Une sorcière est née dans un cercle peu commun, entourée de cierges et de chant ancien. Son nom sera porté par la grâce et la douceur, un nom qui résonnera dans l’esprit de ceux qui croiseront sa route : Holy. Le regard de l’enfant, bleu-gris, captiva l’assemblée des sœurs qui assistaient à l’accouchement, dans les bois jouxtant Port-Fidèl. L’enfant, entre les mains tâchées de sang et de cendres, fut reniflé, puis la sœur la plus ancienne s’avança et commença à psalmodier dans une langue ancienne. L’enfant ne pleura pas. Elle observa ce qui l’entourait, sans savoir ce que tout cela représentait pour son avenir : celui d’un être doté de pouvoirs, qui ne devrait révéler sa nature à personne d’autre que ses sœurs.
En grandissant au sein de la Sororité, ses « grandes sœurs » devinrent des mères de substitution. Elle apprit les préceptes de la Sororité, les fondamentaux de la vie des sorcières et, très tôt, que nombre d’entre elles avaient disparu ou étaient mortes lors des chasses. Les récits des bûchers, des Brûleuses, ainsi que la méfiance des hommes, suscitèrent du stress et beaucoup d’émoi chez l’enfant. Un héritage de persécutions qui n’a jamais cessé, bien qu’aujourd’hui encore, le sort des sorcières reste incertain et les rires autour du feu se teintèrent toujours de tristesse.
Vers l’âge de dix ans, Holy découvrit pour la première fois d’étranges événements qui l’entouraient. Ses premiers sorts d’Altération lui permirent de modifier la structure d’une plante ou de ralentir un petit saignement, après s’être blessée en crapahutant dans la forêt. Enveloppée par la Sororité, Holy développa une personnalité douce et tournée vers son prochain. Ses dons la rapprochèrent des malades, des blessés et des pauvres. Toutefois, son talent n’en était qu’à ses prémices. Elle n’entendait que des histoires de l’épidémie écailleuse, où sorcières et chasseurs s’étaient unis pour repousser des nécrophages.
L’adolescente aux cheveux longs et blancs avait peu d’amies. Certaines consœurs la voyaient d’un mauvais œil, tandis que d’autres lui apportaient leur soutien. Empathique, débordante d’énergie et curieuse, l’apprentie sorcière aimait se retrouver seule sous la cime des arbres, un livre sur les plantes et les poisons à la main. Très vite passionnée par les plantes, Holy cultiva un petit jardin où elle fit plusieurs expériences avec ses pouvoirs. Discrète, elle en fit son refuge. Fredonnant au milieu des herbes jusqu’à en oublier le monde.
En 1827, alors âgée de seize ans, elle apprit que la magie était officiellement autorisée. La Sororité devenait une institution légitime, et une grande cérémonie fut organisée pour célébrer ce jour. Le cœur léger, Holy eut l’impression qu’elle pourrait apporter un regard neuf à la nouvelle génération de sorcières. Elle souhaitait montrer aux Silencieux (ceux dénués de pouvoirs) qu’ils pouvaient faire confiance et s’entraider. Holy développa un grand intérêt envers les non-initiés, ou les « profanes », comme les appelaient certaines consœurs.
Vers ses vingt ans, la jeune adulte découvrit une nouvelle branche de talents : la Construction. Elle savait désormais régénérer la chair, refermer des plaies et reconstituer des plantes ou des objets simples. Devenue adulte, Holy voulut gagner son indépendance et décida d’ouvrir sa propre herboristerie. Dans cette échoppe, elle trouva un havre de paix où exercer sa magie sans craindre d’être pointée du doigt, ne souhaitant nullement inspirer la peur ou la haine.
Les débuts furent rudes, notamment pour se faire connaître, son échoppe se trouvant à l’écart de Port-Fidèl. Bien que la magie fût devenue officielle, Holy préférait rester discrète et cultiver ses propres plantes, qu’elle avait récupérées de son ancien jardin, pour les faire pousser près de son herboristerie. Ses connaissances et sa fascination pour les plantes rendaient parfois nerveux les non-initiés. Toutefois, après que quelques clients furent passés pour demander des remèdes contre des maux de ventre ou de tête, elle trouva un équilibre et se sentit rassurée. De plus, sa douceur et sa gentillesse favorisèrent les liens et la confiance avec les habitants. Malheureusement, certains soins laissèrent des cicatrices. Holy prit conscience que l’apprentissage de ses pouvoirs et leur usage répété lui coûtaient cher : pertes de mémoire de quelques minutes, traumatismes légers… Parfois même, elle pleurait des larmes de sang noir. La magie ne pardonne pas toujours et pourtant celle-ci continue à faire tout son possible pour rendre la vie des habitants de Port-Fidèl bien plus « simple ». Se sacrifier pour les autres est devenu sa manière d’exister.
Holy fit la rencontre d’un homme nommé Edward Bruneval, un chasseur venu quérir son aide après une rencontre avec un nécrophage. Ses jambes avaient été lacérées, et d’énormes balafres, sur le visage et le cou, l’avaient défiguré, lui faisant perdre l’usage de son œil droit. Entouré par deux autres chasseurs qui le maintenaient fermement, Edward fut déposé sur la table du bureau d’Holy. Dans la précipitation, la jeune femme balaya d’un geste tous les papiers et livres qui y reposaient. La nuit entière, Holy lutta pour maintenir en vie cet homme d’une quarantaine d’années, qui gisait dans une mare de sang. Quand le matin s’éleva enfin, la sorcière s’était assoupie, assise en tailleur contre le bureau. Un frôlement la réveilla : une main, posée sur son épaule. Dans un sursaut, elle releva la tête et croisa le visage d’Edward. Malgré la douleur, il souriait faiblement, laissant échapper du bout des lèvres un simple mot : « Merci. ». Ses cheveux en bataille, tachés de sang, le torse enserré de linges déjà souillés par la perte d’hémoglobine, il tenta de se redresser. Mais un grognement lui échappa, trahissant la souffrance. Holy, le regard fatigué mais ferme, bondit pour le retenir. Elle affirma qu’elle allait contacter sa famille afin qu’ils le ramènent chez lui. Un rictus amer étira alors les lèvres du chasseur.
— « Hé… Si seulement j’avais quelqu’un qui m’attendait… »
Puis il sombra de nouveau dans l’inconscience. Et c’est à cet instant qu’Holy ressentit pour la première fois ce trouble étrange à l’égard d’un membre des Chasseurs de Port-Fidèl. Les semaines passèrent, et Holy n’eut plus de nouvelles d’Edward. La sorcière errait parfois dans la brume matinale de la ville, cherchant des visages au hasard des quais, mais jamais elle ne retrouva celui qu’elle espérait croiser. Elle retourna à ses affaires, cultivant son jardin, les mains pleines de terre, jusqu’au jour où une voix grave l’interpella. Edward était là. Une tenue de cuir et de coton couvrait son corps marqué, une arme battait contre son ceinturon, et un cache-œil lui barrait la figure. Il demanda la permission de s’avancer dans le dédale végétal, prenant garde à ne pas écraser les jeunes pousses. Holy se redressa, surprise, et l’homme au cache-œil la remercia de l’avoir sauvé. Il tendit un sac dont s’échappait un tintement métallique. Holy refusa poliment. Il insista. Elle finit par prendre la bourse en cuir, qu’elle accrocha à son propre ceinturon, en répliquant fièrement : « Non. »
Ils partagèrent finalement une tasse de thé, Holy en profita pour vérifier la guérison des plaies. Mais malgré ses soins, de longues cicatrices striaient encore le thorax du chasseur. Au fil de la conversation, elle apprit son histoire : orphelin d’un marin, élevé dans la méfiance de tout ce qui échappait au contrôle, magie incluse, Edward avait choisi les Chasseurs pour trouver sa place et protéger la ville. Depuis cette rencontre, sachant qui elle est et ce qu’elle représente, Edward revint la voir en secret, le soir venu, loin des regards et des jugements.
En 1842, Holy découvrit avec stupéfaction une troisième branche : la Manipulation. Alors qu’elle discutait avec un marin assis, qui montrait son bras couvert d’entailles où des filets de pêche s’étaient incrustés, elle s’épuisa à stabiliser la blessure. Dans un geste instinctif, elle « tira » littéralement sur le fragment qui empêchait la guérison. Ses mains n’avaient pas touché la plaie : quelque chose en elle avait déplacé la matière. Troublée, elle termina en déposant un onguent, après avoir retiré les filets de pêche avec une aiguille, puis le rassura en affirmant que d’ici le lendemain, il irait déjà mieux.
La chute du conseiller Dubélerre fragilisa l’ensemble des sorcières, qui sentirent le vent tourner en leur défaveur. La peur du retour de la répression ressurgit. Depuis plus de dix ans, Holy avait fait ses preuves au sein de la communauté des Silencieux et de la Sororité, mais elle attirait autant les confidences et les ragots que les tensions. Pour certains, elle était « la bonne voisine ». Pour d’autres, elle n’était qu’un chat noir qu’il fallait éviter.