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J’erre dans les ruelles de Taisen, enveloppée dans une houppelande noire. Seuls mon regard ambré balaie chaque recoin de la cité. Fay, quant à elle, se faufile sur les toits des maisons en terre cuite. Le martèlement des bottes des soldats se mêle aux cris des marchands vantant leur bric-à-brac. Je relève une forte odeur d’épices, portées par la chaleur, mêlée à l’odeur du cuir et de la poussière. Sur des étals le long des ruelles aux multiples couleurs, un homme richement vêtu est en train de vendre de magnifiques tapis aux couleurs rougeoyantes. La vie à Taisen est beaucoup plus bruyante et vivante que les petits villages comme Kirmura ou Ashr’ki. J’ai rarement pu faire escale dans ces grandes cités et je me sens presque effacée dans ce dédale aux teintes d’ocre et de sable. Je jette quelques coups d’œil sur les façades des bâtiments, cherchant la silhouette familière de Fay, qui préfère m’observer de loin.

Après notre escapade à Ashr’ki, nous avons décidé d’en savoir plus sur « celui qui marche quand le soleil est haut ». Les histoires des nomades sont remplies de mystères et j’ai bien envie d’en découvrir plus. Quelques passants me heurtent à l’épaule, les ruelles sont bien trop étriquées et j’ai ce sentiment d’étouffer au milieu de cette foule. Les montagnes de Célestia me manquent… Tout comme la solitude dans la forêt des pins argentés, qui n’est plus qu’un lointain souvenir.

J’ose à peine demander mon chemin, ces gens ont l’air si pressés, filant sans un sourire ni un mot aimable à offrir. J’emprunte un long couloir bordé de lourds drapeaux impériaux qui claquent faiblement dans l’air brûlant. Quelques soldats me toisent un instant, avant de replonger dans leur discussion, comme si ma présence n’était qu’une ombre fugace. Un corridor à ma droite mène à un escalier en pierre brute. Cherchant la moindre indication, une inscription ou n’importe quel indice qui peut me mener à une bibliothèque ou un lieu où apaiser mon esprit. 

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Les coussinets de Fay absorbent la chaleur qui émane des murs et des toits. Elle glisse dans les petits recoins et tente de retrouver l’ange, devenue son amie. Depuis ces deux années, le chat démon ressent des frissons d’énergie démoniaque au sein du Reike et espère, encore aujourd’hui, trouver quelqu’un ou un artefact capable de lui redonner sa forme originelle. Les oreilles dressées, l’esprit aux aguets, celle-ci filtre les bruits, rejetant celui régulier et chaotique de la foule pour se concentrer sur les sons plus discrets. Ses yeux orangés, aux reflets rougeoyants, scrutent atant les ombres que les proies potentielles. Seulement, en plein jour, il est difficile de débusquer le moindre animal à chasser.

Le félin démoniaque descend pour arriver jusqu’à un interstice entre deux bâtiments, sa petite taille se mouvant avec grâce entre les quelques déchets qui ornent le sol et la terre brute. Reniflant l’air pour retrouver l’odeur de la femme aux cheveux immaculés, Fay décide d’avancer entre les batîments en galopant. Ses petites pattes foulent le sol, sautant par-dessus quelques caissons de bois et des étals de marchandises. L’un des marchands l’invective d’un ton sec, la prenant pour  un chat errant à chasser d’un coup de pied.

Mais soudain, elle s’immobilise. Un recoin plus sombre, saturé d’odeurs de vin aigre et de saleté, dévoile trois silhouettes tassées contre les murs. Leurs visages livides et leurs yeux troubles se tournent vers elle. L’un deux lâche un ricanement indistinct, une phrase à moitié avalée par l’alcool avant de tirer de sa manche un couteau. Prise de panique, Fay pivote sur ses pattes en arrière, mais se heurte violemment à la botte d’un étranger. Son regard remonte, croisant l’ombre d’un autre inconnu, avant de détaler en direction des hauteurs de la ville. Elle espère ne pas avoir attiré le mauvais oeil et se sent prise au piège entre ces grands murs de terres cuites et en pierres. Son souffle est court, ses oreilles rabattues et son cœur tambourine contre ses côtes. Espérant avoir échappé à ces saligauds, la petite féline souhaite remonter par une petite échelle en bois mais celle-ci est attrapée en plein vol par l’un des étranges personnages rencontrés dans la ruelle un peu plus tôt. 

Le visage émacié, aux yeux exorbités, se penche sur elle. Un homme secoué par la faim et la rage. Fay miaule, feule et griffe violemment l’avant bras de l’étranger. Il hurle et la projette dans un coin comme un vulgaire jouet. Le choc lui arrache un miaulement strident. Ses yeux se ferment un instant, puis elle émet un cri plaintif, chargé d’urgence : « Viens m’aider ».

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Je m’arrête net. Un frisson traverse ma nuque. Quelque chose ne va pas. Sans réfléchir, je rebrousse chemin et me mets à courir dans les ruelles, le nom de Fay jaillissant de mes lèvres comme un cri de détresse :

— Fay !

Chaque pas résonne sur la pierre chaude. Les regards se tournent, mais je n’y prête pas attention. Mes ailes restent dissimulées par la magie, préférant ne pas dévoiler ma véritable nature. Je sais pertinemment qu’il ne faut pas ici, au cœur du Reike, où les créatures liées aux Titans sont honnies depuis les événements avec Zeï et X’O’Rath Mon cœur cogne contre ma poitrine, un battement lourd et précipité. Dans le tumulte de la foule et le martèlement de mes pas, je perçois l’écho presque douloureux, de son appel mental. Fay est en danger. La colère se mêle à la peur. Une brûlure me monte dans la gorge. S’ils lui font du mal… je les réduirai en cendres. Je presse l’allure, priant pour arriver avant qu’il ne soit trop tard. 

La peur inonde mon être. Dans une course effrénée, je tente de retrouver la trace du chat-démon. Les rues sont bondées ; je repousse les quelques personnes qui me barrent la route. La chaleur est étouffante, mon visage est balayé par la poussière, je poursuis mon ascension jusqu’à trouver un passage qui me mène vers mon amie. Un homme, livide, s’écarte précipitamment du passage. J’entends un bruit métallique dérobé comme s’il y avait un signe de lutte. Mon cœur s’emballe. à l’entrée de la rue qui mène à un spectacle inattendu. Fay, tremblante, se trouve entre les mains d’un homme drapé de noir. Seuls sa pupille ambrée contraste avec la froideur de l’étranger. Sa voix, caverneuse, résonne jusqu’au plus profond de mon âme. Tout d’abord, il se veut rassurant puis, même sans me connaître, il a vu ce que je m’efforçais à dissimuler : ma véritable nature. 

Depuis combien d’années n’avais-je rencontré un des miens ? Depuis les pins argentés, en passant par Célestia, j’ai pu toutefois faire la connaissance d’Aryan, un ange taciturne avec son amie Cornue, ainsi que Thalos qui m’avait accompagné au Nouvel Ordre, sous la direction de Saegan. Ces visages se bousculent dans mon esprit et se dissipent promptement. Ce que j’ai vécu à Shoumeï m’a éveillé. Je n’arrive pas à déceler si dans la voix caverneuse de cet ange il y a un pointe d’amertume. 

— Si je les cache, c’est parce que le monde détruit ce qui est beau.

Les anges, créatures d’Aurya la titanide, peuvent être encore perçus comme des monstres ayant participé à l’extermination de nombreux peuples. Je m’approche de l’être angélique et vient déposer mes mains délicates sur la fourrure de Fay. Elle se redresse et remonte sur mes épaules avant de s’enrouler de nouveau contre mon cou. Un mélange de gratitude et d’appréhension me submerge, comme s’il émanait de lui une énergie terrible. Une aura mystérieuse et sombre, tout comme Morndrizel. Ces noms refont surface comme un passé que j’ai voulu enfouir. Un instant, mon regard se perd contre les murs de la ruelle, puis revient chercher les yeux de l’entité qui me fait face. D’une voix douce, presque fragile, je déclare : 

— Vous réveillez en moi des souvenirs. Pourtant, nous ne nous étions jamais rencontré auparavant. Je vous remercie d’avoir protégé Fay. Vous lui avez certainement offert une chance de vivre. Que puis-je vous apporter en échange ?

Des bruits de pas lourds se rapprochent, et je ne saurais dire s’ils viennent pour nous ou pour une simple ronde. Au vu de l’état de l’homme ivre contre le muret, il ne serait pas judicieux de rester ici. Je porte deux doigts à mes lèvres pour intimer le silence. Sans tatouage, nous serions aussitôt pris à partie : accusés d’avoir ignoré un pauvre homme ou, même en expliquant la vérité, de ne pas être dignes de foi. D’une voix basse, je déclare « Vous n’avez pas tort. Mais ce n’est pas ici que je souhaite exposer ce que je suis. Suivez-moi, si vous le désirez. » Je m’élance jusqu’à la prochaine intersection et me faufile entre deux maisons, accélérant le pas. Le tumulte de la ville couvre notre fuite, mais nos traces restent visibles sur le sol poussiéreux. Fay quitte mon épaule pour scruter derrière nous.

Cinq hommes armés convergent vers l’homme avachi contre le muret. L’un d’eux s’avance, vêtu de lin et de cuir, sa gambison aux couleurs impériales. Il pose un genou au sol et tâte le visage du garçon aux yeux vitreux, prisonnier d’un tourment de l’esprit. Puis, d’un geste sec, il ordonne la dispersion : deux hommes vers le sud, deux vers le nord, bouclant ainsi le périmètre. Grâce à son agilité, Fay me rattrape et ses yeux orangés suffisent à me faire comprendre : si nous ne partons pas maintenant, nous aurons des ennuis. Alors mieux vaut plonger dans le dédale de la ville, disparaître dans la foule pour passer inaperçues.

Nous retrouvons une large ruelle bondée où s’alignent épiceries, échoppes et autres commerces aux vitrines chamarrées. Petites tavernes de rue, antiquaires, prêteurs sur gage… Taisen regorge de vie et chacun y trouve son compte. Mes yeux glissent un instant derrière moi pour vérifier si l’entité angélique me suit, espérant pouvoir trouver un lieu plus sûr que ces trous à rats et ces ruelles mal famées. Mais Taisen est aussi la quintessence des pickpockets et des trafics. Si l’on n’est pas d’ici, on devient une cible. Nous arrivons devant une porte en fer qui mène dans une petite allée à l’abri du soleil. Ce sont des petits passages qui mènent d’une rue à l’autre, en passant par de petites habitations. En s’avançant, nous découvrons une cour intérieure avec des bancs en bois entourés d’arches en pierre. Il y fait plus frais et même le tumulte de la ville semble éloigné. Je prends une grande inspiration et enlace très fort le chat-démon.

— J’ai eu si peur ! La prochaine fois, on reste ensemble. Les grandes villes sont un trop grand danger pour toi. Esquissant un grand sourire à l’ange, Merci encore. Je me nomme Luvïel. Ravie de rencontrer un des miens. Toutefois, qu’avez-vous fait à cet homme ? Il n’est pas … ?

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