Fragment issu d’une écriture partagée, conservé ici pour ce qu’il dit de Luvïel, et non pour ce qu’il fut ailleurs.
Début Février an 4

Le Reike. Un empire aux multiples facettes, nimbé de paysages colorés ou désertiques, aux peuples hétéroclites, à la culture singulière et aux villages austères. Je n’aurai jamais cru découvrir par moi-même toutes ces nouvelles contrées, ces rencontres qui m’ont impactée et sans oublier les abominations que j’ai du affronter. Là encore, je me rends compte que Shoumeï n’est pas une exception, qu’il existe de nombreux monstres tapis dans le sable ou derrière un plateau ardent, qu’il y a des entités étranges parcourant les terres du Nord ou encore des hommes et des femmes vouant un culte envers le soleil et la lune. Depuis un long moment, je n’ai plus revêt mes ailes, de peur des représailles des Hommes comme au temps jadis, lors de la Grande Guerre. Les anges sont mal vus, d’autant plus lorsqu’ils sont croyants envers les titans. Je me cache sous une houppelande blanche, calfeutrant mon visage sous cette capuche pour ne pas être reconnaissable. Ce monde, veut-il de moi, de ma lumière ? Je suis un peu perdue au milieu de ce désert, Fay autour de mon cou sous la capuche, pour échapper au soleil de plomb qui se dresse dans un ciel bleuté et sans nuages. Je me sens las et fatiguée. Depuis combien de temps, j’erre par-delà les frontières reikoises ? Vais-je pouvoir rentrer chez moi alors que je me perds dans cet environnement hostile ? Je me sens si seule. Une légère brise fait claquer mes habits, je marche sur un sentier de terre et de sable, longeant les lieux de passage des marchands itinérants. Depuis mon départ de Kyouji, je navigue sur le son tumultueux du vent, pied à terre sur le sable brûlant, les yeux rivés vers l’horizon. Lors de notre passage, nous avons fait la rencontre d’un petit homme trapu et au visage jovial sur le chemin, accompagné de son âne et d’une charrette contenant divers objets, tonneaux et tapis. Il s’arrêta à mes côtés avant de déclarer :
— Bonjour étrangère, puis-je vous aider ? L’homme au corps voûté et aux yeux de couleurs cendrés tient les rênes en main. Sur sa tête, est dressée une coiffe de paille pour éviter les rayons du soleil sur sa peau blanche. Vêtu de vêtements légers, un petit coutelas à son ceinturon, une aura bienveillante se dégage de sa personne. Chose rare depuis que je suis partie de Célestia, la plupart des mortels me paraissent si tristes, si vides, si apeurés. Ce petit bout d’homme m’éclaire d’un sourire chaleureux.
— Bonjour. Actuellement, je voyage à travers le pays, sans réellement trouver ce que je recherche, dis-je d’un ton triste.
— Que cherchez-vous, gente dame ? Venez vous protéger du soleil dans ma charrette, vous semblez épuisée.
Je réfléchis un instant, qu’ai-je à perdre, de toute façon ? Je balaie le tissu du chariot bâché en passant par l’arrière et m’installe près des tonneaux. Je retire ma capuche, le félin au poil noirâtre se pose sur le couvercle d’un tonnelet et s’étire de tout son long. Le nain reprend son trajet, claquant les rênes et nous voilà de nouveau en route. Je souffle un instant et regarde le haut de la bâche.
— Vous avez des ennuis ? Demande-t-il.
— Non. Pas vraiment.
— Ce ne sont peut-être pas mes affaires, mais, à vous voir lorsque je me suis arrêté, j’ai vu votre regard si triste.
Un soupir.
— Je crois que je me suis perdue.
— Ah ! Vous êtes tombé sur la bonne personne ! Sachez que je pars en direction de Taisen, dans un village pour les approvisionner en denrées de toute sorte !
— Oh ! Et bien si vous me le permettez, je serai ravie de vous accompagner. Ce sera très certainement une bonne opportunité d’en découvrir bien plus sur le Reike.
— Ah oui ? Et bien, avec plaisir.
Le cheminement jusqu’à un petit village autochtone va être long, je n’ai pas d’argent pour pouvoir aider le nain. En contrepartie, je lui explique que, quoi qu’il advienne, je saurai nous protéger. Il me rit au nez jusqu’à ce que je lui fasse un exemple de mon pouvoir de lumière. Celui-ci, bouche bée, se tut et hoche la tête en signe d’approbation. D’une voix légèrement angoissée, il déclare être bien heureux d’avoir croisé ma route. D’ailleurs, celui-ci n’a pas d’escorte, ce que je trouve assez étrange et lui fais remarquer. Faisant une moue renfrognée, le nain déclare avoir perdu une grande partie de sa cargaison il y a quelques semaines passées, manquant cruellement de provisions et autres objets à vendre puisqu’il fut attaqué par les mercenaires qu’il avait commandité. Ces scélérats n’ont pas eu la moindre pitié, lui volant ses deux chevaux et sa grande carriole. Il ne lui reste plus qu’un âne et ce chariot de bois. Je perçois une certaine tristesse, le pauvre homme est cantonné à survivre avec le peu de marchandises qu’il lui reste. Le monde est impitoyable, cruel et vorace. Les gens bons finissent par subir tôt ou tard, pourtant, je décèle chez ce marchand une grande détermination.
Nous nous posons près de la route principale de nuit, installant un feu de camp et mangeons une espèce de soupe à base de pommes de terre avec quelques plantes et épices. Le froid nous assaille, je ne m’y ferai jamais au changement de température. Shoumeï me manque. Le nain me tend un bol, nous avons échangé des récits de vie, nos noms, des anecdotes funestes ou amusantes. Je fais de plus en plus confiance à cet étranger reikois qui me fixe de son regard taquin, prenant plaisir à se vautrer de blagues grivoises. Il me tend une gourde contenant un liquide à l’odeur âcre. Alors que j’allais poser mes lèvres sur le récipient, nous entendons un grondement sonore. Une explosion vint éclater la charrette, balançant à plusieurs miles l’âne qui fit un vol plané dans les airs, avant de s’écraser de tout son long contre le sol dans un bruit d’os brisés et d’organes éclatés. Une bête énorme, enveloppée de pics et de roches sort de terre, une queue formant une espèce de gros marteau, marquée par une espèce de rune, sa gueule béante et sa musculature démontrent la puissance du monstre des sables. Se tournant vers nous, je commence à protéger le nain en plaçant une barrière protectrice autour de lui, Fay s’y réfugie également. J’ai à peine le temps de terminer mon sort que la créature se cambre, hurle. Un râle qui résonne dans l’atmosphère, celle-ci balaie des cactus avec sa queue avant de foncer dans ma direction. Je m’entoure d’épées de lumière qui virevoltent autour de moi et tente d’esquiver le géant des roches. Le hurlement de la bête fait rage, tandis que je me confronte à lui. Seulement, j’aperçois le nain du coin de l’œil se précipiter vers l’âne décédé, s’agenouillant vers son petit destrier. Toute sa cargaison lui a été dérobée et son seul et dernier allié vient de lui être retiré. Le nain, furieux, prend son couteau et se dirige vers l’entité. Les lames de lumière tranchent la carapace de roches de la bête, il semble ne pas prendre en compte l’attaque et montre ses crocs. Celui-ci veut me mordre, mais les épées l’empêchent de s’approcher.
Le nain s’élance vers le dos de la bestiole, je le vois avec des yeux ébahis en lui criant « Ne faites pas ça ! ». Seulement, le coup de queue fut brutal. Le nain reçoit le marteau dans le crâne qui explose avec violence, le sang se répand sur la scène, sur la bête et sur moi-même. Le marchand n’est plus. Son corps chaud tombe lourdement et je n’ai pas le temps de faire quoi que ce soit. La créature des sables s’empare avec sa mâchoire d’une des épées avec sa gueule et la fait virevolter, la lumière lui brûle les incisives. La douleur le fait hurler, il recule d’un pas, je profite alors de créer un faisceau de lumière sur l’abomination qui finit grillé. Sa carapace fond, sa gueule béante disparaît dans un amas de poussière. Mon corps se sent affaibli, je suis exténuée et je manque de rester debout. Fay se précipite vers moi, cherchant à voir si tout va bien. Non. Rien ne va. Je m’approche du cadavre, il n’y a clairement plus de visage. J’eus un haut-le-cœur et me rends compte que, quoi que je fasse, quoi que j’essaie, je perds toujours quelqu’un, ou alors ils s’éloignent tous. Je serre les poings, mes vêtements tâchés de sang de la tête aux pieds et continue sur le chemin principal menant à Taisen.
Quelque chose en moi se brise.
https://www.youtube.com/embed/ucU_d861a9Y
Je déambule sans trop savoir quoi faire, sans trop savoir où aller, perdue dans mes pensées sombres après la mort du nain que je n’ai pas pu sauver. À quoi puis-je servir si je n’arrive pas à protéger les mortels de ma lumière bienfaitrice ? Est-ce vraiment ma faute ? Si seulement il ne s’était pas emporté dans une haine incontrôlable, il serait certainement encore en vie. Je me rappelle de cette hargne que j’ai ressentie contre l’ange nécrotique ou contre le démon aux multiples bras dans les terres du nord. Heureusement pour moi, Fay m’a permis de reprendre le contrôle de mes états d’âme, plutôt que de me jeter tête baissée contre le danger. À ce moment, je compris que les émotions peuvent être un frein, elles envahissent la personne et créent un voile sur la raison. Les émotions m’ont contrôlé l’espace d’un instant, simple pantin d’une réaction primaire. En ce qui concerne le marchand, je ne pus rien faire. Ce visage jovial et souriant, qui m’a tendu la main, fut dilapidé d’un coup brutal. Je me sens inutile, et ce, depuis plusieurs semaines. Sancta a pour moi été un échec, puisque sans l’aide de Seagan, nous n’aurions jamais pu sortir de cette bulle temporelle. Depuis cette expédition, j’ai la nette impression d’avoir régressé et que tout ce que j’entreprends ne mène à rien. Qu’il s’agisse de ma sortie avec Fay sur les terres de Shoumeï, d’aller quêter avec Aryan, de la recherche de Cornue, de mon combat avec la multiple, de cette femme liée au soleil et à la lune … Tout ne se passe pas comme prévu. Mon monde s’effondre et mes espoirs avec. Ma rencontre avec Rêve a été déterminante dans mes réflexions et pourtant, à l’heure actuelle, je ne suis ni l’épée, ni l’égide, ni la porteuse. Je me tiens là, errant comme un animal sauvage dans des terres inconnues, remplie de sang et de crasse. La douce Luvïel des forêts des pins argentés n’est plus que l’ombre d’elle-même.
Un vacarme me sort de mes pensées négatives, un cavalier se rapproche sur la route principale en provenance de Taisen. Je me tiens aux aguets, prête à dégainer une épée de lumière s’il venait à vouloir croiser le fer. Fay se fond dans la nuit, un des rares pouvoirs qui ne lui a pas été retiré dans cette enveloppe de chair et de poils. La noiraude se faufile derrière un cactus et observe de son regard malicieux la scène qui s’ensuit. Le cavalier s’arrête, me barre la route et descend de son cheval, s’approche avant de paraître incrédule et vire sa capuche. Mes sombres pensées se libèrent immédiatement à la vue de cet homme, ce chevalier aux sombres armoiries. Mon cœur fait un bond à l’intérieur de mon plexus solaire. Il dégage une aura particulière, il est plus impressionnant et plus charismatique. Quelque chose a changé. Le poids sur mes épaules se délie, j’accours vers lui dans un élan affectif, l’enlaçant au niveau de la taille. Mon visage contre l’armure froide et noire, je m’apaise. Mon corps tremble de fatigue et d’émotion, je ne pensais pas le trouver ici. Il ne pose pas de questions sur les taches de sang, il doit se douter que les terres du Reike soient infestées de créatures et de bandits. Le sang frais sur mes vêtements a imprégné la houppelande, elle est désormais fichue. Mon visage se détourne vers le sien, j’ancre de nouveau son visage plus émacié, plus pâle et me baigne dans son regard.
— Tant de jours ont passé. Tant de choses sont arrivées, lui dis-je dans un murmure. Vous m’avez manqué, Deydreus.
Les rayons lunaires nous baignent dans ce désert, au milieu d’un territoire hostile. Je me sens pourtant apaisée en sa présence. Fay sort de sa cachette avec un miaulement craintif.
— Tu n’as pas à avoir peur, dis-je en direction du chat. Je détache mon étreinte et inspecte intensément le guerrier. Je crois que nous avons beaucoup de choses à nous dire. Je tiens à présenter Fay, il s’agit d’un démon que j’ai recueilli peu de temps après une expédition dans les terres de Shoumeï. La petite est malheureusement maudite, cantonnée à rester dans ce corps de félidé jusqu’à ce que mort s’ensuive. Je compte trouver un remède ou quelqu’un capable de la libérer.
La petite chatte grimpe sur mon épaule, surveille l’homme qui se tient face à moi. Je le trouve différent, son regard est plus dur et je perçois une étrange vibration dans son être. Il va falloir rattraper le temps perdu. J’observe son équidé et lui demande si je peux monter avec lui. Ce n’est pas un endroit propice à la discussion au vu des monstres qui rôde. D’autant que je me sens épuisée et que la violence du combat tantôt a marqué à jamais ma mémoire. Une légère brise balaie nos visages, je suis captivée par lui, par son aura, pour ce qu’il est. Cela fait trois mois que nous ne nous sommes pas vus et j’avais peur d’un rejet après cette longue absence. Tandis que nous nous installons sur le cheval, Fay entre mes jambes, nous avançons dans le désert nocturne pour trouver un meilleur refuge. Sur le parcours, je me mets à rêvasser, l’esprit embrumé et une espèce de noirceur qui envahit mon cœur. Et si, lui aussi, voyait que j’ai changé ? Je me laisse bercer, le paysage défile devant mes yeux. Le désert offre un véritable spectacle de nuit, je suis subjuguée par cet environnement singulier. Les vêtements claquent contre le vent, je sais que je suis entre de bonnes mains et qu’il n’y a aucune raison pour que je perde pied.
https://www.youtube.com/embed/VWGr_89_xdU
Apercevant les remparts de la grande cité, j’observe silencieusement les reikois qui nous saluent lors de notre passage. Est-ce un rituel de saluer tous les citoyens qui se présentent dans la cité ? Nous déambulons à travers la ville, j’admire les bâtiments et leur architecture bien particulière. Ici, il n’y a point de tours d’or et d’ivoire, il n’y a point de grandes statues à l’effigie des titans. Les habitants se réveillent, les étals s’installent et les échoppes s’illuminent, me voilà enfin dans la cité impériale. La voix de Deydreus s’élève, sortant de ma torpeur, je souris brièvement et hoche la tête pour acquiescer. Je suis impatiente de revoir les valeureux guerriers avec qui j’ai affronté des morts-vivants et autres entités au sein d’Alfregium. Nous nous arrêtons près d’un manoir, je garde Fay sur mon épaule et descends de la monture. Je reconnais Aki et Vivien qui s’empressent de me retrouver, la joie se lit sur mon visage fatigué. Ils sont vivants. Ils vont bien. Envahis par de multiples questions, je ne sais pas par où commencer et le félin ne sait plus où se mettre. Le guerrier aux sombres armoiries calme le jeu, les deux serres reprennent leur position, alors que nous nous avançons jusqu’à l’intérieur du bâtiment. Je compare ma chambre de bonne à Célestia en comparaison de cet endroit. Je n’ai jamais connu ce qu’est une véritable maison, cantonnée à dormir dans une petite pièce avec pour seuls mobiliers un lit en bois et un buffet pour écrire. L’endroit est charmant, rempli de détails et d’ornements, mes yeux se posent partout et je distingue clairement une différence de richesse. Mon regard ambré se pose dans le dos du chevalier, qui m’invite par la suite à entrer dans une pièce. Cela fait trois mois que nous ne nous sommes pas vus et j’aime sa manière de me traiter avec douceur. Il s’éclipse dans sa chambre et je referme la porte derrière moi. Fay se précipite sur le sol, tandis que je retire mes vêtements imbibés de sang, ma robe ornée de croix ainsi que mes chaussures. Je place les seaux d’eau dans la baignoire et m’installe à l’intérieur. L’eau chaude me fait un bien fou, je me sens libérée d’un poids, la conscience plus tranquille vis-à-vis du nain reikois.
Je plonge la tête dans l’eau et me recroqueville à l’intérieur de la petite baignoire, me déconnectant un instant de la réalité qui m’accapare. Fermant les yeux, j’écoute simplement le battement de mon cœur qui résonne à l’intérieur de mes tempes. Retenant mon souffle, je cherche avant tout le calme et la sérénité afin de me recentrer sur mes pensées de ces quelques mois passés. Je suis fière d’avoir fait tout ce chemin, bien que je n’ai pas réussi tout ce que j’ai entrepris jusque-là. Le plus difficile pour moi aura été mon envie de me séparer du Nouvel Ordre qui se fait de plus en plus présent, de plus en plus inévitable. Il faudra que je lui parle de mon profond désarroi, des âmes que je n’ai pas pu sauver, des dangers omniprésents, des douleurs subits et mon envie irrépressible d’être auprès de lui. Je ne souhaite pas errer indéfiniment sur les terres, j’ai besoin de trouver ma place dans cet univers. Je reprends mon souffle, sortant la tête de l’eau et observant le plafond. Le félin se rapproche de la baignoire et me demande comment je vais. Nous communiquons par télépathie, me laissant envahir par sa voix aigüe et mielleuse. Elle n’a jamais pu blairer les guerriers, les trouvant bêtes de suivre des règles préétablis. Je ris, seule dans mon bain, me demandant où le destin va me mener et si ma vie sera réellement auprès du reikois, ou ailleurs. Il n’y a pas de règles. Il n’y a que des choix. Et ces choix entraînent des conséquences immuables. Sortant de la baignoire, je m’en vais dans la chambre d’à côté après avoir enfilé un grand linge en coton, bien trop grand pour mon corps menu. Le félin noir m’accompagne, je trouve Deydreus sans son armure d’ébène, celui-ci est assit près d’un buffet, tenant ma plume avec une main particulière. Je sens en moi un feu vif, qui m’inonde de douceur et je m’approche. Mes yeux s’écarquillent et d’un geste, il la repose avant de me demander tout ce qu’il m’est arrivé. Je m’approche de lui, l’embrasse sur le front avec amour puis, m’installe sur le lit bien plus luxueux et confortable que celui dans lequel je dors habituellement. Je me vautre contre le mur, que le chat s’installe entre mes jambes pour se faire câliner. Ainsi, je reprends depuis le début. Le ton grave, le regard froid, plonger dans mes souvenirs, je lui déclare :
— Je vois que nous avons chacun subit quelques … Traumatismes. Tu me parais si pâle et plus … Je ne comprends pas ce qu’il se passe. Ton aura est … Différente. Enfin, passons. Je vais te raconter tous les détails de mon aventure. Prenant une profonde inspiration, reprenant calmement. Comme tu peux le constater, je ne montre pas mes ailes de peur de me faire tuer à vue. Alors, je marche. Des heures, des jours, des semaines. Durant mon trajet jusqu’à Taisen, un nain s’est arrêté et m’a demandé si je désirais de l’aide. Il allait en direction de la cité impériale, ce qui était une aubaine. Donc, avec sa petite charrette et son âne, nous avons avancé plusieurs heures jusqu’à la nuit tombée où nous nous sommes arrêtés. Nous allions souper et un monstre de sable et de roche nous a attaqués, éjectant l’animal et la charrette à plusieurs mètres de notre position. S’ensuit un combat contre cette créature, mais le nain n’a pas supporté perdre ce qu’il lui restait. Son histoire était triste et elle s’est terminée par un coup de queue brutal, explosant sa tête avec une telle … Violence. J’aurai dû agir plus tôt. J’aurai dû utiliser mon sort le plus puissant instantanément plutôt que de vouloir en venir à bout avec mes épées de lumières. Je me sens si confuse… Je l’avais pourtant protégé dans une barrière protectrice avec Fay. Je sers les poings et ferme les yeux, un excès de rage bouillonne dans tout mon être. Depuis l’expédition à Sancta, ma vie est devenue un véritable enfer et je n’ai pas connu le repos un seul instant. Je respire et continue en observant Deydreus avec attention. J’ai échoué. Tout ce que je fais n’est qu’échec. La mission des titans. L’expédition du Nouvel Ordre. La perte de mon mentor. La disparition de Cornue. Mes nombreux combats au sein des terres du Reike et encore tant à raconter. Je ne suis pas bien, Dey. Je ne vais pas bien. Mon monde s’effondre. Ma maison s’écroule. Fay a tout vu depuis que je suis rentrée de mon expédition. J’ai le cœur lourd. Si lourd …
Une haine, profonde, ancrée dans mon âme s’installe, persiste, grandit. Une aversion envers ma propre stupidité, mon incapacité, mes choix. Seul Rêve a su me donner les mots sur mes ambitions, il ne faut pas que je faiblisse. Ce sont des épreuves qui me permettront de grandir seulement, je n’arrive pas à garder tout cela sur mes épaules. Je ne vais pas pouvoir continuer ainsi. Fay se blottit contre moi et ronronne, quel étrange démon qui s’est pris d’affection pour un ange. Je me ressaisis, profitant d’un instant de lucidité pour éviter de sombrer dans les pensées négatives.
— Viens près de moi, s’il te plaît et raconte-moi ce qu’il s’est passé. Pourquoi ta main est … Ainsi ? Est-ce une maladie mortelle ? Est-ce que … toi aussi … Je vais te perdre, Dey ?
Cela fait tellement de temps que je n’ai pas ressenti sa chaleur. Je me blottis contre lui et bois ses paroles, je sais qu’il a raison lorsqu’il évoque la mort inévitable du nain. La culpabilité ne doit pas me ronger, bien qu’elle le fasse déjà. La mort est inévitable, il a choisi de se diriger vers la créature sans réfléchir aux conséquences. Pris dans un désespoir, le marchand s’est projeté et c’en est fini. Deydreus parle d’une voix calme, je ressens les battements de mon cœur devenir plus fort, mes pensées fusent puis, lorsque le chevalier caresse mes cheveux, je me sens un peu plus apaisée. Il sent que j’ai besoin de lui, d’un ton affectueux, il me rassure. Je sais que je peux raconter mes maux sans avoir d’a priori, car après tout, nous partageons quelque chose d’unique. Ah. La douceur. L’amour. Une flamme à l’intérieur de mon être brûle si fort pour le guerrier, tel un brasier, elle grandit sans jamais se tarir. Mon regard plonge dans le sien, la couleur de ses iris est si vive, si singulière, qu’elle s’imprègne dans ma tête. Si il savait à quel point je l’admire, à quel point je l’adore, a tel point j’ai envie de dévorer chaque partie de son corps. Il libère ses maux, celle d’une mort qui allait être inévitable. Mes aiguillettes se dressent et mes yeux s’écarquillent. Ce silence me terrifie. Continuant son récit, j’apprends son combat contre l’empereur, l’être que j’ai découvert une fois par un sort illusoire lors d’un entraînement avec Seagan. Tensaï. Un être terrible, vorace, mesquin et cruel. Lorsque j’apprends que son bras a été tranché, qu’aucun soigneur ne put le guérir, mes dents se serrent. Il m’explique avoir contracté une malédiction. Je recule légèrement la tête, restant silencieuse face à ses dires. Le sang béni. Je n’en ai jamais entendu parlé et quand bien même, j’aperçois une pointe d’amertume dans le regard du guerrier. De nouveau ce silence avant de m’expliquer que son nom s’est répandu à travers tout le Reike. Notre lien est étrange et fort, il m’enlace avant de placer une de mes mains contre sa joue, son visage pâle avant de me demander de sonder son esprit. Ce que j’éxecute.
Baissant légèrement la tête, je concentre ma magie pour rentrer dans ses souvenirs avec bienveillance. Scindant sa mémoire, fermant les yeux, des volutes font place à des images où j’aperçois un camp de harpies. Je vois à travers les yeux de celui pour qui je suis éprise, j’y aperçois l’homme tenir une pierre. Je fronce les sourcils et oscille entre les souvenirs qui apparaissent par bribe. J’y vois une grotte merveilleuse avec une statue d’une femme à la fois édifiante et terrifiante en guise d’accueil. Je ressens l’ardeur d’un combat, le sang et la folie sanguinaire. Puis il y a cette étrange ombre spectrale qui l’interpelle, sans savoir ce que c’est. Je contemple alors un petit village dans la neige, je vois des entités dévorer et déchiqueter les habitants, les flammes et la haine. Puis un enfant ô combien inquiétant. Ensuite, il y a une grotte, discutant avec un homme élégant. Puis je vois une salle où il s’allonge, son corps qui se tortille, sa soif. Je vois du sang, beaucoup de sang avant de revoir l’homme élégant se faire trancher en deux. Il y a un bûcher géant pour les morts et une autre image apparaît, celle encore cette forme spectrale qui danse avec ses voluptés noirâtres. Je vois un homme en armure si grand qu’il me fascine, en armure rouge et d’ébène. Tant de visages inconnus. Tant de violence. Tant de sang. À des pensées où l’immortalité est devenue sa nouvelle existence. Reprenant mes esprits, cela ne prit que quelques secondes pour voir les quelques passages de sa vie. Je n’ai pas les mots. L’homme que j’aime s’est transformé, abandonnant sa mortalité. Il semble qu’il ait voulu tester divers chemins pour parvenir à détruire cette malédiction. Il n’avait plus le temps. Sa vie était en jeu. Silence. Ses explications me fascinent, je n’ai jamais connu un être aussi exceptionnel, aussi intriguant. Je m’installe près de lui et me sens démunie. J’ai tant de questions, tant d’histoire à lui raconter. Tandis que je place mes lèvres contre son front, puis sur ses joues, jusqu’à retrouver les siennes, je retrouve cette passion dévorante qui m’anime. Ah. Il m’a tant manqué. Cette sensation, ce désir brûlant qui m’embrase. Je l’enlace tendrement et passe une main dans son dos, sous le tissu de ses habits. Une caresse avant de lui raconter tout ce que j’ai sur le cœur.
— Deydreus, l’immortalité peut-être un fardeau. J’ai pu voir des parties de ton vécu, des passages de ton existence à travers ton regard. J’ai pu voir la mort. Le sang dans ton sillage. Et cette forme noirâtre qui t’interpelle. Qu’est-ce donc ? Et ton bras … Si seulement j’avais été là. Peut-être aurai-je pu déceler cette malédiction ? Tu me dis ne pas vouloir me faire de mal, mais, et si, je pouvais t’aider ? Tu es devenu une créature de la nuit avec ce membre très … Uhm … Reprenons le terme, « atypique ». Est-ce que tu ressens quelque chose lorsque tu te bats avec ce bras ? Je veux dire. Ce n’est pas du cristal. Ressens-tu la chaleur ou le froid ? J’ai pu admirer tes combats en passant à travers tes yeux, j’ai pu te voir découper la tête de l’enfant sauvage qui détruisait ce village. Je sais que tu as aidé ces habitants, tes Serres, ton peuple en agissant de la sorte. Il ne t’as pas laissé le choix. Tuer ou être tué, hein. Je baisse légèrement la tête et viens me blottir contre lui, avant d’entamer dans un murmure. Deydreus, depuis mon monde s’est effondré. Le Nouvel Ordre n’a plus son haut-prêtre. Il a disparu devant moi, lors de mon expédition à Sancta. Partir me libère la tête, heureusement qu’Aryan est venu me chercher pour que je puisse m’extirper de tout cela.
Je pose mes lèvres contre son cou, extirpant ma main de son dos pour venir caresser sa chevelure d’ébène entre mes doigts. Ma peau de porcelaine boue, mais mes pensées négatives me freinent dans mon élan. Je lui murmure à l’oreille.
— On m’a laissé une partie des rênes au sein de Célestia. Je suis perdue, apeurée, attristée. Que vais-je faire, Deydreus ? Mon cœur veut te suivre là où ma raison me dit d’aider les citoyens de Shoumeï, les grands croyants. Je ne veux pas choisir. Je n’ai pas arrêté d’échouer. J’ai fait une rencontre durant mon voyage, celle d’un être unique, si beau, si grand qu’il m’a enveloppé de ses plumes céleste pour me dire « Seras-tu l’épée, le bouclier, ou celle qui les portent ? ». Car un jour, Dey, je serai confrontée à une dure réalité. Celle de la guerre contre les mortels, il ne fait aucun doute. Tu es la seule personne avec qui j’ai ce lien si particulier, si unique. Cet amour que je te porte est si différent, plus fort et si sincère. J’ai eu peur que tu me rejettes après tant de temps. J’ai écrit une lettre que j’ai donnée à un homme à qui j’ai rendu la vue, je ne sais pas si tu l’as reçue. En tout cas, désormais, je suis là.
Sombrer dans une folie sanguinaire, ne plus avoir le contrôle de soi-même, cela doit-être un véritable calvaire. Deydreus, ancien mortel, est devenu vampire pour éviter une mort atroce, douloureuse et irrépressible. Lorsqu’il m’enlace, je sens ses doigts longilignes et griffus qui effleurent ma peau. Je n’ai pas énormément de connaissances sur les vampires, à part la base folklorique : boire du sang pour vivre, ne doit pas être exposé au soleil, peut-être aussi avoir peu de sommeil. Il faut dire que je manque encore cruellement d’expérience sur le monde qui m’entoure. Partir sur les terres du Reike est une chance que je saisis, puisque cela me permet de nourrir ma soif de connaissance sur le monde des mortels. La conversation sur Sancta est de loin celle qui me touche le plus, l’organisation du Nouvel Ordre va être longue à se mettre en place. Je pense aux nombreux citoyens de Célestia perdus, sous le choc et leur foi mise à l’épreuve. Toutefois, bien que les objectifs du Nouvel Ordre soient clairs, je souhaite apporter ma pierre à l’édifice en plus des préceptes déjà établis. La Main va prendre les rênes, un temps. Et moi dans tout ça ? Et bien, je réfléchis sur ma situation et sur mon envie de vivre auprès de lui. Les croyants ont besoin de moi, je ne peux pas les laisser entre les mains de Malazach, j’imagine le pire. Je finirais par trouver un compromis. D’ailleurs, si Deydreus est devenu un membre important au sein du Reike, que son nom résonne à travers tout le pays, peut-être pourra-t-il m’aider dans cette prise de décision ? Dans tous les cas, l’homme aux yeux vairons a raison, je ne peux sauver tout le monde et peu importe le choix qu’il me faudra prendre, il y aura des conséquences. Peut-être même des morts sur la conscience. Mes épaules s’affaissent, mes aiguillettes tombent en arrière et un sentiment de tristesse me submerge. Ses mains touchent mon dos, je ressens la chaleur à travers le tissu de lin, je suis éprise de ce reikois. Ah. Si seulement, j’avais pu parler à Seagan, poser les questions avant sa disparition. Il me laisse en plan, sans avoir eu cette confrontation, ne sachant pas pourquoi il a fait un pacte avec le démon Sampiero. Je me mords la lèvre de stress, l’esprit confus. Tout ceci s’envole quand mon chevalier m’embrasse, si tendrement, si délicatement. Je suis une poupée de porcelaine, fragile, douce et pleine d’envie. Le linge de lin se délie, mon corps contre le sien.
L’avenir est incertain, mais nous ressentons tous les deux qu’il y aura de nombreux combats, ou bien une guerre inévitable. Les hommes sont des loups pour les hommes. Les mortels sont ainsi faits, il n’existe pas de vivants vêtus tout de blanc ou de noir, ils sont un mélange indissociable. Les paroles de Deydreus sont emplies de conviction, d’une détermination vis-à-vis des plus forts pouvant protéger les plus faibles. Une nation qu’il nomme Empire, prêt à détruire un ennemi commun. Peut importe comment l’avenir sera, il me certifie qu’il sera présent, à mes côtés. La seule chose que je puisse faire, c’est m’élever vers la piété, rester une femme capable de surmonter les pires épreuves et que je ne serai plus jamais seule. Même si Fay finit par retrouver sa forme originelle, je pense qu’elle restera à mes côtés tout comme celui qui a abandonné son immortalité. Je l’espère. Il y a tant de questions sur le monde qui nous entoure, tant d’adversité et très peu de répit alors ce soir, je profite d’un moment d’accalmie. Les dernières paroles du reikois me mettent en émoi, mon visage s’empourpre et je sens cette envie irrésistible qui nous lie. Passion. Le mot caractérise bien plus que mon adoration pour les mortels. Ce mot est la symbolique d’un désir ardent d’aller toujours plus loin, toujours plus haut. Une passion dévorante qui me donne envie de l’aimer un peu plus chaque jour, de lui apporter la lumière dont il a besoin. Nous avons attendu de pouvoir nous retrouver, sachant chaque jour pouvant être le dernier. Je prends sa tête entre mes mains, le regarde droit dans les yeux et déclare :
— Tu es dorénavant un pilier de mon existence. Ce chapitre ne fait que commencer et je sais que nous avons une longue route qui nous attend. Je veux veiller sur toi, t’apporter de l’attention, de la douceur et surtout, un amour sincère. Alors, laisse-moi te montrer toute l’étendue de ce que je ressens.
Je colle mon front contre le sien, laisse la passion dévorante me consumer. Je l’aime. Si profondément, mais je n’ose lui avouer. Alors dans un élan d’amour et d’adoration, je l’embrasse fougueusement et me colle contre lui. Mon cœur bondit, mon corps est tel un brasier effervescent, je le veux mien. Mes lèvres descendent lentement jusqu’à atteindre son cou, ma respiration est comme le souffle d’un dragon, je dévore chaque parcelle de son corps. Mes doigts touchent les cicatrices qui parcourent sa chair, c’est comme lorsque nous étions tous les deux sous cette tente, entourés par les Serres endormis. Je place mes mains sur son torse et continue à montrer mon affection. Fay se cache quelque part, sachant pertinemment que nous avons besoin de nous retrouver lui et moi. Entier. Mon regard ambré s’illumine, je souhaite lui donner toute la richesse de mon amour, ce sentiment qui inonde mon âme et me donne un grand pouvoir. Oui. Le monde a besoin de ça. Je relève la tête et déclare :
— Ô toi qui es devenu immortel, célébrons ensemble ton entrée dans l’éternité. Je voulais te dire …
Un silence. Et si …
— Je t’aime, Dey.
Puis je referme les yeux et me laisse dévorer par l’amour que j’ai pour lui. Ce n’est pas la foi qui m’anime, pas même mes pères qui me dictent. Rien ni personne au monde ne peut parler à ma place et mes mots m’appartiennent. Il est parfois difficile de transmettre une émotion, de mettre un mot sur des sentiments qui paraissent si forts, si beaux, si intenses. Alors je me laisse porter par le courant, espérant que je ne me brûlerai pas les ailes envers ce prince nocturne. Ah. S’il savait. Alors ce soir, en cette nuit d’hiver, les deux corps s’entremêlent.
ette nuit, j’ai rêvé. Ce n’est pas qu’un cauchemar comme j’en fais habituellement, cette fois-ci, j’ai pu ressentir une peur grandissante au sein même des terres du Reike. Mes pieds foulent le sable chaud du désert et les ailes déployées dans mon dos, j’avance sans savoir où aller. Derrière moi, une voix forte qui me hurle de partir. Une voix qui me dicte que si je reste sur ces terres, je finirais par en payer le prix. Alors, dans mon sommeil, je déploie une grande lumière et puis plus rien. Ce n’est qu’un rêve, dont je ne connais ni le sens, ni l’interprétation. Ouvrant les yeux, une main glisse dans mes cheveux, je croise le regard du reikois qui m’embrasse le front. Ce moment est un des rares où je me sens en sécurité et où je peux être moi-même. Une poupée de porcelaine. Alors qu’il se lève, je reçois une gourde d’une mixture à l’odeur alléchante, bien qu’un peu forte. Cela nous rappelle des souvenirs. Les rayons de lumière m’illuminent tandis que le vampire tire sur les rideaux, celui-ci m’indique sa mission du jour. Je l’écoute attentivement, la gourde à mes lèvres, buvant quelques gorgées pour me mettre d’aplomb. Je n’ai pas besoin de boire, ni de manger seulement, je veux partager ce simple instant. Je retire la couette et laisse les rayons baigner mon corps de cette douce lueur, comme pour me ressourcer, avant de me lever, m’approcher de l’armoire et enfiler les quelques effets à mon intention. Deydreus a raison, il est prévoyant et avisé sur ce que peut représenter mes symboles sur mes vêtements. J’ai pu en faire les frais il y a quelque temps, qu’il s’agisse du petit village dans les terres du Nord avec Aryan, ou encore avec cette femme pro-shierak.
Le chevalier a des obligations ce matin, devant s’occuper de divers papiers à rédiger sur son bureau, je me mets en quête de rejoindre les Serres qui s’entraînent un peu plus bas dans la cour. Cela me fera certainement du bien de retrouver Ikaryon, Vivien, Aki et tous les autres dont je n’ai pas pu donner de mes nouvelles pendant trois mois. Je le laisse vaquer à ses occupations, rejoignant l’extérieur et écoutant attentivement le chant matinal des oiseaux, sentant la petite brise qui s’engouffre dans les ruelles de Taisen et surtout, entendre les coups d’épées et les voix des hommes situés à l’arrière du manoir. J’approche d’un pas décidé, avec une légère appréhension dans le cœur, comme si j’avais encore une certaine frayeur. Certainement dû au fait que je risque de me faire bombarder de questions, mais qu’importe. Je fais le tour du bâtiment et trouve un grand terrain d’entraînement. Les hommes sont déjà vêtis de leurs épées, boucliers et armure à l’effigie des Serres Pourpres, teintées de noir et de rouge. Ils sont disciplinés, agiles, utilisent diverses techniques dont je ne connais pas le nom. Après tout, je ne suis pas une guerrière et loin de moi l’idée de pouvoir exceller en combat singulier. Depuis mon départ à Sancta, il est vrai que je me suis relativement posé des questions sur l’art de la guerre. J’aimerais pouvoir apprendre et savoir où et quand frapper. Je me rapproche de Vivien qui semble un peu en retrait. Ses yeux me fixent et un sourire illumine son visage. Arrivant à son niveau, celui-ci me prend dans ses bras avant de me faire une tape sur l’épaule.
Certains s’arrêtent et viennent me rencontrer, nous échangeons quelques dizaines de minutes. Je leur raconte alors ma traversée depuis Célestia jusqu’aux portes de Taisen, ce long périple qui m’aura mené jusqu’ici, espérant pouvoir les retrouver après moult péripéties. Je leur explique également avoir dû combattre, que j’ai subi la violence et la douleur et qu’il me faut apprendre à manier convenablement une arme, même si celle-ci est faite de lumière. Ikaryon et Vivien se portent volontaire pour me donner des conseils, tout en pratiquant un entraînement rigoureux comme ils ont l’habitude de faire. Ce que j’aime chez eux, c’est ce comportement droit et fier, ces valeureux guerriers ne lésineront pas leurs coups, car je suis une femme. Je n’utiliserai pas mes pouvoirs alors, on me donne une épée longue et des protections pour pouvoir encaisser les coups. L’armure est un peu trop grande, mais cela fera l’affaire, car après tout, un jour, peut-être, je veux pouvoir brandir l’étendard des Serres. Nous nous mettons en place, tandis que les autres dégagent une partie du terrain pour nous laisser de la marge. Je sens le poids de l’armure, de même pour l’épée, il va falloir que je m’endurcisse pour éviter de fatiguer trop vite.
Aki est vif dans ses mouvements, tandis que Vivien m’éclaire sur les postures que je dois appliquer selon les déplacements de mon adversaire. Lorsque je me m’avance maladroitement, Aki fait une halte pour se placer à mes côtés, afin d’être un miroir. J’échange de partenaire, Vivien se dresse face à moi et me montre de nouvelles techniques de combat, ainsi que des parades. Le temps file à toute vitesse, je tente de m’imprégner de ces éducations militaires bien qu’il y ai beaucoup à apprendre, à analyser et à exécuter. Les Serres sont ordonnées, on ressent l’intelligence de leur mouvement, leur coordination et une grande maîtrise. Je demande de faire une pause, mes bras sont engourdis et je ne sens plus mes jambes. Aki et Vivien me font un grand sourire, me laissent me reposer en prenant de grandes inspirations. Bon sang, ce sont donc de vrais entraînements ? À Célestia, nous manquons réellement de maîtrises. Les shouméïens n’ont clairement pas la même habilité que les reikois. Les fervents croyants ne pourront jamais se battre contre l’Empire, vu leur nombre et leur enseignement militaire bien trop maigre en comparaison du Reike.
— Je n’aurai jamais cru que les entraînements soient si épuisants. J’admets que mes pouvoirs sont bien plus impressionnants que ma maîtrise martiale. Ah …
Soudain, une voix s’élève, ce n’est pas celle de mon rêve, fort heureusement. Quoi qu’il en coûte, quoi qu’il advienne, ce n’est pas un rêve qui m’effraiera. Une stature imposante et grave intervient, celle pour qui je serai capable de brandir le fer et sauver les âmes.
Après avoir observé le chevalier aux sombres armoiries à l’œuvre, je comprends pourquoi celui-ci est devenu la Griffe de l’Empire. Son nom résonne à travers les déserts arides près de Taisen, tout comme il sera porté loin dans les terres hivernales par-delà les forêts de pins et les montagnes. Il incarne la droiture et la fierté, tandis que je représente douceur et bonté. Le voir s’entraîner auprès des Serres Pourpres est instructif, vivifiant et je suis subjuguée par les mouvements, l’anticipation et la maîtrise de son arme. Puis, un peu plus tard, la Griffe s’assoit à mes côtés, une caresse avant de me demander quel est ma décision concernant la mission de cet après-midi. Sans équivoque, je rétorque avec un large sourire que je suis motivée et curieuse de me déplacer auprès de lui. J’ose croire que ce sera différent des terres de Shoumeï. Ces nombreux combats et ces entités sordides m’auront fait faire de nombreux cauchemars. Et puis avoir une personne capable de guérir les maux et les blessures, est toujours bonne à prendre dans un groupe de guerriers aguerris, car tout peur arriver. De retour au manoir, le chevalier me demande de l’aide pour vêtir son armure. Haussant un sourcil, un rictus s’affiche sur mon visage comprenant que ce n’est qu’un stratagème pour un dernier moment seul à seul. M’emparant des pièces, je les place par-dessus ses vêtements tout en contemplant la stature de l’homme. J’ancre cette image dans un coin de mon esprit, ce nouveau-né immortel a encore tant à m’apprendre, tant à m’offrir et je compte être son soutien, devenir un de ses piliers de vie.
***
Placée derrière le sombre chevalier sur son destrier, Fay dans mes bras, nous avançons accompagnés des Serres dans les terres de sable chaud. Le soleil est placé haut dans le ciel et je sais qu’il est, désormais, le pire ennemi du vampire. Le Reike est immense, sauvage avec des paysages bluffants. Le trajet n’est pas si long, tout du moins, mes pensées vagabondent le temps que nous arrivions dans un village construit à l’intérieur d’un canyon. Nous parvenons à notre destination avant la tombée de la nuit. L’architecture est tellement différente de tout ce que j’ai pu observer durant mon voyage. Parmi les palmiers dressés et les maisons tapis à l’ombre des rayons du soleil, quelques habitants nous examine avec intérêt. Parvenant jusqu’à un bâtiment dont la magnificence m’impressionne, un elfe fait une révérence avant d’entamer un dialogue avec le dirigeant des Serres. Deydreus me laisse le choix, soit de l’accompagner ou de suivre les Serres. Descendant également de la monture, je déclare avec une voix apaisée et le regard lumineux :
— À vrai dire, je vais contempler les richesses de ce village. Je vais rester avec le reste du groupe.
Après une légère courbette à l’intention du chef du village, je décide de suivre Vivien tandis que Deydreus et sa suite accompagnent l’elfe. Vivien tient les rênes d’Hellhestr, je marche à ses côtés en contemplant chaque bâtiment, chaque habitant, chaque plante qui pousse dans ce lieu aride. Une femme assise sur une pierre au-dessus du point d’eau, attend sagement une canne à la main, un panier en osier à ses côtés. Deux enfants jouent avec de morceaux de bois, regardent les guerriers s’avancer avec des yeux écarquillés. Tout semble si calme, si imperturbable, je me demande quels sont les maux de cet endroit au milieu des roches et du sable. Le blatèrement des dromadaires, le bêlement des chèvres, le chant des oiseaux permettent au moins une certaine connexion avec la nature. Je regarde Hellhestr du coin de l’œil, il marmonne qu’il a chaud, ce qui me fait sourire. Je comprends parfaitement le langage des animaux, ayant vécu des millénaires dans une forêt grouillant de bêtes sauvages.
— Je suis content que tu nous accompagnes, déclare Vivien.
Je détourne mon regard pour croiser le sien, il semble satisfait voir enjoué. Ce type de mission doit être habituel pour lui, toutefois, je les rejoins enfin sur leur propre terre. Cela me fait quelque chose, être si loin de ma maison à Célestia, penser aux croisés et aux jumelles que j’ai laissé là-bas, en compagnie de Malazach et du reste.
— Merci Vivien, tu n’imagines pas tout ce que j’ai vécu depuis votre départ.
— Tu souhaites en discuter ?
Baissant les yeux, je ne sais pas si c’est une bonne idée d’en parler immédiatement avec lui, bien qu’il me considère comme une sœur d’arme. J’allais ouvrir la bouche quand nous arrivons enfin à l’ancienne caserne dont a parlé le chef du village. Le groupe a commencé à s’y installer alors que deux femmes terminent de ranger quelques seaux d’eau.
— Nous en discuterons certainement un peu plus tard. J’ai hâte de découvrir ce qu’il en sera. Veux-tu continuer à te balader à mes côtés ?
— Bien évidemment.
Vivien accroche les rênes contre un poteau en bois et se déplace avec moi au sein du village. Tandis que les rayons de lumière s’effacent peu à peu, je lui déclare avec une voix légèrement perturbée.
— Je compte quitter le Nouvel Ordre.
Vivien s’arrête, échappe un sourire sur ses lèvres et me demande avec incrédulité si ce que je viens de dire est réel. J’acquiesce et celui-ci semble à la fois ravi et circonspect. Je ne lui déclare pas les raisons qui me poussent à prendre cette décision, car tôt ou tard, j’en parlerai auprès de la Griffe. Nous nous baladons quelques instants, prenant le temps de regarder le petit village et ses habitants. Fascinée par les vêtements qu’ils vêtissent et leur façon de vivre, je remarque qu’aucun d’entre eux n’arbore de symbole religieux, qu’il s’agisse du divinisme, du culte des ombres ou même du Shierak. Je sais qu’il est impossible de leur parler des titans ou même du Nouvel Ordre, cela créerait trop de désordre. Bien que je veuille abandonner mon rôle de protectrice du peuple, je suivrai toujours les mêmes préceptes au fond de mon cœur : aider, aimer et pardonner. Faire le bien est un choix et non une vocation. Mon rôle n’est pas terminé, j’ai encore tant à faire, tant à accomplir, tant à espérer. Lorsque mes yeux se posent sur Vivien, vêtit de son armure rouge et noire, je me rends compte que c’est certainement auprès d’eux que je souhaiterais changer de vie. Le Nouvel Ordre n’est plus ce qu’il est avec la disparition de mon mentor. D’autant que je n’ai pas le même charisme ni la même pensée que lui, il sera impossible de changer les mœurs et les coutumes des shouémeiens rapatriés. Sentant l’air frais sur mon visage, j’entends comme un étrange écho lointain, une voix cristalline portée au loin. Vivien ne semble pas l’entendre, ou bien est-il tout simplement obnubilé par ce qui nous entoure, restant concentré sur la marche à suivre. Je tourne mon regard en arrière, par-delà les roches et en un battement de cils, j’ai cru voir une forme féminine. Ce n’est peut-être que mon imagination. Détournant mon regard vers Vivien, nous revenons vers la caserne où Deydreus nous réunit, afin de nous faire le topo sur la situation. Une fois les explications apportées, la mission est déclarée commencée. Une main gantée vint soulever mon visage, il souhaite que je l’accompagne à la représentation, j’opine du chef.
Accompagnant le chevalier aux sombres armoiries, Fay sur mon épaule, l’ambiance est douce et chaleureuse au sein du village. Nichée dans les hauteurs des rocheuses, des banderoles colorées sont raccordées, des lanternes sont suspendues, de nombreux bancs sont disposés et la plupart des habitants viennent s’y installer. Nous retrouvons l’elfe vu plus tôt, là encore, je suis surprise par son accoutrement et le dévisage avec attention. Nous entrons dans la loge, attendons patiemment que la représentation ait lieu. Mes pensées sont ailleurs et j’entends cet étrange écho, encore une fois, l’appel d’un chant cristallin presque imperceptible. Je cherche du regard quelque chose ou quelqu’un, utilisant ma senseur magique pour comprendre d’où cela vient-il. Or, il ne se passe rien. Puis, un tintement de cloche résonna dans la gorge, laissant voir des personnages masqués faire leur entrée sur scène. Concentrée sur ce qu’il se passe, j’admire les dialogues et les danses enivrantes des représentants du spectacle. Les musiciens jouent au rythme du jeu, balayant la peur et laissant les spectateurs s’échapper un instant de la dure réalité qui les accablent. Soudain, j’entends un sifflement lointain avant de disparaître, coupé par le son des instruments et des acclamations des habitants. Les sourcils froncés, les sens en alerte, je pose ma main sur le bras de Deydreus afin de l’interpeller, mais ce fut de courte durée.
Un sifflement strident, un vrombissement dans les airs, une flèche vint se ficher dans le bras de l’elfe assit à nos côtés. Un cri strident, la représentation s’arrête et tous semblent avoir le souffle coupé. L’elfe se tient le bras ensanglanté, tiré en arrière par deux serres afin de le mettre hors de portée, celui-ci est mis à terre tandis qu’il hurle de douleur. Fay se calfeutre, je m’approche de l’elfe et commence à retirer la flèche, le sang sur les mains, j’exécute les premiers soins. Un nouveau sifflement strident, on entend au loin des aboiements et un cor sonné. À l’extérieur de la ville, il se passe quelque chose et les villageois commencent à courir, prirent dans une panique. Ils hurlent, ils piétinent, ils bousculent, ahuris dans l’incompréhension et dans la frayeur. Une fois guérit, l’elfe me remercie et se relève, les serres se regroupent et cherchent des yeux l’ennemi. Si tant est qu’il s’agit de quelqu’un qui provienne de la foule ou bien d’une ombre cachée dans la nuit. Je remarque sur la flèche brisée un morceau de papier enroulé, taché par le sang. Je le prends entre mes mains et tente de lire ce qu’il y a écrit, malheureusement, c’est devenu illisible. Je peste.
Les villageois se mettent à l’abri dans leur maison, libérant la place centrale de la ville. Les gardes de Kirmura, les serres et moi-même gardons la tête froide. Le maître de la ville est rapatrié dans l’enceinte de son domaine, nous décidons de l’accompagner afin de lui fournir une protection. Soudain, encore cet écho, plus fort, plus violent et qui devient de plus en plus strident. Mes mains contre ma tête, un mal de tête me ronge l’esprit et je n’arrive pas à me concentrer. Plus loin, on entend des pas lourds arriver dans notre direction, des gens hurlent et une petite fille et sa mère se font poursuivre dans l’allée principale, nous demandant de l’aide. Derrière elle, une ombre surgit, une forme animale et sinistre dotée de cornes protubérantes et d’une carrure gargantuesque recouverte de poils. Je n’avais jamais vu ce type de bête. Il est seul, seulement on sent dans son regard une malveillance certaine. D’un coup de corne, la bête embroche la mère tandis que la petite fille tombe à terre. Je me concentre garder mon esprit intact, espérant que cela suffise à éviter l’étrange écho qui résonne dans mon esprit avant de libérer mes ailes et de voler en direction de l’enfant. La patte de la bête se lève, prête à écraser. Il s’en est fallu d’un cheveu pour que j’agrippe la petite dans mes bras et m’envole pour retourner vers la scène de représentation. En levant les yeux, je vois que l’énorme bête a détruit de nombreuses habitations, des corps gisent à même le sol et les quelques lampions suspendus permettent d’admirer une scène sordide. En l’espace d’un instant, ce petit village paisible se retrouve en partie sous des décombres. Quelque chose de mauvais est à l’œuvre et cet animal ne semble pas être lui-même. L’enfant pleure, sa mère n’est plus et les grandes ailes dans mon dos ne peuvent me trahir.
https://www.youtube.com/embed/nw9v9d3ckdA
Sans tarder, je déploie les ailes de nouveaux, laissant l’enfant et Fay auprès de quelques serres restant en arrière, tandis que d’autres arpentent les escaliers pour arriver au-dessus de la gorge. Il fait nuit noire et je perçois le mouvement des mortels qui brandissent leur arc, leurs flèches prêtent à être décochées dans ma direction. Ils sont une vingtaine tout au plus, je ressens une certaine tension et quand bien même j’ose m’approcher sans mauvaise intention, l’un d’eux s’empresse de tirer. Ne me laissant guère le temps de parler, j’esquive en virevoltant sur le côté avant de tendre une main vers le ciel et l’autre, pointant les archers. Un homme d’une quarantaine d’années s’avance nonchalamment, son visage dur et carré lui donne un air menaçant, d’autant qu’il arbore des sourcils broussaillés et un crâne dégarni. Sa carrure imposante démontre un entraînement intensif. Je remarque dans son cou le symbole d’un dragon, comme celui de Deydreus sur son poignet gauche. D’une voix rauque, l’homme à la tête des archers demande :
— Tiens. Une créature des titans. Combien d’autres monstres aussi abjectes détiennent encore le Reike ?
Les serres grimpent les marches avec rapidité, le cliquetis de leurs armures résonnent dans l’espace. Toujours à quelques mètres du sol, je cherche avant tout à comprendre les agissements de ces hommes vis-à-vis du village en contrebas. Les humains peuvent être cruels, durs et antipathiques, toutefois, j’ose croire qu’ils sont peut-être guidés par une voie qui n’est pas la leur. Un mortel ne peut choisir le mal par conviction, du moins, c’est ce que je pense. L’homme m’interpelle de nouveau, sans être inquiet, je remarque dans son regard une pointe de malice, et même une lueur malsaine. « Tous les hommes ne peuvent être sauvés » m’avait-on déjà expliqué. Je ne veux pas le croire. Je suis certaine que les mots peuvent apporter la paix plutôt que de brandir les armes.
— Je me réjouirai d’avoir cette paire d’ailes en trophée, qu’est-ce que vous en dîtes les gars ?
Les hommes se mettent à rire tandis que les pas des serres se rapprochent. Les archers reprennent rapidement leur sérieux et je remarque qu’ils se déplacent en cercle, attendant que les hommes de Deydreus sortent de l’embouchure des escaliers pour tirer. Je pose un pied-à-terre et me place à quelques mètres de l’homme au ton sinistre, tentant de canaliser leur attention sur moi.
— Pourquoi avoir agi ainsi ? Pourquoi vouloir attaquer ces pauvres gens ? Dis-je avec une pointe d’amertume. Vous n’avez pas besoin de tuer pour vous sentir libre.
Le reikois me toise et s’esclaffe, il n’a aucun compte à me rendre et me le fait bien savoir. Quoi que je dise, quoi que je fasse, je ne suis qu’un bout de viande à mettre sur un pic. Un trophée de chasse pour ce boucher sans aucune once de compassion. Un mortel prêt à détruire et à semer le chaos, un de ces impies que Seagan torturerait sans préavis. Je songe à ce que j’ai vécu en décembre contre une entité unique, celle qui dilapidait tous les animaux dans les terres du Nord, une multitude qui cherche à répandre le sang et la violence partout où elle passe. Peut-être que l’entité avait raison, peut-être que les mortels ont un lourd fardeau qui n’est autre que l’existence. Pourtant, j’ai toujours cru qu’il serait bon de venir en aide aux Hommes de ce monde, que malgré la part d’ombre de chacun, il suffit d’une petite pointe de lumière pour qu’enfin les mortels renaissent et retrouve le droit chemin.
Que nenni.
Les Serres Pourpres sont arrivées et chaque archer décoche une flèche. Utilisant ma télékinésie, les flèches se stoppent net à mon niveau avant de tomber sur le sol comme si elles n’avaient jamais été décochées. Les archers sont dubitatifs et regardent leur chef. Les hommes de Deydreus se mettent en position à mes côtés, nous sommes quasiment à nombre égal et je pense sincèrement que la force dont nous disposons est supérieure à la leur. Je m’approche d’un pas, le reikois sort de son ceinturon deux stilettos qu’il maintient fermement. Je m’arrête et m’exprime avec calme :
— La mort peut être évitée, lâchez vos armes.
Le reikois ne veut pas m’écouter, son air renfrogné et ses lèvres relevées me font penser à une bête sauvage et agressive. Il n’a aucunement l’intention de se laisser faire. Je réitère.
— La vie est précieuse. Ne faites pas l’erreur de tout gâcher, dis-je en tendant la main dans sa direction.
Une erreur. Le reikois siffle entre ses lèvres et les archers choisissent de prendre épées et dagues à leur ceinturon avant de venir déverser leur haine à notre encontre. Il n’y a donc pas le choix. Un grand homme m’a dit un jour « Tué ou être tué ». Le chef des archers s’avance vers moi avec une grande détermination, muscles saillants et ses yeux injectés de sang. Il n’a qu’une envie, laisser place à la violence. Chaque serre se met en place contre un ennemi tandis que je me retrouve à esquiver les attaques de leur chef. Je ne veux pas le tuer. Je ne souhaite pas le tuer. ”Tu ne peux pas aider ce qui ne veut pas l’être, mais tu peux les libérer de leur fardeau qu’est l’Existence.” Cette voix résonne encore dans mon esprit, elle m’effraie et je ressens une adrénaline me prendre aux tripes. Le reikois me tire par une aile, celle qui fut blessée jadis par l’arme noire puis par la lame de la multitude avant de vouloir y arracher quelques plumes. Mon esprit s’embrume, comme un voile opaque et je me laisse guider par une émotion qui me fait vibrer au plus profond de mon être. Une émotion refoulée et pourtant présente depuis tant d’années. Elle explose et projette alors une envie irrépressible de libérer les âmes des impies. Créant une dizaine d’épées de lumière autour de moi, dont une entre mes mains, je me retourne et regarde droit dans les yeux le reikois au crâne dégarni.
— Amen.
Et dans une giclée de sang, je transperce la peau de l’homme qui hurle de douleur. La lumière irradie si bien qu’elle le consume de l’intérieur, ses organes fondent et son visage est déformé. De sa bouche, est projetée une gerbe d’un rouge vif, ses yeux se révulsent et l’entièreté de son corps se transforme en poussière sous mes yeux. Mon aile libérée, je regarde le ciel nocturne tandis que le bruit des lames qui s’entrechoquent et des cliquetis des armures me ramènent plusieurs milliers d’années en arrière. La peur m’avait assailli. J’ai laissé périr tant d’hommes et de femmes par ma lâcheté, préférant fuir mes responsabilités qui m’avaient été confiés. Est-ce une des raisons qui font que mes pères m’ont abandonné ? Les épées de lumière tournoient autour de moi et d’un geste du bras, je pointe chaque mortel qui combat une serre. Chacune des épées vient en aide, découpant les membres, tranchant dans la chair, dilapidant les ennemis. À mes pieds, les cendres du reikois s’envolent tandis que le combat se termine. Le vent effleure mon visage et la brume dans mon esprit se dissipe. L’épée de lumière en main, je contemple le paysage charnier qui me fait face et regarde froidement le sang éparpillé. Vivien s’approche et avant qu’il ne fasse un pas de plus, je lui déclare avec un sourire et le regard rempli d’un sentiment amer :
— J’ai tué mon premier mortel.
Je n’avais nul autre choix.
Les cendres de l’homme disparaissent, un goût amer et le cerveau en ébullition, j’ai l’impression que cet instant se fige à jamais. Je sus à ce moment que ma vie prendrait un tout autre tournant. Qu’ai-je fait ? Était-ce la bonne solution ? Suis-je en train de prendre la mauvaise voie ? Je ferme les poings et garde cet étrange sourire tandis que mon regard plonge dans le ciel nocturne. Les étoiles sont timides ce soir, elles ne se montrent pas. Les corps brisés et déchiquetés des brigands baignant dans leur propre sang me perturbent. Je viens de commettre un acte meurtrier. Je tremble, non pas de peur, mais d’une certaine excitation. L’adrénaline m’a procuré un sentiment si galvanisant que j’en ai perdu mes repères. Subjuguée par un sentiment si puissant : la rage. Ce n’était pas de la haine à proprement parler, mais bien d’une envie de détruire. Le mortel a choisi son destin, je sonne le glas de son trépas et le voilà réduit en cendres à mes pieds. Quel triste destin. Deux mains se posent sur mes joues, je redécouvre ses yeux vairons qui me fixent, cette voix grave qui me murmure que ce n’est certes pas facile, tout en ayant la certitude que j’ai bien agi. Son front contre le mien, comme s’il voulait apaiser mes pensées sombres qui m’obscurcissent mon âme, un seul homme parvient à m’approcher et à me toucher sans que j’ai la crainte d’y laisser des plumes : Deydreus. Alors que je l’écoute, celui-ci se rapproche du précipice et continue son dialogue avec ce ton poignant, ce même ton qu’il emploie quand les moments importants marquent la vie d’un homme. Aujourd’hui, en cette nuit de février de l’an 4, j’ai tué de sang-froid. « Ils le méritaient« . Il est vrai que nous n’avons pas eu le choix. Revenant de nouveau vers moi, caressant mon épaule et mes plumes, un léger frisson me parcourt.
Depuis notre rencontre à Alfregium, l’une de mes ailes est profondément marquée et je dois avouer qu’il m’est difficile d’imaginer quelqu’un d’autres vouloir les toucher. Depuis que je suis arrivée sur les terres du Reike, j’ai dû cacher ma véritable identité, de peur de me faire lapider par ceux qui ne supportent nullement les engeances des titans. Cet homme aux cheveux d’ébène ne me fera pas de mal, il n’est ni comme mon mentor, ni comme n’importe quel autre homme que j’ai pu rencontrer jusqu’à présent. Tout nous oppose et pourtant, il est le pilier sur lequel je peux compter. D’ailleurs, j’ai encore du mal à croire qu’il ne soit plus mortel. Lorsqu’il évoque le mot « famille », mon cœur se serre et des images tourbillonnent dans mon esprit. Lorsqu’il se rapproche, le temps s’arrête et j’ancre mon regard sur les lèvres de celui qui m’alerte en cette nuit froide et cruelle. D’autres horreurs viendront, ce n’est qu’un début. La question du « si » revient dans ma tête. Si je rejoins Deydreus, que vont devenir les jumelles et mes croisés laissés à Célestia ? Eux aussi font partie de ma famille, je ne veux pas les abandonner, ni les laisser entre les mains de la nouvelle régente ayant pris la place de mon mentor. Mon sourire s’efface et alors que des pleurs et des cris s’échappent du village en contrebas, une peine immense remplit mon être tout entier. Nous finissons par rejoindre les citoyens, descendant les escaliers dans un silence de plomb. Je découvre le cadavre de l’animal brisé un peu plus loin, je ne suis pas vraiment surprise de le voir avec la mâchoire déchirée. Parfois, je me dis que si la Griffe aurait été mon ennemi, je serai peut-être à la place de ce Béhémoth. Je sais de quoi il est capable, je suis bien aise de l’avoir à mes côtés bien qu’il soit un être rempli de noirceur. Qu’est-ce qui nous lie, alors que nous sommes si différents ? Aujourd’hui, j’ai fait mes preuves envers lui, envers les Serres, envers moi-même. J’ai découvert de quoi j’étais capable, bien que je n’en sois pas fière.
Nous arrivons chez le régent, sa demeure est immense et nous constatons de nombreux blessés étendus sur des espèces de brancards personnalisés. Quelques serres s’en vont aider ceux dans le besoin et la tourmente, tandis que l’elfe s’approche et prend mes mains dans les siennes. Hochant doucement la tête, je relâche également la pression qui me pèse sur les épaules en sachant que la petite fille et lui vont bien. Sans notre aide, sans celles des Serres, de la Griffe ou de moi-même, les choses auraient été d’une tout autre tournure. Alors qu’il évoque ma nature angélique, je suis également surprise de savoir que je devienne une alliée de ce village nichée dans les gorges du désert du Reike. Je m’incline légèrement en signe de respect. Toutefois, ce fut de courte durée puisque la Griffe reprend son ton solennel et froid, menant la réalité sur le devant de la scène. Le reikois aux yeux vairons demande des éclaircissements sur l’attaque, ce à quoi, je donne des indications sur le bandit que j’ai affronté, énumérant le symbole dans le cou, ses atours et l’arme qu’il a utilisé. Je ne trouve rien de bien précis à rétorquer. Un froid s’installe, bien que ses mots soient justes bien que sévères. Diriger ne doit pas être de tout repos, surtout lorsque votre village entier se fait attaquer de toute part et nous sommes loin d’avoir terrassé le mal qui sévit sur Kirmura. Nous laissant seuls, le reikois à l’armure noire me proposent plusieurs choix et c’est sans conteste que je désire aider les quelques gens encore en difficulté ou sévèrement touchés. Je libère mon esprit des pensées négatives qui me hantent, permettant ainsi à ma magie bienfaitrice d’œuvrer pour le bien de ces gens. Certains me remercient, d’autres sont encore dans un coma profond et le plus important, aucun n’aura besoin de se faire couper un bras ou une jambe. Stoppant les hémorragies, régénération des tissus, mon mana opère et répare ces corps si frêles des mortels encore en vie. Certains ont, hélas, rendu l’âme, laissant parent et enfant en pleurs. J’ai également connu la mort d’un proche, mais elle ne m’a pas détruite. Je pense que si je venais à perdre les jumelles, Alphys ou pire encore, Deydreus, je ne serai plus jamais la même.
C’est alors qu’une petite fille sort de sa cachette, la même ayant perdu sa mère un peu plus tôt dans la soirée, tranchée par le béhémoth. Les yeux rougis, elle me remercie comme elle peut, hoquetant et me serrant dans ses bras. Parfois, un simple geste a bien plus de significations que des mots. Cette jeune fille espère devenir une grande femme forte et capable de soigner, afin d’être un membre important, capable de soutenir ceux qui en sont dépourvus. Je lui offre mon plus beau sourire. Elle n’a pas tort. Que seraient ces hommes sans une personne capable de couvrir leurs blessures ? Elle s’en va, sans pouvoir trouver le sommeil. Une enfant perturbée qui sera hantée par les cauchemars de sa mère découpée. Je vois cette enfant s’éloigner et mon cœur se brise, je ressens cette immense tristesse et ce grand vide, si petite, si fragile. Je récupère Fay, prostrée dans un coin de la pièce, attendant sagement que sa maîtresse revienne. Le félidé toise la Griffe du regard lorsque nous sortons de la bâtisse, elle ressent une magie sinistre autour de lui. Elle ne dit rien, mais elle n’en pense pas moins. Elle se méfie. Je proclame vouloir retirer tout ce sang sur mon corps et sur mes plumes, ne me sentant pas très à l’aise des suites de ce combat. Ce sang qui ne m’appartient pas. Le sang d’un homme. Je prends une profonde inspiration tandis que nous empruntons un autre chemin, nous écartant de la population.
— J’ai péché. Il est dit dans nos enseignements qu’il ne faut jamais tuer un homme. Alors, oui, j’ai entendu ce que tu as dit. Laisse-moi juste le temps de m’imprégner de cette leçon. Je ne fais plus partie du Nouvel Ordre, dorénavant. Un silence. Enfin … A vrai dire, j’ai déclaré à Vivien que je désirais le quitter. Je ne m’y sens plus à ma place. Le monde est si différent de ce que j’avais imaginé. Je ne sais même pas si j’ai été dupé tout le long aux côtés de mon mentor. J’ai compris désormais pourquoi les titans m’ont abandonnée sur cette terre. Il n’y a rien de plus que de l’arrogance. Mes parents … Sont indignes. Ils ne sont pas ma famille.
Je ferme les yeux un instant et me remémore les moments forts de mon existence, je me souviens avoir quitté le royaume des cieux pour vivre éternellement sur ces terres remplies de monstres uniques et assoiffés de sang. Je pensais être une enfant pure et innocente, aujourd’hui, j’ai compris quel est ma véritable nature. Une enfant des titans détruit, annihile et sème le chaos. Néanmoins, je continue à croire en mes préceptes et ne compte pas laisser la rage et la douleur inonder mon âme. Je saisis la main de mon amant et m’arrête au beau milieu de ce chaos, en cette nuit sordide et brutale.
— Deydreus, fais de moi un membre de ta famille. Montre-moi comment devenir une serre. Je promets de vous protéger et … je saurai faire les bons choix. Je ne dis pas que je serai capable de tuer des mortels aussi facilement que vous en êtes capables, car tu sais ce que je désire plus que tout. Seulement … J’ai vu. J’ai saisi tes paroles. J’ai découvert une part de violence en moi. J’ai vu quel était ma véritable nature en tant que création des titans. Et elle m’effraie.
Mon cœur se serre et Fay s’enroule autour de mon cou, ressentant mon stress. Je tremble encore une fois, non pas d’exaltation, mais de peur. Je redoute ce que je suis réellement alors que je pensais être tout autrement. Mon aile droite est marquée à jamais par les cicatrices des combats et encore bien d’autres apparaîtront.
— Un jour, j’ai rencontré un être. Si irréel. Se baladant dans les terres du nord. Cet être m’a transformé, Dey. Elle a puisé en moi un sentiment que j’avais refoulé, dont je ne pensais même pas capable la retrouver. Un sentiment encore plus fort que ma rage contre l’ange du manoir ou lors de mon combat contre l’apôtre Raguiel. Quelque chose que je n’osais pas employer lorsqu’on m’a demandé de rallier les hommes sous une seule et même bannière. La violence. Une violence si terrifiante, si palpable, qu’elle me galvanise. Je ne veux pas être un monstre. Je veux être … Moi !
Je place mes mains contre mon plexus et regarde le sol de terre battue, la légère brise balaye les grains de sable et de poussière. Les cris et les pleurs des citoyens un peu plus loin m’extirpent de mes songes avant de lui demander :
— Personne ne peut purifier mon âme. Je l’ai souillé. Qui suis-je désormais ? Je pensais devenir Luvïel la protectrice du peuple, maintenant, je suis Luvïel, la persécutrice. Un soupir. Vais-je réellement pouvoir apporter la lumière dans ce monde ? Je pensais tant avoir une maison au Nouvel Ordre, une véritable famille, mais lorsque j’ai compris ce que représentait réellement l’ordalie, les fanatiques … Je ne peux pas revenir en arrière. Si j’y retourne, c’est seulement pour aller chercher ceux qui me sont chers.
Fay descend de mes épaules et se place dans un coin, attendant patiemment que je reprenne la route. Il me faut me délivrer de tout ce sang.
— Deydreus, veux-tu bien que je t’accompagne dans ta vie au Reike ?
La mort. Elle rôde et nous entoure de son voile invisible, attendant le moment propice pour frapper. Les mots employés par Deydreus sont durs, mais justes. Il m’éclaire sur la situation des Serres, de cette nature qui ne définit pas ce que nous sommes. Tout ce que l’on est, c’est en le construisant un peu plus chaque jour par des rencontres, des combats, des paroles. Seulement, en rejoignant les Serres Pourpres, il faut que je prenne conscience que ce que j’ai accompli tantôt envers ces bandits pourrait de nouveau être réitéré. La vie n’est pas un long fleuve tranquille et je dois devenir plus forte, plus endurante. Je peux être l’égide pour mes alliés, l’épée pour mes ennemis et la porteuse qui ralliera les mortels. Deydreus sera celui qui m’élèvera, qui me donnera confiance en moi sans passer par des moyens radicaux. Je désire être une meilleure version de moi-même et il faudra du temps, de l’entraînement, de la sueur et du sang. Mes tourments ne cesseront d’exister tant que je n’aurai pas appris à comprendre cette violence qui m’habite. Heureusement, je ne suis pas seule et je sais que le chevalier aux sombres armoiries me guidera. Il est important de veiller à son bien-être et pour cela, je ne dois pas compter uniquement sur la Griffe, car lui-même à ses propres démons. Cet homme est unique, majestueux, charismatique, je le regarde avec envie. Je le trouve plus sage que n’importe quel homme que j’ai rencontré à Célestia, son aura m’interpelle et je vibre pour lui d’un amour sincère. Il m’éveille. « La juge », il est difficile d’être impartial, il est ardu de faire des choix. Seulement, on ne peut pas avancer sans prendre des risques et il faut parfois mettre la main à la pâte. Le chevalier sait ce qu’il en coûtera de m’avoir à ses côtés, il va falloir que je me batte pour que nous puissions être réunis sous la bannière impériale. Je dois admettre qu’il m’arrive d’y penser et de ressentir la peur de faire face à l’empereur Tensaï, comme dans l’illusion crée par Seagan. Je vois des immenses cornes, un regard froid et surtout cette rage inouïe. Il m’effraie, bien plus que ma propre violence. Deydreus m’extirpe de mes pensées, ses lèvres contre les miennes. Je ne suis pas seule. Je ne le serai plus jamais.
Nous déambulons jusqu’à retourner au bâtiment où les Serres sont assignées, nous empruntons quelques couloirs après avoir quitté les cris et les pleurs sur la place de Kirmura. Nous retrouvant seul à seul, je me dévêtis et laisse les vêtements glisser sur ma peau avant de rejoindre l’eau chaude. Le froid du désert contraste avec la chaleur du bain, je me sens plus sereine et en sécurité, emmitouflée dans cet espace de plénitude. Le sang est imprégné par le tissu détenu entre les mains du reikois. Celui-ci sait pertinemment que je suis perturbée par ce que j’ai accompli tantôt. Mon dos est libéré des taches de sang et lorsqu’il me pivote, croisant son hétérochromie, je commence à rougir. Il a raison. Autant profiter des instants comme ceux-ci pour nous remettre d’aplomb et nous dire que la vie n’est pas seulement qu’une multitude de violence et de giclées de sang. Enveloppant ses épaules de mes bras menus, je laisse mes lèvres contre les siennes un instant. Nous pouvons nous déconnecter un instant de la réalité pour pouvoir savourer cet amour, où personne ne peut nous regarder, où personne ne peut nous séparer. Pas même l’espace, ni le temps, ni par qui que ce soit. Je l’aime, éperdument, et rien ni personne ne s’interposera entre lui et moi. Je serai capable de tout faire pour lui, car il est devenu mon pilier de vie. La distance qui nous a séparé depuis Alfregium m’a effrayé au début, de peur de ne jamais le revoir ou même que ce n’était qu’une petite histoire pour un mortel avec une engeance des titans. Je ne suis pas sa pire ennemie, au contraire, je souhaite lui apporter tout l’amour, toute la tendresse et mon soutien dans son périple d’être devenu immortel. Nous prouverons au Reike que toutes les engeances des titans ne sont pas hostiles. D’ailleurs, je sais que je pourrais leur être utile. J’embrasse ensuite ses joues, puis son cou avant de descendre sur ses trapèzes, mes mains caressent son dos avec douceur. Je lui déclare à voix basse :
— Dey’, je sais ce que je veux. Je sais de quoi je suis capable. Il me faudra du temps, de la patience et de la volonté. Je suis un être rempli de magie, j’emploie surtout ma lumière et mes soins. Je saurai vous être efficace, même en combat. Si tu veux m’apprendre à manier une arme, sache que je suis curieuse et ai soif de connaissance. J’apprendrais les rudiments du combat auprès des Serres et chercherais à performer pour être votre égal. Par contre, je suis certaine qu’aucun d’entre vous n’aimerait être rôti par ma magie, dis-je avec un petit rire.
Je recule en dégageant mes mains du torse du chevalier. Ses nombreuses cicatrices me rappellent que la chaire peut-être marquée à jamais, comme lorsque je regarde l’une de mes ailes blessée par de nombreuses lames l’ayant fendue par endroit. Heureusement, les plaies ont cautérisé et bien qu’il n’y ai plus de plumes à ses emplacements, je peux toujours voler. Ce sont là les marquages d’une nouvelle vie en dehors de la forêt des Pins Argentés, ainsi qu’en-dehors des murs de Célestia. Baignée dans un cocon de neige, ce fut difficile de me confronter à la dure réalité de ce monde. Je découvre un peu plus chaque jour ce qui m’entoure, découvre des personnalités incroyables et fières, comme des guerriers intrépides et cruels. Je sens au plus profond de moi que je change, que je découvre un peu plus qui je suis réellement et toutes les possibilités qui s’offrent à moi. Je ne suis plus régi par des règles, plus régie par le commandement de mes pères. Plongeant ma tête dans l’eau du bain, me laissant aller au silence, mes sombres pensées se dissipent dans un coin de mon esprit. Qu’est-ce que je désire ce soir ? Je relève tout doucement la tête, l’eau au niveau du nez et m’avance doucement vers le reikois. Un sourire en coin, je commence à l’attraper par la main et à l’emmener vers moi, nous enveloppant dans mes ailes mouillées pour pouvoir jouer et plus si affinités.
Plus tard, je lui demande avec calme :
— Je me demandais … Et si l’empire du Reike ne veut pas de moi. Si je deviens réellement une ennemie, que fera-t-on ? Je ne veux pas retourner sur les terres du Nouvel Ordre, ni même errer dans les terres désolées de Shoumeï. Nous avons bien vu ce qu’il s’y cache. Je caresse de nouveau le dos de mon vampire, mon corps bouillant contre le sien. Je n’ai jamais voulu cacher ma nature, Dey. Marcher dans le désert ou dans les terres du Nord fut éprouvant. J’avais l’impression de renier une partie de ce que je suis. Cependant, quand je vois la réaction du chef du village, je me dis que tout est possible.
Au-delà des sentiments, j’ai toujours désiré me rendre utile envers autrui. Bien que les titans m’aient donné une mission jusqu’alors inachevée, je sais qu’il est temps pour moi de voler de mes propres ailes. Je n’ai plus à penser à ces échecs qui ruinent mon esprit et me lacèrent mon âme, dorénavant, je suis libre. Toutefois, dans un coin de ma tête ressurgissent toujours ces souvenirs douloureux, de tous ces combats menés sans succès et du sang déversé. En regardant le vampire, l’écoutant sans broncher, je me doute que mon histoire ne fait réellement que commencer et que bien des épreuves m’attendent au tournant. Je pensais que mon existence devait rester secrète, discrète au beau milieu des bois. Une enfant sauvage isolée et perdue, qui a fuit le combat pour se terrer telle une lâche. Aujourd’hui, quand je regarde ce que j’ai accompli en l’espace de sept mois, une sensation grisante me galvanise et j’ai même pu exprimer de nouvelles émotions, m’affranchir de nouveaux pouvoirs, développer une confiance en moi. La connaissance de soi, apprendre ses limites et pouvoir également se surpasser sont des éléments clé pour la construction d’une meilleure version de nous-même. Les rencontres de chaque individu ayant été sur ma route m’ont également permis d’évoluer, de m’apporter de nouveaux horizons et des possibilités jusqu’alors inattendues. Je m’abreuve de cette volonté de vouloir aider le peuple, de tendre la main aux mortels et d’être ce symbole de lumière qui régisse dans leur cœur. Seulement, j’ai compris que tout le monde ne peut être amené sur le droit chemin, qu’il est parfois ardu de vouloir clamer la raison à des êtres ayant une foi aveugle comme les fanatiques de Shoumeï ou les pro-Shierak comme Amélia. Tous les êtres vivants ont leurs propres objectifs, leur vision et leur volonté, il est quasi impossible de rallier tout le monde sous un même flambeau. J’ai dû choisir mon camp.
Avec des « et si », on pourrait refaire le monde. Je suis certaine que sans ces événements passés avant Sancta, je ne serai pas ce que je suis aujourd’hui. La disparition de Seagan m’a également impacté, plus qu’un mentor, il était devenu le symbole d’un père adoptif. Toutefois, on croit connaître parfaitement ses alliés et il n’en est rien. J’avais tant de questions à lui poser, tant de tourments à lui évoquer. Je reste effrayée par l’empereur Tensaï, je ne me vois pas prêter allégeance à cet homme sans cœur, tempétueux et vil pourtant, je dois faire un sacrifice si je désire vivre sur les terres du Reike en compagnie de la Griffe. Ah. Quelle ironie. Je connais le passif de Seagan envers l’empereur, je sais qu’il fut emprisonné alors qu’il a quitté sa nation pour allez libérer Ayshara d’un mal ayant atteint sa vie. Lui-même me l’a dit, nous avons un comportement similaire et peut-être qu’elle et moi avons bien plus en commun que je ne peux l’imaginer. Un jour, je l’espère, je pourrais la rencontrer et évoquer avec elle les tourments de mon ancien mentor, aujourd’hui disparu. Lorsque Deydreus me demande de lui dire tout ce que j’ai fait au sein du Nouvel Ordre, un sourire se fige sur mon visage. Ma nature ne peut définir qui je suis, ce sont les actes et les paroles qui prouveront que je peux avoir ma place au sein du Reike, afin de suivre les Serres. Je scrute ses yeux, teinté d’un rouge vif et d’un bleu saphir, son bras recouvert de cet étrange épiderme et l’extrémité de ses doigts griffus. Il m’enlace, ses lèvres contre les miennes. Avec douceur, je lui déclare alors sans a priori tout ce que j’ai accompli au sein des portes de Célestia.
— En tant que représentante du peuple, j’ai énormément prêté attention aux shouméïens ayant besoin d’aide. Priant, mangeant et savourant chaque instant présent à leur côté. Ma seule véritable mission était d’aller à Sancta, afin de la libérer pour que nous puissions utiliser les forges. Malheureusement pour nous, après ce qu’il s’est passés à l’intérieur des lieux, nous n’avons rien pu découvrir. D’ailleurs … C’est étrange de le dire de cette manière, mais, je suis déjà morte là-bas.Je prends une profonde inspiration, reprenant mes esprits et lui parlant des événements qui s’y sont déroulés. Je suis parvenue aux portes de Sancta avec une dizaine d’hommes, Morndrizel, une liche plurimillénaire m’accompagnait dans ce périple. Une nécromancienne. Nous nous sommes aventurés à l’intérieur et dès que nous avons franchi les portes, nous avons fait la rencontre d’un démon qui connaissait Seagan. Un certain Sampiero, douteux et un être singulier à la chevelure rougeoyante et au ton hautain. Un scélérat, si tu veux mon avis. Je ne le porte pas dans mon cœur. Je recule et me redresse de tout mon long, fronçant les sourcils et déclare gravement. Des reikois nous ont attaqués. Ils ont décapité Morndrizel devant moi tandis que leur chef m’a découpé un bras et une aile. L’un d’eux m’a mis une espèce de collier autour du cou et puis … Trou noir. Morndrizel et moi sommes immortelles, nous nous souvenons parfaitement de notre mort. Sancta était enfermée dans une boucle temporelle, nous l’avons appris bien plus tard. Des mages noirs ont entrepris d’utiliser le corps d’une démone nommée Lilith, utilisant son pouvoir pour enfermer la cité entière dans cette boucle infinie. Ce sort de boucle infinie devait être utilisé dans tout Sekaï, s’étendre au-delà de Sancta. Heureusement, nous y avons mis fin. Ce qu’il s’est passé là-bas est un véritable chaos. Seagan est apparu pour nous aider à battre des élémentaires tandis que nous étions acculés de toute part avec Morndrizel et le démon Sampiero, puis il s’enferma dans le royaume des Gardiens avec l’invocateur. Il me demanda de veiller sur le Nouvel Ordre en son absence. Je commence à rire jaune. Sampiero est un lâche qui n’a pas arrêté de se transformer en corbeau et nous abandonner en plein combat. Quel couard. Et puis, concernant les paroles de Seagan, comment aurai-je pu prendre la tête de l’Ordre ? De toute façon, il y a une régente qui a pris sa place. Je n’ai même pas eu envie de la côtoyer plus que ça. Je voulais aider mon mentor, lui apporter de la douceur et lui faire comprendre que nous pouvons pardonner les péchés commis. Aujourd’hui, tout ceci est caduc. Je referme mes poings et mon regard brille d’une lueur vive. Si je dois souffrir et affronter maintes épreuves pour parvenir à mes fins, alors qu’il en soit ainsi. Je sais ce que je veux et personne ne contrôlera ma vie. Si je dois appartenir au Reike et qu’il me faut affronter ceux qui m’ont tendu la main, je dois t’avouer que je risque de très mal le vivre. Par contre, je veux absolument retrouver Anna et Elsa ainsi que mes croisés. Leur faire comprendre que nous ne pouvons rester là-bas. Seulement … Si jamais il n’accepte pas la situation, alors … Alors … Je baisse les bras un instant. Alors, je les laisserai partir.
Sancta m’aura profondément marquée, d’autant que je voue désormais une haine sans pareille au seul démon qui m’a presque fait sortir de mes gonds. Je le hais. Si fort. Toutefois, ma haine s’évapore lorsque l’homme dont je suis éprise me rassure et me prend de nouveau contre lui. Je m’abandonne complètement, laissant mes souvenirs s’échapper de mes pensées pour me focaliser sur l’unique être qui parvient à calmer mes émotions, libérant un feu ardent dans mon cœur. S’il savait tout le bien qu’il me procure, s’il comprenait l’importance de mon évolution, de ce que je suis prête à accomplir pour lui. Il est plus qu’un amant. Plus qu’un ami. Plus qu’un allié. Il est la personne pour qui je serai prête à affronter monts et vallées, dont Shoumeï.
* *
*
Au lendemain, après le débrief de la Griffe, nous nous retrouvons dans une maison où un corps y gît. La pièce est délabrée, les meubles en morceaux, on imagine sans peine un combat rude qui y fut mené. Les serres se déploient, inspectant la pièce en long et en large, jetant un coup d’œil à tout objet ou traces susceptibles d’apporter des réponses. J’utilise ma perception magique seulement, aucune trace de mana n’est à déplorer. Au moins, il n’y aucun piège ni même d’entité étrange capable de sortir des murs. Il vaut mieux s’attendre à tout et veiller sur ses arrières. Je regarde les traces de griffes, ne sachant pas à quoi est-ce dû. Les drapeaux en lambeaux, je remarque que l’investigation prend du temps. L’analyse est importante seulement, je n’arrive pas à apporter une aide quelconque dans ce lieu. Lorsque je m’en vais vers Deydreus et qu’il explique qu’il s’agit d’un Strygx, je relève un sourcil et ne connais pas l’origine de cette bête. Manquant de discernement, il m’est pour l’instant, impossible d’apporter une interprétation à la scène devant nous.
— Qu’est-ce donc ? Durant mon existence, je n’en ai jamais croisé dans la forêt des Pins Argentés. J’ai pu découvrir des bêtes féroces et terrifiantes, bien que ce nom ne m’évoque rien, pourrais-tu m’expliquer de ce dont il s’agit, je te prie ? En as-tu déjà affronté ?
Entre les béhémoths qui rôdent, le danger des bandits et possiblement une Strygx, je sens encore que nous ne sommes pas sorti d’affaire. Le village de Kirmura vit des temps bien difficiles et j’ose espérer que ces habitants ne finissent pas tous déchiqueter ou tuer par tout ce qui s’abat sur cette ville. Comment est-ce possible d’avoir autant de problèmes ? Aucune magie des titans n’est à l’œuvre, ce n’est pas comme sur les terres désolée de Shoumeï. Nous aviserons.
L’esprit analytique du chevalier aux sombres armoiries est pertinent, d’autant qu’il prend le temps de m’expliquer quelle est cette créature dont je n’ai jamais entendu le nom. Il va falloir en apprendre davantage sur la situation, notamment sur ce monstre qui rôde et s’affaire à attaquer des innocents. S’il s’agit bien là d’une bête solitaire, peut-être pourrai-je interagir avec la créature si nous découvrons sa tanière. Interpellés, nous nous retournons vers l’un des membres des Serres qui nous indique un trou menant à des galeries sous-terraines. Fronçant les sourcils, la main sous le menton, j’écoute attentivement les suppositions du noble guerrier. Entre les béhémoths qui errent, le Strygx tapis dans l’ombre ainsi que les bandits, quel est donc le destin de ce village au milieu de ce désert ? Reprenant la route à l’extérieur de la bâtisse, nous croisons de nombreux visages encore marqués par les événements d’hier soir. Les hommes en armure d’ébène ne lambinent pas, suivant leur chef parmi la foule. La terreur et les morts d’hier soir ont laissé place à une tout autre ambiance dans cette grande allée. Les couleurs chatoyantes des tissus et les sourires des commerçants cherchant à vendre leur marchandise, happant les potentiels clients en échangeant quelques pièces contre des mets raffinés ou des objets étonnants. Tandis que nous parcourions l’allée pour attendre l’autre extrémité, une voix cherche à nous interpeller. Croisant le regard de mon chevalier, circonspecte, je constate alors le marchand qui récupère un objet de son étal, avant de m’expliquer pourquoi il souhaite m’offrir ce présent. Les souvenirs sont douloureux, je le vois dans son regard. Son visage marqué par le chagrin et à la fois ce soulagement d’avoir encore sa fille avec lui. Dans mon esprit est rejouée la scène où la mère tente de s’échapper et se fait occire devant sa petite fille, le sang se déversant sur le sol avant de me précipiter pour sauver l’enfant. Une âme si jeune, marquée à jamais. Avec un sourire triste, j’accepte son cadeau et déclare avec douceur :
— Mon devoir est d’aider les mortels. Vous m’honorez et je compte bien le porter fièrement. Votre ouvrage est admirable, je n’ai pas d’autres mots. Merci à vous.
Tandis que je place le bijou sur mon avant-bras gauche, je baisse poliment la tête en signe de reconnaissance envers ce grand artisan. La foule s’agglutine autour de nous, cherchant à approcher le chef des Serres Pourpres. Deydreus est sollicité de toute part, ce qui me fait doucement rire. Cet homme dans son armure noire est impressionnant et doué dans l’art du combat, celui que l’on nomme la Griffe est sans conteste celui que j’admire le plus dans mon existence. Bien plus que Seagan ou que mes croisés, bien plus que les jumelles ou n’importe quelle autre personne que j’ai pu rencontrer. Deydreus est celui pour qui je suis prête à me battre, voir même à abattre le fer. Ce n’est pas le Reike qui me donne l’envie de déployer la lumière, ce n’est pas cette nation guerrière qui me donne la rage de vaincre et de déployer les armes contre les entités malsaines qui errent sur les terres. J’affronterai mille et un danger pour lui sans jamais vaciller, car il est un tout. Nous reprenons le chemin à l’extrémité de la grande allée marchande, nous positionnant devant un bâtiment où un nouveau cadavre a été détecté. Une fois à l’intérieur, je commence à inspecter les murs et les meubles, cherchant des marques similaires sur le lieu précédent. Divers objets décoratifs sont entreposés ici et là, mon regard se pose sur bon nombre d’entre eux, me laissant submerger par quelques émotions. Certaines sculptures me laissent sans voix, tellement l’ouvrage a été délicatement soigné. On y ressent tout l’amour et tout un savoir-faire, la singularité de l’artiste sur cette œuvre hors pair. Toutefois, je ne dois pas me laisser déconcentrer par toutes ces somptueuses créations et je continue les recherches. Le chevalier aux sombres armoiries est interpellé pour monter à l’étage. Je le laisse donc y aller, cherchant la moindre trace au rez-de-chaussée. Si comme dans la dernière demeure visitée, il y a un conduit, ça ne peut être qu’ici.
Le lieu de vente semble intact, il n’y a aucune détérioration ou tout du moins, c’est ce que je crois. Me déplaçant vers une porte entrebâillée, je remarque sur un coin d’un meuble en bois une trace longue et sinueuse d’une entaille. Longeant du bout du doigt la trace, je me demande si celle-ci a toujours été là. Me redressant, je place ma main sur la poignée et ouvre doucement la porte menant dans une pièce bien plus sombre. Utilisant ma senseur magique, il n’y a aucun piège ni aucun être magique dans les environs. Je trouve une fenêtre où un long rideau cache la lumière et balaie d’un revers de main le tissu. La pièce illuminée est un lieu hétéroclite, d’innombrables tables dressées avec des ustensiles servant à peindre ou à sculpter. L’artiste de ces lieux avait de l’or dans les doigts, sachant manier à la fois le pinceau, la massette et le marteau. Il y avait des toiles et des parchemins en bataille, des morceaux de pierre et de marbre dispersé à travers la salle. Les odeurs de cette galerie sont intéressantes, on y sent le bois et on aperçoit des mélanges d’ocre rouge et de noir. En entrant dans cet espace, on ressent la passion de l’artiste à travers ces brouillons et ces essais de couleurs. Il n’y a rien de bien intéressant autre que la passion artistique dans ce lieu alors je ressors et continue mes recherches. Dans une alcôve, une autre porte mène cette fois-ci à un lieu de stockage. Des marches descendent dans une pièce bien plus grande et plus fraîche, murée dans une pierre polie. Des caisses de bois ainsi que des tonneaux sont entreposés de part et d’autre. J’utilise ma télékinésie pour déplacer quelques petites caisses qui obstruent le passage et distingue une espèce de cache. Seulement, lorsque j’approche ma main, je ressens un étrange picotement dans la nuque. Une mauvaise impression. Ma senseur magique ne détecte rien pourtant. Je préfère retourner auprès de la Griffe et le tenir informer.
Montant à l’étage après avoir minutieusement examiner les recoins, je rejoins mon amant et les quelques serres présents. Passant ma tête par curiosité dans la chambre, l’odeur de sang et du cadavre remplit mes narines. Plaçant ma main devant mon nez et ma bouche, je regarde la scène incrédule. La naine gisait là, décharnée, mutilée et seule. Entendant les voix des deux hommes, j’approche dans leur direction et mon cœur s’arrête lorsque j’aperçois les berceaux déchiquetés où les bambins restaient figés dans une expression indescriptible. N’ayant jamais vu une telle scène, une espèce de douleur envahit mon être à la vue de cette horreur. Il s’agit là d’une expérience bien particulière. Le regard vairon croise le mien et me demande si j’ai pu déceler quelque chose. Je commence à lui expliquer :
— Je n’ai remarqué qu’une trace d’une entaille près de l’atelier, il n’y avait rien de particulier. Par contre, il y a une salle de dépôt remplie et une espèce de cache. Je n’ai pas osé la fouiller. Pourtant, je ne détecte aucun piège ni aucune créature magique dans les environs. C’est une … Mauvaise impression. Je compte y retourner pour m’assurer que je ne passe pas à côté de quelque chose.
Soudain, nous sommes interrompus par la présence d’Esyleij qui nous explique qu’il y a bien un lien entre les différentes victimes. Une certaine pression se fait ressentir et les idées se mettent en place. La voix de Deydreus s’élève et lorsqu’il explique le plan, mon regard s’illumine et avec un sourire, je déclare :
— Bien évidemment. Veux-tu tout de même fouiller la salle de stockage ? Ou bien préfères-tu que nous allions directement emprunter le conduit aperçu dans la première maison ? A mon avis, un peu de lumière va nous être utile dans ces galeries.