l’ex-taj ne sait pas s’il doit regarder le bateau ou derrière lui. Il ne se doute pas que la menace vient d’en dessous. Tiré dans l’eau par une étrange force qui l’agrippe au niveau du mollet, il se retrouve sous l’eau malgré lui. La voix est si forte, si tranchante.

— Tu m’as abandonné, Cap’.

Cet homme n’existe pas. Il n’existe plus. Il est mort sur le champ de bataille. Et Lhen ouvre les yeux sous les eaux noires. L’homme remonte, son visage quasi face au sien. Ce foulard mauve qui virevolte, il n’y a pas de doute. Bien que l’eau saline lui brûle les yeux, il aperçoit tant bien que mal ce visage. D’énormes éclairs fusent dans le ciel et il suffit l’espace d’un fragment de seconde pour que le cœur de Lhen se serre. Depuis tellement longtemps il avait oublié cette sensation : détruit.

Le visage de l’ex-compagnon de Lhen s’extirpe de sa vue ; une sorte de brouillard mental l’empêche de réfléchir convenablement à la situation. Tant de mots auraient aimé sortir de sa bouche, une envie d’échanger une franche poignée de main l’espace d’un instant, mais ce n’est qu’illusion. Puis, sans crier gare, il est extirpé avec violence de la mer noire envahie d’êtres écailleux et sanguinaires. Désarçonné, le visage contre le plancher humide du Brume Écarlate, l’elfe croise le regard de l’homme qui vient de lui sauver la vie. La voix de son sauveur est perceptible ; il comprend, lui aussi, que cette expédition est un réel danger et que ces soi-disant terres n’ont toujours pas pointé le bout de leur nez. Le souffle court, l’ex-taj ressasse les bribes du visage qu’il n’aurait jamais pensé revoir. Combien d’années lui a-t-il fallu pour que ce visage n’apparaisse plus dans ses rêves ou ses souvenirs ? Tout ce temps qu’il a mis à éteindre cette blessure ressurgit. Et elle est encore douloureuse aujourd’hui, des dizaines d’années plus tard. Une vague lui remet les idées en place, ses vêtements lui collent à la peau. 

Tout s’enchaîne très vite. Des morceaux de bois s’envolent, des cordages se brisent à l’impact contre un autre navire, si violent que bon nombre de personnes sont propulsées çà et là du bastingage. Les yeux ambrés de l’elfe ont du mal à savoir où regarder, entre le vacarme de l’orage et des eaux, celui des cris qui se mêlent dans la bourrasque déchaînée et les corps, parfois sans vie, emportés par d’immenses vagues. Lhen retrouve son sauveur et tente de rester le plus proche de lui ; il est son dernier repère. Les nefs s’écrasèrent contre les eaux noires dans un bruit assourdissant, certaines en flammes faisant office de torches ambulantes.

Soudain, le silence. Relevant la tête, Lhen contemple les eaux redevenues calmes ; le ciel laisse sa volute de masse noire gronder au loin, bien que les bêtes écailleuses affluent encore. Un souffle. Une respiration lente. Lhen a survécu parmi d’autres, pour l’instant. Tournant son regard vers son compagnon d’aventure, l’elfe attrape l’épaule de son sauveur en le remerciant d’un geste quasi fraternel. 

— Merci, dit-il, essoufflé. 

Alors que les nuages se dégagent et que la brise caresse leur visage, Lhen inspecte chaque recoin du bateau et observe les rescapés de ce déluge. Puis, attiré par une étrangeté dans le ciel derrière eux, il reste bouche bée devant l’apparition, lâchant l’épaule de son camarade. 

— Par les Aspects…

Toutes ces années à invoquer les Aspects sans jamais attendre de réponse. Aujourd’hui, Nyxar lui fait face. Les Aspects ont toujours été là et surveillent le monde. Lhen se caresse la tempe et entend cette résonance cacophonique : « Maintenant, ils savent où vous êtes. » L’apparition se meut et une étrange lumière entoure chacun d’eux et les navires environnants qui, comme par magie, semblent propulsés à une vitesse inimaginable. Le Marche-Cendre aperçoit les bêtes écailleuses être déchiquetées sur le pont, leurs corps expulsés par la vitesse. L’aura protectrice fait son œuvre et s’achève lorsque le bateau arrive près des côtes de ce nouveau continent. Tout semble mu par une couche de cendre, un territoire inconnu à l’air respirable, mais où tout semble mourir. Aucun bruit d’oiseau. Seul persiste le chant de la mer et des vagues contre la coque des navires. Le vétéran pose un pied sur cette terre inconnue. Il avait connu des champs de bataille, des déserts et des tombeaux. Pourtant, jamais encore un endroit ne lui avait donné l’impression d’être déjà mort. Le premier choc passé, son regard chercha instinctivement son bâton. Celui-ci se trouve coincé, le foulard mauve toujours attaché, bien qu’un peu déchiré. Il s’en empare, essuie son visage et émet un râle de douleur. Le choc contre la caisse lui aura occasionné une blessure au front et quelques ecchymoses. 

Il tourne la tête et cherche les bêtes qu’il avait voulu sauver plus tôt. Malheureusement, plus de la moitié des montures ont disparu, tout comme une grande partie de l’équipage. Les cages éventrées, les traces de sang maculant le pont et les cordages ballottés par le vent témoignent des corps entraînés dans les eaux noires. Les voiles pendent en lambeaux tandis que certains commencent à compter les absents. Une semaine plus tôt, le pont résonnait de rires. Aujourd’hui, il ne reste que des regards vides. Lhen connaît trop bien le prix des pertes

Les quelques rescapés se rejoignent vers l’avant du bateau. L’équipage est sous le choc après ce retour au calme et l’apparition de l’entité Nyxar. Certains semblent également dans un état second, pris au dépourvu par ces événements chaotiques. Lhen relève la tête et s’approche de Nashaï, retrouvant ainsi son sauveur et deux autres personnes avec qui il échange un bref signe de tête. Autour de lui, les survivants se répartissent déjà en groupes tandis que les marins organisent le débarquement. Lhen regarde Nashaï droit dans les yeux, comme pour signaler qu’il se sent prêt à avancer avec lui et le reste des hommes qui l’accompagnent. Toutefois, c’est le cœur lourd qu’il avance jusqu’au bastingage où quelques marins descendent le cordage de la barque, avant de la remonter pour son groupe. Il n’y a aucun cri de mouettes, rien qui signale une quelconque vie sur ce nouveau continent. L’elfe regarde en arrière et aperçoit la naine en train de discuter et de superviser avec quelques autres membres du Brume Écarlate. Les pertes sont déjà considérables. 

Une fois la barque à leur niveau, Lhen avance et monte sur l’embarcation, tout en étant accompagné du groupe et de deux matelots qui prennent les choses en main. Un coup d’œil aux griffonnages suffit à lui faire remarquer l’assurance du trait de son sauveur. Leurs regards semblent pétillants, Ils viennent de survivre à l’impossible. Derrière le Mur existe enfin un monde. Le lointain horizon montre surtout de grandes bâtisses en ruine et cette étrange poussière blanche, comme de la toile d’araignée. Lhen serre son bâton, n’étant pas serein quant à la suite de cette aventure. Aux aguets, il préfère ne rien relâcher de sa vigilance. 

Une fois la barque sur l’eau, le groupe met peu de temps à accoster le rivage et foule, pour la première fois depuis plus d’une semaine, de nouvelles terres. L’ex-taj apprécie énormément de fouler la terre ferme. Il s’étire un peu et regarde la barque repartir avec les deux marins. Son regard est attiré par une imposante construction dressée non loin du rivage. Lhen pense qu’il serait judicieux d’explorer les environs avant d’entamer un parcours du combattant au sein de ce nouveau continent inhospitalier. Il s’avance vers Nashaï et le reste du groupe pour s’annoncer.

— Là-bas, sur le rivage, je serais d’avis d’aller explorer avant de s’engouffrer dans l’inconnu. Quitte à tâter le terrain, mieux vaut miser sur la prudence et commencer par ce qu’il y a de plus proche.

Le sol gronde. Un amas de poussière s’envole à l’horizon pour faire apparaître une nuée étrange. Les hommes et les femmes qui accostent le rivage se murent dans le silence. Les bruits de pas se sont arrêtés, puis on distinguait nettement les formes qui s’approchaient. Ils sont hostiles. L’étrange armée qui leur fait face est difforme ; leur masse et leur corps monstrueux font penser à des insectes. Des carcasses blanches sont dotées d’étranges filaments, tout comme ce qui parcourt ces terres. Et puis, une immense créature se positionne, hurle et procure une sensation de malaise. Lhen se sent nauséeux, pris de vertiges, et près de lui et de ses camarades, certains tombent net sur le sol. Du sang jaillit de leurs orifices, comme s’ils venaient de recevoir un coup fatal. L’heure est à la guerre. L’ancien Taj reste figé une fraction de seconde. Pas par hésitation. Parce que son esprit refuse encore ce que ses yeux viennent de voir. Quelque chose murmure au fond de lui. Une voix. Une peur qu’il croyait avoir laissée derrière lui. 

Cela doit cesser.

Ne voulant pas se résigner à sombrer, Lhen se mord la langue pour se concentrer sur autre chose que cette voix qui le hante. Les corps s’affaissent sur le sable ; le cri de l’immondice a annihilé des vies avec un simple hurlement. Les esprits fragiles veulent se débattre et fuir. Ce qui est compréhensible quand la mort s’affirme devant vous. Lhen serre son bâton, il jette un regard à Nashaï et à chaque membre du groupe qui l’encercle. Une voix prend de l’ampleur un peu plus loin, une voix qu’il reconnaît puisqu’elle a longtemps tenté d’affaiblir leurs rangs sur le bateau. Le danger ne vient plus seulement d’en face, il commence à l’intérieur par cet étrange personnage. Son bourrage de crâne a sûrement eu raison de certains d’entre eux. Ses paroles trouvent un écho chez ceux que la peur a déjà gagnés. Lhen entend la peur d’un homme qui tente d’expier une envie meurtrière sous couvert de foi. Quelle ironie. Nashaï, Jezz ainsi qu’Amilcar semblent également l’avoir perçu. Sur sa monture, le kanid s’interpose et prend une voix d’orateur, là où Jezz, impétueux et vulgaire, essaie d’entacher avec lucidité les dires de l’elfe. Puis, Amilcar, très pragmatique, argumente le discours avec ses deux confrères. 

Lhen, lui, observe les visages et les postures des hommes et des femmes. Certains sont aux abois, leur arme prête à se retourner sous les ordres de cet elfe aux envies morbides. En tant qu’ancien vétéran de guerre, Lhen aperçoit les gestes de ceux qui sont prêts à continuer le massacre. En tuant un homme, ils ont franchi un seuil. Alors que ses compères parlent avec bravoure, cherchant à raisonner ceux encore hésitants, l’ex-taj s’approche de la victime et s’agenouille près du corps sans vie. D’une voix forte, il dit : « Regardez-le. » Personne ne répond. Un silence. Puis, sans dégager son regard du corps ensanglanté et défiguré, il continue : « Il commandait encore il y a quelques instants. » De nouveau un silence ; il se relève : « C’est le premier homme que vous avez tué aujourd’hui. » 

Il sait ce que c’est que d’exécuter quelqu’un. Il en porte encore le poids. Lhen ressasse l’ordre qui lui a été attribué lorsqu’on lui a ordonné d’ôter la vie à l’un de ses hommes. « Vous n’êtes plus jamais le même après cela », rajoute-t-il avec amertume. Appuyé sur son bâton, il rencontre le regard de l’elfe, fronçant légèrement les sourcils et gardant son calme :

—  Vous n’apaisez pas leur douleur. Vous leur donnez un nom.

Il s’abaisse et essaie de soulever le corps sans vie dans ses bras, tâchant ses vêtements par la même occasion. Il regarde autour de lui les quelques âmes hésitantes en demandant brièvement : « Aidez-moi. »

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