Ce texte est composé exclusivement de passages écrits par moi-même. Il est issu d’un échange de jeu de rôle collaboratif. Les réponses des autres joueurs ne sont pas reproduits .
Fin Novembre an 3

Le monde continue de tourner, sans jamais cesser, nuit et jour se cherchent sans pouvoir s’enlacer. Les temps sont durs à Célestia, beaucoup grelottent de froid et ne mangent pas à leur faim. Le peuple manque d’eau et de nourriture, d’autant plus que divers dangers rodent autour des montagnes. Peu de guerriers osent s’y aventurer, par peur de se faire attraper, enlever et torturer. Les bêtes sauvages sont également devenues plus voraces, cherchant à dévorer le moindre bout de viande. Le peuple ne sait pas se battre, nous manquons d’armes et d’armures, ne pouvant pratiquer l’art du combat comme les reikois. Cet hiver est rude, il nous faudra faire face également aux ennemis qui s’installent en contrebas des piques rocheux. Je ne sais pas quel sera l’avenir pour le Nouvel Ordre, ni même pour les habitants de Célestia. En-tout-cas, le mien reste vague et je suis las de devoir prier les déités qui nous ont abandonnés. Le cœur peiné, je prends mes affaires comptant une besace avec le grimoire à la couverture noire, la dague et pars en route allez récupérer quelques plantes. Je reste une herboriste hors pair et mes recherches ainsi que mon savoir sur les plantes pourront très certainement aider quelques mortels. Notre don de guérisseur n’est pas disponible en tout temps et il est de mon devoir de protéger le peuple, quand bien même ma foi vacille. J’aime mes pères sans pour autant valider les actes passés. Depuis mon retour en provenance de Sancta et des rencontres passées, je me pose moult réflexions quant à la foi de Seagan et de ses projets. Je crois que c’est surtout cela qui me chagrine et me turlupine. Après une dernière prière devant le temple d’Aurya, je récupère Fay et l’installe dans un petit sac en bandoulière.
— Qu’allons-nous faire aujourd’hui ? Demande-t-elle.
— Récupérer quelques plantes pour les mortels. Ils ont besoin de plusieurs onguents et herbes pour contrer certaines maladies.
— Tu parais bien triste aujourd’hui.
— Peut-être, Fay. Peut-être …
Après avoir récupéré le strict minimum, je pars en compagnie de la petite chatte en dehors de la ville. Déployant les ailes, je m’envole pour dévaler les grandes montagnes et m’éloigner pour aller quérir quelques plantes médicinales. Mon monde est sombre, broyé depuis que j’ai enfin réalisé que je n’étais plus l’engeance aux services des titans. À présent, je suis capable de faire ce qu’il me plaît sans avoir à appréhender la colère des divins. J’ai décidé de vouer ma vie aux Hommes qui parcourent ces terres, je souhaite leur bien-être. Toutefois, la mort du frère de Vilkas, l’un de mes croisés, a passé l’arme à gauche et aucun de nous ne s’en est encore remis. Vilkas m’a pourtant dit que ce n’était pas ma faute seulement, une certaine rancœur me gagne. Ai-je mal agi ? Aurai-je dû m’occuper des petites géomis à leurs côtés ? Toutefois, la mère araignée nous aurait certainement attrapés. Des questions subsistent, ainsi que des regrets que je tente de me pardonner. Tandis que je plonge dans un questionnement persistant, mon esprit déconnecté de la réalité, je ne perçois pas les ombres qui s’agitent derrière moi. Le vent souffle et la grisaille nous accueille, Fay détourne la tête en arrière et s’affole. Cela m’alerte et je constate que je suis poursuivie par un groupe de harpies. Leurs grandes ailes et leur corps sont recouverts de plumes brunies, leur tête humaine piaille des mots incompréhensibles. Étant trop éloignée d’elles, je ne perçois pas ce qu’elles disent et préférant éviter un combat inutile, nous nous mettons à faire une course-poursuite. Elles gagnent du terrain. Fay se sent mal, la course est vertigineuse et j’essaie d’échapper tant bien que mal à leurs serres qui tentent de me sectionner l’aile. Elles m’acculent et me lacèrent, le sac en bandoulière lâche et Fay se retrouve entre les griffes d’une des harpies. Je plonge vers le sol, complètement déboussolée et heurte violemment la terre. Mon corps et ma tête sont endoloris, j’aperçois vaguement Fay qui me hurle de l’aider. Au milieu de la terre battue, mon corps s’est vautré à même le sol. Un filet de sang sort de ma bouche tandis que les blessures sur mes bras et mes ailes laissent quelques traces du passage des harpies. Je tends le bras en souhaitant hurler le prénom de ma compagne de voyage, mais les ténèbres m’ont emporté.
Mes membres sont ankylosés, je me sens littéralement perdue et déboussolée. Des bandages sont enroulés autour de mes bras et mes jambes, mon corps et mes ailes sont emmitouflés et mon regard est rivé sur celui qui, aux premiers abords, ressemble étrangement à Seagan. Il me caresse les cheveux, retirant un à un ce qui semble être des brindilles. Je n’arrive pas à bouger et l’eau qui s’écoule sur mon front m’éveille un peu plus. Frottant mes yeux, je découvre avec stupeur d’immenses ailes constellées derrière celui qui se prétend être le haut-prêtre de Shoumeï. Son visage est le même, hormis deux yeux noirs sertis de magnifiques pierres d’onyx. Je contemple les hauteurs de l’arbre qui se dresse, quel est donc cet endroit ? Soudain, une pensée me fige et je relève mon buste avec hâte, comme si je cherchais du regard celle que j’ai abandonnée des griffes des harpies. Fay ? Où est-elle ? Puis une douleur vive vient me heurter, lâchant une grimace, je replace ma tête sur les jambes de l’être ailé. Je ne saurai dire si je suis effrayée ou troublée. Peut-être suis-je tout simplement décédée. Ai-je atteint le royaume des Gardiens ? Je n’ai pas la force d’utiliser mes pouvoirs pour l’instant afin de déterminer ce qu’est cet étrange énergumène. Peut-être n’est-ce qu’un rêve, après tout. Je me laisse bercer par la main qui s’emmêle dans ma chevelure immaculée. Mon regard ambré aperçoit un doux sourire sur le visage tant adoré. Qu’est-ce donc que tout ceci ? Je reste plantée là et d’une voix paisible lui déclare :
— Qui êtes-vous ? Où sommes-nous ?
Combien de temps suis-je restée ainsi sur les jambes de l’entité ? Mon cœur s’accélère et je suis crispée. Si mon dernier souffle a été expié, je suis alors bien triste d’avoir tout quitté. Je n’aurai pas accompli mes desseins, ni même entreprit mon voyage pour découvrir les confins des terres désolées. Ni même dit au revoir aux êtres que j’ai tant aimés. Non. Cela ne peut être la fin, je ressens encore mes muscles endoloris et les battements de mon cœur alors, pourquoi suis-je ici ? Le Seagan aux yeux noirs dégage une certaine douceur, bien différent lors de nos concertations ou de nos entraînements au sein du Nouvel Ordre. Je tends une main vers le visage du prêtre et me demande s’il est bien réel. Je touche du bout des doigts afin de confirmer l’existence de l’entité ayant son apparence. Agréables et doux, les traits sont moins prononcés, les sourcils moins arqués et le teint hâlé du maître de Shoumeï s’assombrit. Je suis subjuguée par l’engeance aux ailes étoilées, ne sachant quoi trop en penser. Je dois rester prudente.
— Je dois aller chercher Fay, dis-je avec lenteur, le souffle coupé. Il me faut la trouver et la récupérer de ces harpies qui m’ont attaqué.
Mes souvenirs sont flous, je me vois chuter tandis que le chat est pris entre les griffes d’une des harpies. Je n’ai pas su la protéger comme je n’ai pas su me défendre contre ces créatures. À vrai dire, je n’ai pas été très vigilante et ai dévalé les montagnes sans regarder autour de moi. Quelle imbécile. Je tente de me relever avec difficulté, le sang séché a imprégné mes vêtements et je n’ose pas imaginer la tête de ma petite Fay si elle me voyait ainsi. Enfin debout, je laisse échapper sur le sol l’étendard reikois morcelé et inspecte les environs. Je ne vois que des terres désertiques et rocheuses. Je me tiens l’épaule d’une main, comme pour soulager un poids qui y pèse.
— Suis-je encore en vie ?
L’être m’examine de toute sa hauteur avec des grands yeux couleur onyx, ses plumes noir de jais sont sublimes et je remarque dans ses bras le petit animal qui m’accompagne durant mes trajets. Je suis subjuguée par cet étrange spectacle, admirant l’entité qui me fait face. Il n’y a plus de visage de Seagan, ni d’ailes colorées, seul un animal volumineux et ô combien particulier. Je l’écoute parler pour la première fois. Sa voix est fantastique, comme si sa gorge déployait deux timbres de voix différentes, bien qu’en totale coordination. Je comprends que les harpies ne sont plus, l’engeance emplumée nous ayant sorti de ce mauvais pas. Laissant Fay venir jusqu’à moi, la chouette s’envole jusqu’au-dessus de ma tête, d’un coup de battement d’aile avant de revenir après avoir cueilli quelques fruits. Je m’empare des trois, en laissant un sur le sol pour le chat au pelage noirâtre. L’être fantasmagorique me rassure, me donnant également divers noms qui lui ont été attribués, m’indiquant toutefois ne pas savoir où nous nous trouvons. L’oiseau rêveur me perturbe par sa grâce et sa beauté, un mélange viscéral de quiétude et de frayeur. Je n’avais jamais vu une telle chose de toute mon existence, il semble être si différent de Cornue ou de Sampiero. J’aurai presque envie de le toucher, je ne connaissais pas les démons capables de prendre une apparence animale et celui-ci est bien singulier. Soudain, il me pose une question qui me surprend. Haussant les sourcils avant d’avoir un air abattu, les aiguillettes tombant en arrière, je fais un petit pas sur le côté et plonge mon regard dans le fruit qui se trouve dans ma main. Je m’approche de l’engeance et plonge mon regard ambré dans ceux de l’être ailé, puis d’une voix douce lui déclare :
— Je suis. Triste, en effet. Triste d’avoir abandonné les miens, mes pères, mes frères et mes sœurs. Je suis triste d’avoir abandonné l’existence des Hommes alors qu’ils avaient besoin d’aide. Je suis triste d’avoir échoué dans ma quête divine. Je n’ai pas su rallier le cœur des hommes sous une seule et même bannière alors, j’ai fui. J’ai fui dans les confins d’une forêt bien trop dangereuse pour le commun des mortels, vouant ma vie à la culture des herbes et des plantes, tout en sauvant divers animaux et analysant la flore. Tu sais, Oiseau rêveur, j’ai appris que là où je vis, la foi véritable n’est peut-être pas si bonne.
Je détourne le regard vers un horizon bien peu visible, la pluie et le vent cachant en partie le paysage qui se dresse devant nous. Ai-je rêvé lorsque j’ai vu le visage de Seagan, touchant du bout des doigts la peau métisse du Lumina ? Cela fait un moment que je n’ai pas prit de ses nouvelles, le sachant bien trop occupé à Célestia pour pouvoir venir me voir. Mes pensées se sont entremêlées, ne sachant sur quel pied danser à ses côtés. Il est si peu démonstratif et son but n’est autre que l’ordalie. Je me rappellerai à jamais de ce reikois qui, dans la forêt, eut les yeux et la langue brûlés, tandis que son ouïe lui fut aussi retirée. Même si cet homme était impie, je pense aujourd’hui qu’il existe d’autres alternatives à la violence. Seulement, la violence fait partie de notre quotidien et moi-même, j’ai goûté à la dure réalité des terres dévastées de Shoumeï.
— Mon maî … Non. Mon mentor est un être qui fut le premier à me tendre la main, il m’a baigné de son savoir et m’a appris à me battre. Sauf que … Et si. Et si ce n’était pas le bon moyen. Et si, la violence dont il fait preuve, n’est pas bienfaitrice ? Oiseau, sache qu’un jour, j’ai rencontré un homme qui m’a aidé à comprendre que le monde n’est pas que de blanc ou de noir. Celui qui se prétend être purement. Il n’existe pas de monde parfait où les vices n’existent plus, car l’ombre et la lumière coexistent, elles se nourrissent de l’autre pour grandir, pour s’aimer et vivre. Je suis triste car, en tant qu’engeance des titans, j’ai détruit la vie d’une consœur. J’ai tué un ange ressuscité par le pouvoir d’un de mes pères. C’était eux ou nous. Cet homme m’a dit « Tuer ou être tué ». Oiseau. Rêve. Mon monde s’est effondré.
Je commence à avoir les yeux larmoyants et resserre un peu plus l’étau qui écrase mon cœur. Je ressens comme une pression dans mon sein, ne comprenant pas pourquoi je subis autant de souffrances et pourquoi je n’arrive pas à la comprendre. Est-ce que j’ai dérivé de la douce lumière ? Suis-je encore à même de prôner la parole bienfaitrice et d’apporter une lumière salvatrice alors que j’ai goûté à la rage et au sang, à la colère et à la guerre ?
— Je souhaite aider les mortels. Hors, le monde continue de tourner et j’ai compris qu’il est idéaliste de vouloir tendre la main à l’humanité. Si je ne parviens pas à épauler mon mentor afin qu’il doit plus tempéré, si je ne peux pas lui faire entendre raison sur ses actions alors … alors j’irai dans une autre maison. Une maison qui, au départ m’a-t-on dit, est envahie par le mal et la corruption. Pourtant, Rêve, je suis certaine que mon mentor se trompe. Tous ne sont pas des êtres à éradiquer car il faut savoir parler au cœur. Oiseau rêveur, un jour, j’ai rencontré un démon et un ange qui eux aussi m’ont ouvert les yeux. Seulement, je ne les écoutais pas attentivement car je croyais dur comme fer aux préceptes de la foi. Aujourd’hui, je crois que je changerai de discours. Suis-je reniée de mes pères, gardien ? Suis-je vouée à une existence à voir les miens être détruit, à mourir ? J’ai peur. Peur du temps qui passe sans pouvoir prendre le temps de savourer les moments de la vie, j’ai peur de voir mourir ceux que j’aime et qui me sont chers. J’ai peur de la guerre.
Un temps.
— Je suis également triste de ne pas avoir pu sauver l’un de mes croisés. Je n’ai pas su diriger comme il le fallait. Je fais de nombreuses erreurs. Je te raconte tout ceci car tu m’as posé une simple question, mais à vrai dire, j’en ai beaucoup sur le cœur et parfois, parler permet de se libérer. Ah … un soupir. Je suis incertaine sur mon avenir. En tout cas, je sais que les quelques cœurs que j’ai atteint, la plupart m’ont tendu la main. Alors, je dois garder espoir. Car ce monde est bien trop triste, bien trop sombre et bien trop violent pour se laisser happer par les ténèbres. Je serai la lueur qui brillera de mille feux au confins des abysses, du moins, tant que je serai en vie.
Fay écoute, ne disant aucun mot et préférant rester aux aguets. Je croque dans le fruit, bien que la peine me tiraille l’estomac et ressente un profond désarroi. Après ces longues explications, je contemple la chouette aux plumes obscures et lui sourit.
— Je ne faillirai pas, dans tous les cas. J’ai ai fait la promesse… Enfin, tout ceci n’est pas important. Pour un démon, vous êtes si beau, si étrange et fascinant. M’autorisez-vous à m’approcher davantage de votre plumage ? Lui demandais-je avec intérêt.
Nappée sous un plumage étoilé, l’étrange bête m’offre un spectacle étonnant. Puis, ses voix me font frémir lorsqu’ils entament son annonce mystique. La fin. Ainsi, l’oiseau songeur m’évoque la fatalité du monde, l’extinction de l’humanité, l’obscurité toute entière, mais aussi la disparition de la lumière. D’une voix prophétique, l’étrange volatile murmure à mon oreille une mort prochaine, ou bien n’est-ce là qu’une fin que je souhaite. Celle où je fermerai les yeux une toute dernière fois, me laissant happer par les ténèbres après avoir pu observer les dernières lueurs de l’univers. Mon cœur se serre à l’idée de connaître cette fin potentielle, quand bien même ce ne serait qu’une fin parmi tant d’autres. Celle-ci serait l’avènement de toute une vie. L’immortalité qui m’a été attribuée lors de ma naissance, me permettra sans nul doute de contempler la fin des temps. Les titans m’ont offert l’éternité, un cadeau empoisonné, puisque ma mission divine a échoué. Toutefois, après nous avoir fermé les portes du royaume divin, nous avons été lâchement abandonnés sur ces terres hostiles, ces terres impies et où le vice se répand. L’être aux plumes multicolores est si beau, mon regard scrute chaque parcelle de son corps, essayant de comprendre ce qu’il est vraiment. L’expression du rêveur change de tonalité, se voulant plus douce. Ses mots sont si puissants que je reste sans voix, me touchant au plus profondément de mon âme. Le gardien des songes décrit à sa manière le symbole que je pourrais représenter. La nappe céleste nous enveloppant se libère, le ciel est dégagé et je contemple la lumière lunaire nous éclairer tous les trois. Fay est surprise et admire d’un œil intrigué celui qui, comme elle, appartient à la race des démons. Ils sont si différents, si étranges dans leur manière de penser. Les démons sont si particuliers. L’oiseau géant se rapproche tandis qu’il effleure mes joues de ses pattes griffues avant de clamer que je n’appartiens à personne. Être maître de sa propre vie, de sa destinée, sans avoir d’arrière-pensées ou de regrets vis-à-vis des titans ou de Seagan. Le monde continue de tourner et il est important de se sentir en paix avec soi-même. Le suis-je ?
— Rêve, je ne veux appartenir à personne. Pourtant, j’ai la sensation d’avoir des chaînes sur cette terre. Rêve. Je suis prise entre deux feux. Là où les titans sont priés en Dieux, ils ne tolèrent aucunement les impies et les vices, cherchant l’ordalie à tout prix. De l’autre, j’ai pu contempler ces hommes qui tuent leur prochain. Ils sont remplis de violence pour sauver leur patrie … J’ai dévoré les ténèbres en y apportant ma lumière. Je les ai enlacés avec une passion dévorante et je sais pertinemment que jamais, Divins et mortels ne pourront être ensemble.
J’aimerais toujours mes pères bien qu’ils aient causés du tort. Ils nous ont faits du mal à tous, sans avoir de remords. Libérant leur magie destructrice, ravageant le monde qu’ils ont construit, je me revois, il y a cinq mille ans en train d’ouvrir les yeux sur un monde en feu et à sang. Un véritable enfer a déferlé sur Sekaï, laissant à l’agonie leurs fils et filles tandis qu’ils s’évaporèrent comme si de rien n’était. Nous n’étions que des pantins et pourtant, en tant qu’engeance des titans, je cherche toujours à les rejoindre et qu’ils me disent « Tout ira bien, ma fille ». Malheureusement, il y a quelque temps de cela, ils ont de nouveaux débarqué sur Sekaï et ils ne sont pas venus me chercher. Ni mes frères et sœurs. Ils ont continué leur machination exterminatrice, imprégnée les terres d’une magie bien trop puissante et dévastatrice. Je ne suis rien. Je ne suis personne. Une entité qui cherche seulement la douceur et la bienveillance dans un monde en proie aux guerres et au sang. Je ne cherche pas l’admiration, je souhaite seulement apporter la lumière dans ses ténèbres naissantes.
— Ô toi, démon. Toi qui parcours le monde de ton beau plumage, penses-tu la guerre inévitable ? Sache que les titans te haïssent et te traiteront de la pire des façons. Sache aussi que je ne suis pas toute de blanc vêtu, j’aspire pourtant à ouvrir le cœur des mortels dans la bonté et le pardon. J’aime les mortels. J’aime mes pères. Mais quels sacrifices vais-je devoir faire pour que l’on m’écoute ? Même si ma foi vacille, je n’abandonnerai point mes géniteurs. Tout comme je n’abandonnerai point ceux qui ont touché mon cœur. Devrai-je faire un choix ? Je ne l’espère pas.
Je ferme les yeux, effleure à mon tour les contours immaculés de la bête ailée. Fay se glisse contre la chouette et écoute sans broncher, me laissant poser des questions sur l’avenir et mes doutes. Suis-je effrayée ? Peut-être bien. Quel étrange animal ai-je face à moi.
— Je tiens encore à te remercier pour l’aide que tu m’as apportée. À une époque, j’aurais certainement voulu te détruire, car les titans te haïssent. Aujourd’hui, j’ai compris que je suis un être pensant et à part entière. Je ne suis pas une esclave de mes pères. Ni de mon mentor. Je fais ce que bon me semble. Où vas-tu ensuite, Rêve ? Quels sont tes objectifs ? Tu es aussi intrigant que Cornue, c’est si … stupéfiant. Mon regard plonge encore dans le sien, le contraste entre l’ambre et l’onyx, l’ombre et la lumière. Je pourrais croire que tu n’existes que dans mon esprit. Que tout ceci n’est que mon subconscient à qui j’évoque mes peurs et mes doutes. Peux-tu changer de forme à volonté, être ailé ?
Les voix du changeforme s’élèvent et m’enivrent, tandis que l’écho de son chant vibre à l’intérieur de mon être. Ses mots me heurtent car ils sont remplis de justesse, peut-être avais-je tout simplement besoin de me retrouver face à moi-même. Ce démon, sans me connaître, me sonde comme dans un livre ouvert. Je n’ai rien à cacher, ni ne me sens effrayée des conséquences de mes actes, ou bien, c’est ce que je crois. Il faut que je m’éveille, que je grandisse, que je tende l’oreille, comme dit si bien l’être ailé. Alors que le gardien des songes approche ses griffes contre ma joue, je l’admire déployer son cou vers l’immensité nocturne, teinté de points blanc et lumineux qui ornent le ciel. Il me fascine par sa grâce, par sa gestuelle et sa façon d’être. Il est si singulier, presque parfait à mes yeux, un être observateur et ô combien majestueux. Il formule ses phrases avec poésie, contemple les vivants qui arpentent le monde qui l’entoure. Je me demande si sa propre conscience arrive à discerner le vrai du faux et quels sont ses propres envies. Pourquoi existe-t-il, si ce n’est uniquement pour se repaître des rêves des mortels comme des immortels ? Dans un murmure, Rêve pose encore des questions dont je n’arrive pas à comprendre la réelle signification. Alors qu’il caressait le bout de mes ailes, celui-ci lévite et j’ai la nette impression de voir une forme s’étirer, afin de dresser un décor fantasmagorique tout autour de mon être. Les plumes célestes du gardien m’émerveillent, je reste distraite par cette silhouette onirique. Le changeforme sied désormais des plumes blanches ainsi qu’un regard orné d’or. Ses mots tranchent, brûlent, consument mon cœur et voilà qu’il prend une posture droite et fière, presque impériale. Une entité qui creuse le cervelet afin de mettre au grand jour les maux qui sont certainement cachés dans un coin de mon esprit. Il vise, touche avec précision et pose les bonnes questions. Je suis légèrement, mal à l’aise et pourtant, Rêve est pour moi une délivrance quant à ces plaies invisibles. Le démon n’a rien d’innocent, puisqu’il puise dans les tréfonds de notre personne sans y être invité. Je ne saurai pas dire s’il est bon ou mauvais, mais il interpelle et met le doigt sur les douleurs et les rejets de nos pensées.
— Nous verrons cela en temps et en heure. Il existe une multitude de destinés et pour l’instant, je vais simplement m’élever et prendre soin de ceux que j’aime. Et si un jour, je devrai lever le fer contre des mortels et bien … Il en sera ainsi. Je désire ardemment apporter la paix, seulement, elle n’existe que dans les contes. La mort est partout. Elle est mon ennemie. Un jour, Rêve, je souhaiterais devenir l’Ordre de toute chose. Sans être la vie. Sans être la mort. Simplement l’Ordre. Que je sois l’égide ou l’épée, ou celle qui les portent, tôt ou tard, j’y serai confrontée. Et je m’emparerai du chemin sur lequel je me serai engouffrée. Dis-moi, Rêve, où comptes-tu aller ?
Je n’arrive pas à discerner le fantasque de la réalité. Bien que le petit félin se soit installé contre l’une des branches de cet immense arbre-monde, mon visage se tourne sans cesse vers celui qui suscite mon intérêt. Je pense qu’il serait temps de reprendre la route, il n’y a nul autre doute. Si je souhaite aider les vivants, si je peux sauver les âmes en difficulté et peinés, il est de mon devoir de développer mes pouvoirs et d’apporter ma bienveillance. J’aurai bien une dernière question à lui poser avant de reprendre ma destinée. Déployant mes ailes vers le terrain désolé des terres de Shoumeï, j’appelle Fay à venir dans mes bras avant de m’envoler pour devenir plus forte, plus indépendante, plus … moi.
— Avant que l’on ne se quitte pour retrouver nos propres existences, je souhaiterais te demander une toute dernière chose. Mais avant, je tiens également à te dire que tu ne dois pas être qu’un simple songe. Existe. Ébranle le monde de tes questionnements. Pour terminer… Que vas-tu devenir pour l’Humanité, ô démon ?
Mon monde s’ébranle, je suis tenaillée par tous ces questionnements qui bourdonnent dans mon être. Surtout que j’ai une mission qui m’est propre et que je souhaite accomplir de mon fait. Parcourir les terres, me grandir et continuer ma quête personnelle. Je veux apprendre de nouvelles expériences, je veux ressentir de nouvelles émotions, je veux m’écouter et agir en toute bienveillance. Je veux retrouver mon chevalier, aider la louve, prier les morts, tendre la main aux damnés, accomplir des miracles… Tant de choses. Avant de m’envoler vers de nouveaux horizons, un sourire aux lèvres et le cœur léger.