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Une pièce tournoie entre les doigts fins d’Okultis, le reflet de l’or brillant face au feu crépitant. Son regard perdu dans les flammes, elle ressasse un passé qui la hante, prisonnière d’une vie morne et dénuée de sens. Seul Griffin, son père adoptif, demeure un maigre espoir. Dos appuyé contre l’écorce rugueuse d’un arbre à moitié mort, la drow s’interroge : depuis combien de temps erre-t-elle ainsi, traquant la moindre trace du dernier membre de sa famille ? Elle déplie une lettre froissée, griffonnée de la main de Griffin. Une fois encore, ses yeux parcourent les lignes, cherchant un réconfort qui ne vient pas. Chaque mot, pourtant familier, résonne comme un écho lointain d’un passé qui s’efface. Okultis n’est plus qu’une ombre, une relique d’un autre temps. Avec un soupir, elle glisse la pièce d’or dans sa poche et serre la croix d’argent suspendue à son cou. Ce collier est tout ce qu’il lui reste d’une foi éteinte, celle que Griffin vénérait autrefois. Punir les faibles, détruire les faux, tuer les impies. Ces mots résonnent encore en elle. Ces années d’errance à tenter de trouver une piste de son père l’écoeure, comme si elle se sentait incapable de pouvoir trouver sa propre voie. Après tout, elle était la Lame de Griffin, une enfant devenue une ombre pour la solde d’un grand homme craint et respecté par ses pairs. 

La nuit approche, enveloppant la forêt d’un voile sombre. La chaleur du feu et l’odeur du bois brûlé lui offrent un bref répit. Pourtant, un mouvement dans le ciel capte son attention : une fumée noire, épaisse, s’élève à l’horizon. Intriguée, elle écrase les braises sous une poignée de sable et se lève d’un bond. D’un pas vif et silencieux, elle s’enfonce dans les bois, suivant la colonne sombre qui déchire le crépuscule. Le sentier devient escarpé, mais elle grimpe avec agilité, cherchant une vue dégagée. Arrivée en hauteur, elle découvre un village au nord, en proie aux flammes. Des cris lui parviennent, déchirant le silence de la nuit. Entre les bâtiments embrasés, des silhouettes en armure sèment le chaos, tandis que d’autres, à cheval, traquent les survivants. Okultis observe en retrait. Se jeter tête baissée dans ce carnage serait insensé. Une quinzaine de cavaliers finissent par quitter les lieux au galop, emportant avec eux leur sauvagerie. Lorsqu’ils disparaissent dans la nuit, elle descend prudemment, scrutant les environs. Une pancarte tordue marque l’entrée du hameau : Bellépine.

Autour du hameau se trouvent des grandes plaines où presque rien n’y pousse, l’herbe y est dans un état déplorable et quelques oiseaux de mauvaise augure tournent un peu plus loin, attendant que les flammes se calment pour trouver de quoi se repaître. Le hameau est barricadé par quelques planches de bois et un grand enclos où se trouvaient des animaux de basse-cour. Y gît dorénavant des cadavres d’animaux et l’odeur du fer. Okultis regarde autour d’elle sans une once de tristesse ni d’amertume. Gardant son sang-froid, elle se fond dans les ombres, se glissant parmi les flammes avec une aisance inquiétante. Le village n’est plus qu’un charnier. Le bois craque sous la chaleur, l’odeur de chair brûlée sature l’air, et la fumée épaisse obscurcit la vision. Elle plaque un pan de sa houppelande sur son nez et avance parmi les ruines, à l’affût du moindre indice, du moindre objet de valeur. Les traces au sol racontent une histoire sanglante : empreintes de sabots, corps éventrés, traînées de sang le long des murs. Une scène d’une violence inouïe. Griffin lui aussi savait être impitoyable, même envers sa propre famille, lorsqu’il s’agissait de foi… Un frisson la parcourt en songeant aux souvenirs qu’elle aurait préféré oublier. Soudain, un bruit. Des pas approchent. D’un geste fluide, elle se dissimule derrière des caisses calcinées, retenant son souffle. L’air est lourd de cendres, et la visibilité réduite. Des survivants ? Des pillards revenus sur leurs pas ? Elle raffermit sa prise sur sa dague, prête à frapper. Mais un danger plus immédiat la guette. Au-dessus d’elle, une poutre carbonisée menace de s’effondrer, fragilisée par les flammes…

Deux silhouettes avancent péniblement parmi les décombres et la cendre, l’elfe noire observe en silence. Soudain, un craquement assourdissant retentit. Avant qu’elle ne puisse réagir, une poutre enflammée s’effondre juste sur sa cachette. Dans un bond réflexe, Okultis roule sur le côté, évitant de justesse les débris incandescents qui s’écrasent à l’endroit même où elle était tapie quelques secondes auparavant. Elle peste entre ses dents, et lorsqu’elle se redresse, une fine couche de cendre recouvre sa peau bleutée. Son apparition soudaine arrête net les étrangers. Dans un même élan, elle tire sa dague et adopte une posture défensive. Okultis observe une femme aux longues oreilles, son regard rouge s’illumine par l’environnement propice aux flammes. Elle distingue ses traits marqués, mais ce qui l’interroge reste sans aucun doute ce bâton orné d’une pierre écarlate. Derrière elle, un homme aux allures d’ork fronce les sourcils à sa vue.

—  Ce n’est pas mon jour… maugrée-t-elle, ses doigts se crispant sur la garde de son arme. Une gerbe de flamme jaillit d’une des infrastructures derrière eux, ce n’est ni l’endroit ni le moment pour combattre. Elle s’essuie la joue d’un revers de manche, une trace noire assombrit sa peau bleutée. 
—  Vous êtes là pour quoi ? Piller les morts, chercher des survivants, ou juste admirer le spectacle ?

Sa voix est acerbe, mais il y a une curiosité non dissimulée dans son regard. Ces deux-là ne ressemblent pas aux assaillants qui ont mis à sac Bellépine. Mais alors, que font-ils ici ? Un grondement sourd fait vibrer le sol, un mur vient de s’effondrer et les flammes gagnent du terrain. D’un mouvement fluide, elle tourne les talons et s’engage dans les ruines du hameau. Elle avance avec l’aisance d’une ombre, jetant un regard en biais espérant voir si les deux inconnus la suivent. Une partie d’elle espère qu’ils resteront en retrait. L’autre sait qu’une compagnie temporaire pourrait être utile. Son regard se porte sur une bifurcation, elle croit apercevoir une nouvelle silhouette. Ou bien n’est-ce que l’illusion de la fumée ? 

Un craquement attire son attention à droite. Elle déplace lentement son regard, chaque muscle tendu. Une ombre glisse derrière une maison en ruine. Le hameau de Bellépine, un nom qui, dans quelques heures, ne sera plus qu’un tas de cendres oublié. La femme des ombres s’élance, prenant en chasse ce qu’elle croit être vivant. Or, tout ce qu’elle trouve devant elle n’est qu’une maisonnette entièrement détruite. Mais un cri déchirant s’élève sous les décombres. Une partie de la charpente s’est écroulée sur ce qui semble être l’entrée d’une cave. Malheureusement, la fumée et les flammes étouffent peu à peu l’enfant qui y est coincé. Okultis peste, maudissant cette nuit qui s’annonçait plus périlleuse que jamais. La jeune femme essaie tant bien que mal de dégager la voie, mais le terrain devient de plus en plus instable, et seule sa dague lui permet de soulever quelques débris. Elle tente de crier, sa voix déchirant l’air chargé de fumée, espérant que son cri traverse le brasier jusqu’à l’enfant.

Quelle ne fut pas la stupeur de la rôdeuse lorsque, près d’elle, deux épaisses mains tirèrent des gravats éparpillés autour de ce champ de ruines. Son attention se dirigea vers l’elfe pâle aux yeux rubis, avant qu’elle ne reprenne, frénétiquement, le déblayage des débris calcinés. Le vacarme des flammes, le craquement du bois, ainsi que les cris de l’enfant étouffés par la fumée, ne laissaient aucun doute : il n’y avait pas de temps à perdre. Alors qu’un morceau de toiture s’affaisse à quelques mètres de leur position, Okultis aperçoit une double porte en bois défoncée sous leurs pieds. Les cris en proviennent. La Dame des Ombres demande au demi-orc de soulever un lourd morceau de pierre qui obstrue le passage menant à la cave. Il saisit fermement le gravat, ses muscles se contractent et, avec un râle, il parvient à dégager la voie. L’elfe noir bondit sans tarder, sa cape couvrant son visage, et descend précipitamment les escaliers menant à une cavité. L’espace, déjà bien obstrué par la fumée, est restreint. La rôdeuse découvre alors le corps d’une petite fille étendu sur le sol. Lâchant son masque de fortune, l’elfe s’empare du corps de l’enfant à bout de bras et monte aussi vite qu’elle le peut.

S’éloignant de cet enfer, la dame des ombres se fraye un chemin pour échapper à tout ce carnage. Les bâtisses ne sont plus que des amas noircis, l’épaisse fumée gagne du terrain jusque dans le ciel, et une légère brise l’emporte bien loin, par-delà les montagnes. Une fois éloignée, Okultis jette un coup d’oeil en arrière, reprenant son souffle. Les deux alliés de fortune sont non loin de sa position ; la jeune femme dépose l’enfant sur un tas d’herbe morte. Le village n’est plus, et nul autre être humain ne semble avoir échappé à ce sinistre présage. L’enfant doit avoir une dizaine d’années. Sa peau est d’une blancheur délicate, ses lèvres asséchées par la déshydratation contrastent avec ses cheveux bruns, à hauteur d’épaule. Ses vêtements émettent une forte odeur de suie. L’elfe noir distingue des brûlures sur ses jambes et ses bras ; elle remarque déjà des cloques qui commencent à apparaître. Autour d’eux, il n’y a ni ruisseau, ni puits. Okultis n’a rien pour abreuver la fillette.

Soudain, l’enfant se réveille en toussant, ses poumons sifflent, et ses yeux larmoyants n’arrivent même plus à pleurer. Terrifiée, elle commence à hoqueter en découvrant, pour la première fois, une femme à la peau bleutée et aux cheveux immaculés. Tremblante, elle ose poser son regard triste sur l’elfe pâle et l’homme qui se tient derrière elle. L’elfe noire ne sait pas vraiment comment s’y prendre avec les enfants, pourtant, elle ne pouvait se résoudre à la laisser mourir dans les flammes. Personne, hormis les impies, ne mérite un tel châtiment. Approchant une main vers l’épaule de la fillette, Okultis tente une approche douce, bien que ses airs de rôdeuse farouche prennent rapidement le dessus.

— Que s’est-il passé ?

L’enfant peine à répondre, ses poings recroquevillés contre son corps meurtri. Ses yeux, rougis par la fumée et la douleur, trahissent une détresse insondable. Okultis grince des dents et fronce légèrement les sourcils avant de reprendre, d’un ton plus sec :

 Fillette, plus personne d’autre que nous ne peut te sauver. Alors si tu veux survivre, il va falloir parler.

Déroutée, la petite se referme comme une huître et se met à hurler de terreur. L’elfe noire se redresse et détourne les yeux vers les environs, la mâchoire serrée. Sa patience est mise à rude épreuve. Une part d’elle-même songe aux méthodes de Griffin : poser un poignard sous la gorge de l’enfant pour la contraindre au silence et lui inculquer l’obéissance. Mais elle sait aussi que ces méthodes brisent plus qu’elles ne forgent. Elles laissent derrière elles des êtres vidés d’émotions, aseptisés du moindre sentiment. Okultis revient sur ses pas et, dans un geste maladroit, effleure la tête de l’enfant, comme pour la rassurer. La fillette se calme peu à peu, bien que son souffle reste saccadé par ses hoquets.

— Comment t’appelles-tu ? demande l’elfe noire.
— Irina.

Okultis échange un regard avec les aventuriers, les invitant à prendre le relais. Après tout, elle n’est ni bavarde, ni douée pour apaiser les autres.

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