
Kirmura. Village niché dans le désert du Reike. Ses drapeaux impériaux claquaient sous le vent brûlant, les ruelles éclataient de couleurs et les grottes habitées s’enfonçaient dans la roche. Ce fut la dernière fois que je vis le chevalier aux sombres armoiries. Depuis, j’ai continué de protéger ce hameau contre les brigands et quelques bêtes sauvages. L’Empire m’avait accordé un hébergement temporaire en remerciement de ce sauvetage. Je pensais revenir plusieurs fois vers le Nouvel Ordre. Mon mentor et les personnes que j’ai côtoyé me manquaient, seulement j’avais avec moi un petit être chétif : Fay.
Depuis notre rencontre, elle persistait à dire qu’elle percevait, quelque part dans ce désert, des traces résiduelles d’énergie démoniaque. Nous avons erré et cherché quelque chose ou quelqu’un qui puisse nous apporter des réponses. Nous avons interrogé les vents, suivi les dunes. Parfois, d’étranges symboles gravés dans la pierre ou tracée dans le sable se répétaient. Notre errance nous mena jusqu’à une compagnie commerciale qui engage régulièrement des mercenaires pour protéger leurs convoies. Je n’ai jamais eu vocation à devenir une vagabonde, mais voyager ainsi nous offrait une couverture : explorer sans attirer l’attention. Tant que l’Empire ne décidait pas de nous effacer.
Pendant deux années, Fay et moi avons traqué des créatures pour le compte de petites communautés du désert, exploré des ruines partiellement englouties par le sable, cherché ces résidus d’énergie sans jamais trouver leur véritable source. Plusieurs fois, nous avons failli baisser les bras… jusqu’à ce qu’une rencontre inopinée, ou peut-être le destin, nous remette sur la voie. Nous avons noué quelques contacts temporaires avec des marchands itinérants, des guides locaux méfiants mais utiles, et même un érudit du Reike passionné par les démons. En échange de certains services, il nous fournissait des informations précieuses. Cela fait pourtant un moment que nous ne l’avons pas revu.
Aujourd’hui, nous nous trouvons entre Kyouji et Taisen. Fay est agitée. Quelque chose la perturbe. D’après quelques locaux, dans les profondeurs des sables chauds, une étrange sensation vous happe. Après toutes nos aventures, je me demande encore si je reste uniquement pour Fay… ou si j’ai fini par me fondre dans cet environnement rude et sans attaches.
Juin, An 6
Enveloppée dans une houppelande brune, Fay lovée contre mon cou sous la capuche, nous avons marché des jours avant de retrouver un village. Nous avons fait une halte à Ashr’ki, le temps de récupérer nos forces. Ce petit bourg d’environ mille habitants vit en isolement. Dans ses ruelles, on découvre des maisons en briques d’argiles et en torchis, dont les murs gardent la fraîcheur à l’intérieur. Les toits plats sont utilisés comme espaces de repos la nuit ou pour faire sécher les denrées. Les fenêtres sont minuscules, laissant à peine filtrer la lumière et restent souvent closes derrière des volets en bois. Les murs ocres reflètent le soleil, et certains portent des motifs tribaux ou symboliques. Les bâtiments, légèrement surélevés, empêchent le sable d’envahir les pièces. Derrière chaque porte pendent d’épais rideaux ou des nattes tressées de fibres végétales, coupant l’air brûlant. Les habitants sont tous drapés d’un tissu léger sur le corps et sur le visage. Le sable est traître dans cette zone. Il s’infiltre partout, et ceux qui le défient trop longtemps s’y perdent.
Dans la journée, un convoi arrive dans ce village pour les ravitailler en eau et en nourriture. Á Ashr’ki, quelques plantes survivent grâce à un petit oasis tout proche. Bien que nous soyons à des lieux de Kyouji et Taisen, personne n’est lésée et l’Empire n’oublie pas ses habitants même excentrés. Un homme d’une quarantaine d’années délivre plusieurs caisses de victuailles, toutefois lorsque je m’approche par curiosité, je décèle un regard grave et une voix terne. Il déploie deux de ses hommes pour retirer toute la cargaison, pestant d’avoir perdu un autre chariot ainsi que quatre hommes dont deux mercenaires. L’odeur d’épices et de cuir se dégage des tonneaux, plusieurs habitants affluent vers le convoyeur seulement, ils semblent fuir leur regard. Je ressens une profonde peine venant de cet homme. Une fois la cargaison livrée, il s’en va avec ses trois hommes en direction de l’écurie où il dépose son chariot et ses énormes bêtes dotées de poils hirsutes et des têtes aussi énormes que celles d’un bœuf. Leurs longues cornes en ivoire brillent sous la lumière du jour et les œillères qui couvrent leur regard noir vous laissent sans voix. Leur poids semble avoisiner les 2 tonnes, seulement ce ne sont pas des bêtes taillées pour le combat.
Fay et moi suivîmes l’homme jusqu’à “La Jarre Fendue”, bâtisse à demi enfouie dans le sable. Derrière la porte basse, la lumière vacillante des lampes à huile baignait la salle d’un éclat doré. Une bouffée de fumée de pipe me saisit, douce et épicée, se mêlant aux senteurs plus âpres de sueur et de poussière. Dans un coin, quelques femmes légèrement vêtues entouraient un vieil homme à la barbe drue ; pipe au bec, il ricanait en caressant la hanche d’une fille de joie. Son regard, vif malgré son âge, s’attarda sur les trois hommes que je suivais… puis sur moi.
Sous une alcôve, une table ronde en argile accueillit le convoyeur et ses deux compagnons. Je restai près du comptoir, dans l’ombre, assez proche pour les entendre mais hors de portée de leur méfiance. Le convoyeur soupira longuement, sortit de sa besace une pipe en bois, l’alluma et parla d’une voix basse, grave, qui mordait presque l’air :
— On n’a pas le choix. Il va falloir embaucher.
— Chef… vous avez vu ce qu’il s’est passé ? Le désert… les dunes… cette tempête… On sait même pas où ils sont.
— On n’va pas abandonner nos gars. On n’peut pas. Tant pis pour votre salaire. Sans la cargaison et la famille, vous savez bien que vous n’aurez rien.
L’un des hommes frappa du poing sur la table, assez fort pour que quelques têtes se tournent vers eux. Puis les conversations reprirent, comme si de rien n’était.
— J’suis pas d’accord. Oui, c’est la famille… mais on sait très bien dans quoi on s’est engagés.
— Al’, si tu continues sur ce ton, je te laisse te démerder tout seul.
Le dénommé Al’ serra les poings, ses yeux noirs plantés dans ceux du convoyeur. L’air semblait plus lourd encore, comme si une chaleur invisible avait gagné la pièce. Puis, il quitta l’alcôve, contrarié. Son collègue le suivit ; tous deux sortirent de la Jarre Fendue. Le convoyeur se retrouva seul. Fay murmura qu’il fallait agir sans plus tarder. Je m’approchai, légèrement curieuse, ma voix étouffée par le brouhaha :
— Vous cherchez du renfort ?
L’homme me scruta longuement, jaugeant chaque détail, puis m’invita à prendre place.
— J’ai pas pour habitude de travailler avec des femmes. Vous êtes plutôt à rester en arrière et à vous occuper des mouflets.
Il tira une bouffée sur sa pipe et laissa la fumée s’échapper par ses narines. Son ton était acerbe, mais je savais qu’il jaugeait plus qu’il ne méprisait. Cela ne me vexa pas. Je sais ce que je vaux.
— J’ai arpenté le désert et sauvé plus d’un hameau perdu. Kirmura, il y a deux ans… et d’autres bourgs attaqués par des bandits ou des monstres. J’ai aussi escorté des convois dans le coin.
Mon regard ambré se planta dans le sien.
— Vous parliez d’un chariot et de quatre hommes perdus… Qu’est-ce qui est arrivé ?
Il resta un instant silencieux, tirant lentement sur sa pipe.
— Le désert… Il n’est ni votre ennemi, ni votre allié. Nous faisons plusieurs escales de ville en ville, et notre famille est connue dans les parages. Seulement, nous n’avions pas pris assez de précautions contre celui qui marche quand le soleil est haut.
— Ce n’est pas juste une fable de nomade, alors ?
Son regard se durcit.
— Hé, non ma p’tite. Les nomades savent qu’il y a mille façons de mourir dans le désert. Mais lui… Il erre. Il épie. Il surveille. On ne le voit pas, on le sent.
Il écrasa les cendres de sa pipe, baissa la voix :
— On a besoin d’hommes de main. Demain, aux aurores, on repartira sur nos pas pour tenter de retrouver nos hommes. Mais je n’assure rien quant à ce qu’il peut vous arriver.
Il rangea sa pipe, se leva en s’aidant du bord de la table et hocha la tête, comme pour sceller notre accord tacite.
— J’vais prendre quelques heures de repos. On partira tôt.
Sans attendre de réponse, il quitta l’alcôve, ses pas lourds résonnant sur le sol d’argile. Je restai seule, le dos contre le dossier usé de la chaise, observant la fumée qui ondulait encore au-dessus de la table. Fay suivait du regard les allées et venues dans la salle. La Jarre Fendue bruissait à nouveau de rires, de murmures et du cliquetis des gobelets. Pourtant, je ne peux pas m’empêcher de me demander pourquoi ce désert continue de m’appeler. J’ai la sensation d’être prisonnière de ses grains de sable à perte de vue, tendant la main à chaque fois sans parvenir à avancer pour moi-même. Et Fay, obstinée, qui croit toujours qu’elle trouvera ici le remède pour retrouver sa véritable forme. Celle-ci remue contre ma nuque, ses yeux suivant une ombre derrière l’écran de fumée. Elle penche légèrement la tête vers l’une des tables.
— Quoi ?
Elle ne répond pas, mais je suis son regard. Une silhouette immobile, tournée dans notre direction, semble nous scruter à son tour.
Un homme s’approche de la table. Sa tignasse brune, légèrement en broussaille, encadre un visage fin orné d’une barbiche soignée. Son regard sombre, accentué par des sourcils arqués parfaitement alignés à son arcade, se pose sur moi. Le parfum qu’il dégage mêle herbes et épices. Sans détour, il s’invite à ma table et se propose comme homme supplémentaire pour ce voyage. Je hausse un sourcil, dubitative devant l’intervention de cet énergumène. Pourtant, je suis bien placée pour comprendre qu’il a prêté une oreille attentive à la discussion du convoyeur et de ses deux acolytes. Je l’invite à s’asseoir d’un geste de la main. Fay descend de mes épaules pour se rouler en boule sur la chaise voisine, une oreille discrète mais toujours aux aguets.
L’inconnu n’est pas habillé comme un nomade, ni même comme un vagabond ou un simple mercenaire qui survit dans le désert. Son visage est marqué de cicatrices, rappelant des souvenirs que je porte encore aujourd’hui. Quand on connaît ma véritable nature, on peut se demander ce qu’une créature des Titans espère trouver dans ces étendues de sable. À vrai dire, hormis pour Fay, j’ignore encore pourquoi je reste. Comme si ma vie s’était arrêtée après Kirmura.
Et pourtant, j’ai découvert que même les Reikois ne sont pas tous mauvais. Qu’il existe des endroits où la vie se chante, où les familles se réunissent lors des naissances comme des décès, où les Hommes cherchent avant tout le réconfort. Et d’autres, qui préfèrent aduler l’agressivité, abattre les brebis égarées avant de les inviter à rejoindre leur rang. Ceux-là aiment le chaos au détriment de la loi et du juste. Ces gens-là ont une moralité différente, mais leurs actions auront tôt ou tard des conséquences.
Je plonge mon regard ambré dans celui de cet homme, venu prêter main forte. Je croise les mains sur la table, comme pour garder une stabilité dans mes paroles, une concentration. Le bruit ambiant qui nous entoure devient désagréable par moments, mais on peut aussi s’y sentir bien.
— Vous êtes un homme qui se soucie des vôtres ? Comme c’est louable.
Peut-être que mon ton est légèrement ironique. Les Reikois ne sont pas connus pour leur douceur. Néanmoins, de ce que j’ai pu comprendre des Impériaux, il existe une certaine cohésion entre eux. Même si tous n’ont pas forcément la même équité, il y a une hiérarchie respectée.
— Comme vous l’avez sûrement entendu, il se passe d’étranges phénomènes ces derniers temps dans le désert.
Un ivrogne, un peu plus loin, commence à chanter en bougonnant. Il lève son pichet avec ferveur et se met à beugler bien trop fort. La serveuse affiche une mine déconfite, tandis que le vieillard entouré de demoiselles se lève. Jamais je n’aurais cru qu’un vieillard puisse avoir une telle musculature ; d’autant qu’il dépasse de deux têtes la moyenne. Sa pipe au coin de la bouche, il saisit le pochtron par le bras. Celui-ci tente de se débattre, mais d’un coup de main il le projette hors de la Jarre Fendue, le pichet renversé sur le sol. Avant de regagner sa place, il souffle un jet de fumée par les narines. Un dernier coup d’œil vers notre table, puis il retrouve les belles qui gloussent à son retour. Je détourne le regard, dégoûtée. A-t-il seulement quelque chose d’humain ?
— Je me nomme Luvïel. Le convoyeur est parti se reposer, il a demandé à ce qu’on se retrouve demain matin aux aurores. J’imagine au niveau de l’écurie. Le chat à mes côtés se nomme Fay. Ne vous fiez pas à son joli minois, elle a du caractère. Et vous êtes ? Les présentations faites, je me détends un peu plus et continue : « Tout à l’heure … Vous avez entendu ce que le convoyeur a dit. Vous connaissez ces histoires ? » Je me penche un peu plus près d’Alaric et lui murmure « Il est dit, dans les légendes de nomades et de caravanier, certains disent que c’est une créature, d’autres une malédiction. D’autres encore, croient qu’il s’agit d’un esprit. Personne n’a de certitude, et ceux qui en parlent sont souvent marqués ou effrayés. Une pause. Ces temps-ci, beaucoup ressentent une pression lorsqu’ils arpentent le désert. Comme si un regard ne cessait jamais de les observer ou encore des bruits de pas, sans jamais voir. »
Je me redresse contre le dossier de la chaise. Il est vrai que ces légendes sont parfois vus comme de simples contes, mais pour ceux qui traversent les étendues de sable, c’est une toute autre histoire. On traite ces pauvres gens de fous, d’avoir attrapé une grosse insolation et d’avoir des visions vagues ou le cerveau en bouillis. Mais ceux qui traversent savent que « celui qui marche quand le soleil est haut » n’est pas qu’un mythe. Il rôde. Il entend. Et il attaque.
Les deux types qui étaient avec le convoyeur reviennent près de l’alcôve où nous nous situons. Ne voyant pas le convoyeur, je les invite à nous rejoindre en leur expliquant que nous souhaitons leur venir en aide. L’un des deux, surnommé Al’, nous jauge avec incertitude : « Vous n’avez aucune idée de ce que c’est. Quand on y était, le sable s’est mis à … vrombir. Puis, une tempête de sable s’est abattue sur les deux chariots, d’une rapidité effrayante. Nos bêtes étaient affolées, on a tenté de garder le cap et de trouver un abri. Aucune chance. Ishta a pris les rênes et continué d’avancer malgré la bourrasque. On tenait fermement le chariot, s’enveloppant du mieux qu’on pouvait pour éviter d’étouffer sous le sable. Puis, tout s’est arrêté, aussi net que c’était arrivé. En regardant en arrière, nous n’avons vu ni nos deux frères… ni les deux mercenaires qui nous escortaient. Volatilisés. »
Les deux hommes affichent une mine sombre, Al’ serre les poings, témoin de sa rage contenue. Je compatis à sa tristesse, mais ces hommes-là n’ont pas besoin qu’on les réconforte. Ce qu’ils veulent, c’est que l’on retrouve leur famille. Et, sans nul doute, le chariot également afin de remplir leur poche. Après tout, c’est leur gagne-pain.