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21 Décembre an 3
Durant ces quelques jours, j’ai pu parcourir en long et en large une partie de cette contrée, découvrir de magnifiques paysages de poudreuse et montagneux. Toutefois, j’y ai également aperçu d’innombrables créatures faites de glace ou de poils, mais aucun mortel dans les environs. À croire que ce coin n’est pas très populaire, voire inhabité. Préférant esquiver des combats inutiles, je survole la zone jusqu’à ce que la tempête approche. La neige est drue et un vent glacial fouette mon visage tandis que j’arpente les vallées immaculées, ne sachant pas vers où me diriger. Complètement perdue et déboussolée, je reste les pieds sur terre afin de garder un minimum de visibilité, car là-haut, dans le ciel, il est impossible de voir à plus d’une centaine de mètres. L’hiver est là et bien que je sois emmitouflée dans cette houppelande blanche, il est difficile de rester au chaud. Fay est nichée dans mon dos, recouverte par la capuche pour se protéger de l’intempérie. Je cherche un endroit où m’abriter et continue mon ascension vers l’inconnu. Des multitudes de questions me hantent, notamment ma séparation avec ce cher Aryan, ai-je fait le bon choix ? À l’heure actuelle, je me retrouve au milieu des régions enneigées et froides des terres du Nord, sans carte ni boussole. Le terrain est accidenté et je manque plusieurs fois de tomber. Ma main couvrant mon regard lumineux, j’observe du mieux que je le puisse le territoire. Hélas, rien ne semble pouvoir m’abriter si ce n’est une forêt de pins. Avançant lentement, mes pas s’enfoncent dans la neige tandis que les flocons et le vent effacent mon passage. Mon lien avec Fay est fort et nous ne nous séparons sous aucun prétexte. Bien qu’elle soit une démone enfermée dans un corps de félin, je la respecte pour ce qu’elle est et aspire à l’aider dans sa quête. Il semble que les démons aussi ont besoin d’aide.
L’atmosphère est palpable tandis que je m’enfonce plus profondément dans la forêt, les arbres immenses et majestueux brisent le vent qui s’abat avec fracas contre les branches des pins. J’entends parfaitement le sifflement strident de son hurlement. Un peu plus loin, divers bruits m’intriguent comme le hurlement d’animaux ou des hululements de chouettes. J’ai l’impression de retrouver les contrées des Pins Argentés, ma véritable demeure pendant près de cinq mille ans. Fay n’est pas très rassurée, ses griffes s’enfoncent sur le tissu jusqu’à atteindre la peau de mes épaules. Nous pourrions attendre à l’orée des bois, profitant d’un peu de répit avant de continuer les recherches sur Cornue, seulement les aboiements me perturbent. J’ai vécu tant d’années auprès de la faune, j’ai tant appris à connaître la flore et surtout, j’ai pu développer mon apprentissage du langage animalier. Tendant l’oreille bien que le sifflement strident du vent me perturbe, je comprends qu’il s’agit d’une grande détresse. Parmi les mortels, beaucoup diraient que ce ne sont que de simples animaux ne sachant pas parler ni même utiliser leur cerveau. Ils se trompent. Les animaux sont des êtres vivants à part entière, ils détiennent une âme et ont leur propre voix. Le sol se met à trembler et une nuée d’oiseaux s’envolent en furie, quelque chose rôde et n’est certainement pas bienveillante. J’entame alors une course effrénée à travers les bois, esquivant les gros rochers qui me barrent la route, sautant par-dessus des buissons et commence à sentir une odeur nauséabonde.
Je ralentis et commence à avoir des haut-le-cœur. Posant ma main contre le tronc d’un pin, je déglutis péniblement et sors de la bile avant de regarder de nouveau le spectacle macabre devant mes yeux. Une montagne de cadavres d’animaux était éparpillée à travers la forêt, des arbres furent littéralement pulvérisés et le sol enneigé n’était plus qu’un mélange de sang et de boue. Les animaux étaient gelés, leur corps démembré et leurs viscères à même le sol. Un mal étrange et répugnant venait de terrasser ces bêtes, il y a déjà quelque temps. D’autres hurlements d’animaux provenant plus profondément encore résonnent à travers les bois. Mon cœur se serre et cette odeur imprègne mes narines. Mes bottes se tintent de rouge tandis que je contourne le monticule d’animaux morts, une main sur la bouche et le nez. Fay ferme les yeux, ses pattes recroquevillés sur son museau. Nous continuons le trajet et suivons les pas d’une espèce d’entité inconnue. Est-ce l’œuvre d’une engeance d’un titan ? Je ne reconnais pas la signature de mana, ni ne comprends la forme des pas sur la neige teintée de rouge. Il est plutôt aisé de suivre la trace de l’abomination qui hante ces lieux, la multitude d’arbres brisés et les cadavres de loups des glaces, wyrmelins, biches, sangliers et bien d’autres ornent ce sinistre chemin.
C’est alors que je le vis.
Devant moi, trois énormes créatures de glace, mesurant entre deux à trois mètres, entourent un être particulier. Leur longue queue recourbée est taillée en pointe, leur corps tout entier est un mélange de roche et de glace avec aux extrémités de leur longue patte des griffes pointues. Sur leur dos, on distingue des espèces d’excroissance complètement gelée par le froid et leur tête est comme celui d’un golem. De leur gueule, jaillis une bave effervescente couleur lave. Elles sont enragées. L’une des bêtes n’a plus de patte droite, tandis que les deux autres entourent l’engeance en hurlant un son cristallin. Tel un chant, elles s’élancent contre l’abomination qui paraît prendre un malin plaisir à balayer ses ennemis, tel un jeu. Je me plaque contre un des troncs en observant la scène, ne sachant point si je dois venir en aide aux loups ou à l’étrange forme humanoïde aux multiples bras. Soudain, l’une des créatures est éjectée avec une telle violence dans ma direction que je recule avec frayeur. L’animal s’étale de tout son long, brisant avec fracas la roche et les pins qui s’ébranlent sous son poids. Son regard s’éteint, sa bave ardente durcit, la bête vient de mourir d’un coup magistral, un trou béant dans son poitrail. Je la ressens, cette peur, la mort. Et lorsque mon regard se détourne de la bête …
L’engeance me regarde.
Un être exceptionnel et difforme se dresse de tout son long, explosant les bêtes de givre avec violence. Je ne saurai pas dire s’il s’agit d’une envie particulière ou tout simplement d’un excès de rage. L’étrange chose aux multiples bras me fait penser à une abomination vu dans le manoir dans les terres désolées. Sauf que celle-ci, en comparaison des religieuses, est bien plus carnassière et vocifératrice. Sa voix résonne dans mon esprit et dans celui de Fay avec un tel acharnement, je me tiens la tête entre mes mains. Une impression d’oppression me submerge et voir les animaux souffrir d’une telle agonie me met en alerte. La créature me dépasse d’au moins dix têtes, je me sens complètement subjuguée et terrorisée, aucun de mes alliés n’est avec moi : ni les croisés, ni Seagan, ni la Louve, ni les Serres Pourpres, pas même Deydreus. Je suis seule face à une engeance que je n’avais encore jamais vue auparavant. Mes jambes refusent de bouger lorsque j’entends son ton criard et perçant par télépathie, l’étrangeté n’a pas de visage et seule une bulle pure oscille au-dessus de la multitude. Croyant l’engeance me regarder, je la vis se retourner avec son équipement fait de métal et elle avance d’un pas décidé dans notre direction. Fay ne se sent pas très bien, elle ressent quelque chose d’anormal et singulier lorsque l’abomination se rapproche. Un lien imperceptible les lie sans pour autant la rassurer.
Mon rythme cardiaque s’accélère et tandis que l’engeance se rapproche, je reprends le contrôle de mon corps et cours dans la direction opposée, rebroussant chemin. Il n’est pas facile de s’envoler dans la forêt, bien trop encombrée par les branchages et les troncs d’arbres, bien trop proches les uns des autres pour pouvoir me laisser déployer les ailes. Fay ne tient pas en place et son corps menu glisse dans mon dos, alors qu’elle tente de s’accrocher aux vêtements dans un miaulement de détresse. Elle déchire un pan de la robe et s’enfonce dans la neige nappée de rouge, près du monticule de cadavres gelés. Quelques mètres nous séparent, mon regard aperçoit la multitude qui arrive avec frénésie. Je tente de la rattraper avant qu’il ne soit trop tard, bien que la créature qui nous pourchasse fait de plus grand pas. Le sol tremble, la forêt s’agite et une nouvelle vague d’oiseaux s’envolent au-dessus de nos têtes. La petite chatte démoniaque me hurle de partir, qu’il est préférable que je l’abandonne ici à son sort, qu’il est trop tard, désormais. Jamais je ne pourrais laisser un des miens faire face au danger. Grinçant des dents, je me précipite et m’empare du félin bien que la multitude ne soit qu’à quelques mètres. Rien ne sert de courir, ses grandes jambes me rattrapent, je manque d’endurance sur la terre ferme, préférant le vol. Malheureusement pour moi, je suis coincée. Toutefois, je continue ma course effrénée, espérant arrivée à l’orée des bois pour pouvoir enfin m’envoler et disparaître de cette engeance étrange et destructrice. Seulement …
Et si cette engeance détruisait aussi la vie des mortels ? Et si cette abomination, qui parcourt la forêt, n’est qu’un monstre venu terrasser le monde ? Pourrais-je me regarder dans la glace, alors que je jure de protéger les mortels des menaces qui parcourent le monde ? Perdue dans mes réflexions, la réalité me rattrape lorsqu’un corps gelé vient s’éclater à côté de moi, se brisant en de multiples morceaux de chair gelée et tranchante. Mes ailes nous englobent Fay et moi pour nous protéger des pics de glace qui s’enfoncent dans mes ailes. Je sers les dents bien que la douleur soit présente. Je n’ai pas eu le temps d’utiliser ma magie protectrice. Fay me prévient qu’il ne faut pas rester ici, elle sent la chose, virulente, froide, cruelle qui continue sa chasse. Derrière moi, j’entends une explosion et sans même regarder en arrière, je me projette en avant dans la neige, la boue et le sang. Le monticule est brisé, les cadavres gelés et éparpillés jonchent le sol de la forêt. La voix de l’étrangeté hurle, un frisson parcourt mon échine tandis que je repense à tout ce que j’ai déjà traversé par le passé.
Reprends-toi Luvïel.
Je me relève, le regard sévère et crée une épée de lumière dans la main. Fay s’en va et monte un gros rocher, afin d’avoir une vue sur ce qu’il va se passer. La pauvre féline peut seulement miauler, il n’y a qu’avec moi qu’elle peut communiquer. Je sens sa détresse, elle qui souhaiterait pouvoir utiliser ses pouvoirs de démon pour venir me sauver. Hélas, cantonnée à vivre dans ce petit espace corporel, la démone n’a que ses yeux pour observer et sa télépathie pour communiquer. Ce qui me donne de l’adrénaline et de l’entrain n’est autre que mes expériences de combats passés. Pensant aux Serres Pourpres et au dirigeant qui prenait des décisions adéquates, je souhaite prendre exemple et montrer à moi-même que je ne suis pas une faible. Tout comme Rêve m’a déclaré que je peux être l’épée, le bouclier ou encore la manieuse. Mon destin est entre mes mains et si je souhaite réellement changer le cours des choses, appliquer mes préceptes et aider les mortels, alors qu’il en soit ainsi. D’une voix grave et tumultueuse, je déclare à l’engeance :
— J’ai vaincu des abominations des terres désolées, tuer des engeances nécrotiques, libérer ma lumière salvatrice. N’es-tu là que pour détruire ?
Quelque chose ne va pas. Je perçois en la multitude une aura bien trop sombre, bien plus sinistre que tout ce que j’ai pu affronter avant. Sans aucun visage, seule cette espèce de sphère vacille et virevolte avec énergie. Qu’est-ce donc ? Est-il réellement préférable que je me dresse contre l’entité qui me fait face ? Fay guette, attend et observe la multitude de son regard doré. Son silence ne me dit rien qui vaille jusqu’à ce qu’elle m’éclaire sur un détail « Luvïel, l’être devant nous me fait penser un peu à moi. » Sans réellement comprendre, je jette un rapide coup d’œil au chat qui ne quitte pas des yeux l’abomination ravageuse et destructrice. Dans tous les cas, s’il désire détruire le monde des mortels, qu’il essaie. Je ne laisserai jamais une telle ignominie parcourir les terres du Reike.
La voix est si puissante et caverneuse qu’elle s’ancre dans mon esprit à jamais. Une terrible frayeur m’empare, mon sang se glace tandis que l’engeance tente de toucher du bout des doigts mon épée de lumière. Je ressens sa colère, mais également sa force au travers de cet être venu des tréfonds des enfers. Je remarque ses poings qui se serrent après que j’ai fait un pas en arrière, est-elle en colère vis-à-vis de mon geste ? L’étrangeté me perturbe et je n’ose pas interrompre le silence qui s’est installé entre nous. Seul le vacarme de la tempête et du vent qui murmure à mes oreilles me permet de me rendre compte que je suis bel et bien vivante. Tout ceci n’est pas un rêve. Le ton employé par cette chose rentre encore dans mon esprit, ses questions vont à mon encontre et celle-ci se demande pourquoi j’existe, en quelque sorte. J’ai la sensation que mon cœur veuille s’extirper de mon plexus solaire, de nouveau complètement paralysée, je n’arrive pas à garder mon sang-froid. Il faut que j’arrête de trembler. Je tiens fermement mon arme en main et fronce les sourcils, ne détachant aucunement mes iris de l’être immense qui me surplombe. Soudain, son poitrail libère une entaille qui grandit à vue d’œil, un crissement de métal strident se répercute tout autour de nous. Le monstre aux multiples bras et conçut de métal tire sur l’acier, laissant s’échapper des volutes de fumée aussi noire que la nuit. Les yeux ébahi, je remarque des visages complètement déformés et hurlant à l’agonie. Sans aucune plainte, les volutes ne sont que des images de visages terrifiés qui ont peut-être imprégnés l’étrange entité. Une épée majestueuse et brillante émerge de cette brume noirâtre, son gabarit pourrait être digne d’une arme d’un titan. Puis, le corps de cette chose se tortille, les bras s’enroulent dans une danse frénétique, s’entortillent et se présentent enfin comme deux ailes aux bras multiples. Je n’avais jamais vu un tel spectacle et le chat, dans un miaulement de crainte et de stupeur, m’éclaire sur ce qu’il se trouve en face de moi. Elle n’est pas la seule à comprendre la nature de l’abomination : un démon. Édifiant.
— Un… Ange ? J’eus un rire nerveux. Vous… Vous vous méprenez. Ainsi, vous ne vous connaissez pas vous-même ?
Cela me rappelle une rencontre que j’ai faite il y a quelques mois de cela, celle d’Aryan qui m’aperçut au détour d’un cratère. Tel un enfant, il vint me questionner à propos de mes ailes et sur ma propre nature, car lui-même était incapable de connaître la sienne. L’engeance ne bouge pas, elle semble même vouloir me ressembler dans une certaine mesure. Je dois rester prudente quant à cette chose, ne sachant sur quel pied danser, ni même s’il est intéressant que je vienne l’éclairer avec ma sagesse. En plus de cinq mille années d’existence, je dois bien avouer qu’il est rare de pouvoir contempler un tel phénomène. Les démons, haït des titans, sont des enfants perdus et sales qui ont été laissés sur Sekaï. Fay se redresse et écoute attentivement ce qu’il se dit, espérant comprendre un peu plus l’abomination qui tente de copier ma morphologie. Sans plumes, teintés de gris, ses morceaux de chairs s’emmêlent et celle-ci s’assimile dans notre mémoire. Je prends une voix grave bien qu’un peu tremblante, de peur que sans prévenir, la lame me tranche en deux. Heureusement, Fay veille et je sais qu’elle me sonnera l’alerte au moindre faux pas de l’entité démoniaque. Éclaircissant ma voix, je continue :
— Je sens votre nature. Je la perçois dorénavant. Vous n’êtes pas seul dans ce monde, démon. Seulement, vous n’êtes pas des plus bienveillants.
Je désigne Fay du regard qui se braque instantanément, ne sachant pas si elle doit fuir ou s’approcher. Ses miaulements plaintifs cessent et elle se recroqueville sur elle-même. Mes yeux s’embrasent d’un éclat radieux, j’empoigne la garde de mon épée lumineuse et la brandis devant moi. Afin de canaliser ma peur, je pense à toutes les rencontres que j’ai pu faire et qui m’ont permit de m’éveiller dans ce monde de ténèbres. Comme Rêve me l’a désigné, je suis enfant de l’aube, je battrais des cils une dernière fois au crépuscule du Monde, avant de m’éteindre avec lui.
— Je ne sais pas ce que vous êtes venu chercher. Tout ce que je vois, c’est que vous avez fait du mal. Vous avez tué d’innombrables âmes dans ces bois. Elles n’ont rien demandé, elles vivaient là et puis c’est tout. Je me mets en posture de combat avant de hurler à l’entité ces quelques mots. Je vais vous répondre à une question. Qui suis-je ? Je m’appelle Luvïel, engeance des titans, je suis représentante du peuple et adoratrice des mortels. Je me suis éveillée dans un monde où la peur, la mort et le chaos règnent. Seulement, je suis celle qui vient défaire le monde des abominations qui la hante. Toute engeance apportant le Mal et la Damnation sera exécutée de ma lumière salvatrice. Quel est ton but, entité ?
Mon regard passe de l’épée au manieur sans s’arrêter, je suis obnubilée par l’aspect éthéré de l’arme qui vibre d’une aura singulière. Je fais face à ma peur, je dois croire en moi et en mes capacités, sachant qu’il me faut protéger le démon félin qui vit à mes côtés. Je la sens perturbée, angoissée par cette rencontre dans les terres du Reike. J’ose espérer que ma dernière heure n’est pas arrivée. Il existe une multitude de possibilités pour pouvoir me sortir de ce mauvais pas. J’attends de voir comment l’engeance va réagir à mes petites piques verbales.
Le combat est titanesque, nos lames s’entrechoquent et je sens ma main vibrer avec une telle violence, que mes muscles se crispent. Les pas de l’être démoniaque sont intimidants, il avance avec fureur et dégage une aura malfaisante. Sa voix persiste dans mon esprit, un ton si sec et tranchant que ses mots ne cessent de s’y répéter inlassablement. Cette créature m’est inconnue, je contemple sa gestuelle forte et fière, brandissant l’arme éthérée comme un bretteur hors pair. Tandis que je cherche à prendre de la distance, l’étrangeté agite son arme et bien que j’empoigne la mienne pour contrer l’attaque, la puissance phénoménale du coup m’envoie à plusieurs mètres, me faisant bourlinguer contre un tronc. Une gerbe de sang sort de ma bouche, mon corps souffre et je sens ma respiration haletante et saccadée. Je ferme les yeux l’espace d’un instant, perdue dans les méandres de mon subconscient. Soudain, j’aperçois Rêve qui me tend les bras, m’enlace de ses plumes célestes et me regarde avec ses yeux d’onyx. Son bec se pose au-dessus de ma tête, sans même parler, il me berce et soudain, j’ouvre de nouveaux les yeux. La face collée contre la neige, je tâtonne du bout des doigts la poudreuse et tente, tant bien que mal, à m’extirper de cette torpeur qui m’envahit. La douleur est là, présente et ô combien insupportable mais ce n’est rien en comparaison des ailes que l’on m’a arrachées à Sancta, avant de revenir au même endroit trois-cent-soixante-cinq jours plus tard. J’ai vécu des douleurs bien pires lors des confrontations à Alfregium, des monstres colossaux et des champions aux lames noires et funestes. Ma magie de lumière s’est arrêtée au moment où ma conscience s’en est allé, me laissant dans le vague pendant quelques instants. Tandis que ma vue trouble revient à la normale, je m’aperçois que Fay se dresse contre l’entité unique.
Ne la touche pas.
Mon cœur s’arrête de battre l’espace d’un instant, mon cerveau vrille et bien que je sois blessée, je reprends de la vitesse en déployant mes ailes endolories. D’un bond, d’un geste, je m’élance telle une lionne prête à défendre son petit. Je hurle, je crie tandis qu’une claymore de lumière apparaît entre mes mains de porcelaine. Cette même lame que j’ai perdue lors de mon combat contre une engeance étrange et faite d’acide au sein du manoir où j’ai combattu l’engeance nécrotique. Je la sens cette terreur, je perçois l’adrénaline et l’envie irrésistible de détruire ce fléau qui tente de s’en prendre à ma seule véritable compagnie. Le petit félin balance ses oreilles en arrière, sa posture est défensive et celle-ci baisse légèrement la tête tout en gardant un œil sur l’abomination qui lui fait face. Fay ne peut pas communiquer, hormis ces petits miaulements apeurés et tristes. Si seulement, la petite Fay avait encore ses pouvoirs et pouvait de nouveau prendre le contrôle de son corps, de sa puissance d’antan. Je l’aime, c’est indéniable. Quand bien même ce petit félin n’est autre qu’un démon, piégé dans un corps frêle et incapable de prononcer son nom, je suis forcée d’admettre qu’elle est devenue une partie de ma vie. Depuis que je l’ai recueillie après m’être libéré de Sancta, cette rencontre fut le début d’un nouveau chapitre, d’une nouvelle histoire. Tout comme Deydreus, elle marque ma vie à jamais.
NE LA TOUCHE PAS !
L’arme en main, je déploie un arc de lumière tandis que je me dresse devant elle, libérant une vague qui déferle sur l’entité unique. Elle recule suite au choc, découpant le métal qui sied sur le corps de la multitude. Le regard mauvais et les sourcils froncés, je ne laisserai personne faire du mal au seul être qui m’accompagne et que je considère comme ma fille, et non pas comme un vulgaire animal de compagnie. Fay ne le sait point. Pourtant, mon amour à son égard est bien plus qu’une simple envie d’avoir un petit chat. Je conçois sa nature démoniaque, je sais qu’elle est filoute et parfois vulgaire, mais elle est aussi intelligente et fidèle. Une aura blanchâtre m’illumine et divers copeaux de bois s’élèvent dans les airs. Je ressens de la haine. Fay, derrière, tente de communiquer, bien que mes pensées sont tournées vers l’engeance, de telle sorte que je n’entende pas son appel. Il a voulu lui faire du mal. Il a essayé de l’approcher. Il aurait sans doute voulu la tuer. Sans crier gare, les copeaux de bois virevoltent et percent les multiples bras, tranchant dans le vif, mais la chair du démon laisse simplement filer de la fumée noirâtre.
— Tu. N’appartiens pas. À ce monde, dis-je avec froideur.
Il est pourtant là, dressé de tout son long, ce démon qui tente de me copier. Ce scélérat qui ose trop s’approcher de Fay. Je redouble d’efforts et fonce vers l’entité, dans un balai de coup de claymore contre épée, les étincelles fusent, nos corps dansent dans un déluge sous le froid mordant de l’hiver. Je compte abattre cette chose et alors que ma main s’élève dans le ciel pour créer un faisceau de lumière, Fay me bouscule, me déconcentrant de mon sortilège. Je la regarde avec froideur et, en voyant dans ses yeux la terreur, je compris que je m’étais laissée envahir par un sentiment bien plus fort que l’amour : la haine. Je reprends le contrôle de mon esprit et parle à mon amie.
— Merci, Fay, lui dis-je avec un sourire en coin. Je ne vais pas me laisser envahir par ce sentiment que tu connais si bien. Non. Je ne dois pas.
Était-ce là un des pouvoirs de l’entité qui se tient devant moi ? Tandis que sa chair tranchée émet des volutes de fumée noires, un étrange sentiment me gagne. Pourquoi ai-je cédé à la haine ? Comme pour l’ange nécrotique, pourtant, celle-ci m’avait fait jaillir de mes gonds. Je souhaitais seulement sauver les mortels. Tout comme Fay. Je veux la protéger. Soudain, le chat se met à miauler si fort, elle souhaite dégager une énergie nouvelle, seulement tout ce qu’il en sort n’est autre qu’un miaulement plaintif.
— Vous n’avez aucune chance contre moi, démon. J’ai l’air peut-être faible dans ce corps qui saigne, mais je vous assure que ma lumière est aussi brûlante qu’un feu ardent.
Je suis soulevée tel un morceau de chiffon, l’aile percée, je sens la lame s’enfoncer plus profondément dans la blessure causée jadis par une lame noire et imprégnée d’un mal. La douleur est vive, le sang dégouline le long des plumes et sur la poudreuse. Mon corps tressaille et alors que la multiple récupère la lame, elle m’attrape avec fermeté à la gorge. Telle une poupée de porcelaine, je me brise, la blessure s’agrandit et je hurle ma souffrance envers cette abomination. Ses doigts serrent mon cou, mes mains tentent d’attraper ceux de l’abomination. Tandis que mon regard s’illumine intensément, l’entité est remplie de haine alors que mon aile est teintée d’un rouge vif. Dans un mouvement déchaîné, je suis projetée, vomissant une gerbe de sang et dans un élan, l’épaisse brute me plaque contre la neige. Ses bras tentent de me toucher, sa voix m’interpelle avec ce ton plus diabolique et qui me rempli de terreur, une voix qui m’a déjà tant tiraillée dans mon sommeil. Mes cauchemars me hantent, ce ton me surprend et sa question me trouble. La sphère se rapproche et les quelques bras restants s’agitent avec véhémence. Mon regard observe, je vois à l’intérieur de la sphère des épisodes traumatiques : des effusions de sang, la violence et la haine, la mort, l’agonie…
Fay s’en est allée un peu plus loin, ne sachant quoi faire, ne pouvant strictement rien accomplir. Le petit chat démoniaque pleure celle qui lui a tendu la main et sauvée de l’invasion des corneilles. Cet animal si petit, prisonnier dans cet amas de poils noirs avec en son sein un cœur blanc, elle est terrorisée par ce qu’il se passe, détourne le regard et reste cachée derrière un gros rocher. Tout ce que peut faire le félin, c’est de rester calfeutré le temps que tout cela se termine. Fay se sent inutile et abasourdie, ses griffes plongent dans la neige et elle s’enroule en écoutant d’une oreille attentive l’acharnement vindicatif du combat. Je la comprends. Je sais ce qu’elle ressent. Ce doit être si difficile pour un démon d’être confronté à un état de faiblesse, d’être sans défense et se sentir vain et perdu.
Au milieu de la forêt de pins, tandis que la tempête fait rage et que la neige s’abat avec fracas, je tente de survivre à un combat terrible contre une entité qui me terrifie. Ses bras me tirent de toute part, plaquant mes membres sans que je ne puisse rien y faire et alors que je plonge mes yeux dans la sphère qui tourbillonne, je me perds dans mon esprit. De son chant cauchemardesque, l’entité me fait revivre d’immenses supplices et je sens une haine profonde, ancrée, qui me submerge. Je revois l’escouade de reikois en sortant des pins argentés, je vois le visage des jumelles qui perdent leur sourire lorsqu’elles évoquent la mort de leur père, je sens mon cœur en pièce lorsque je parle à celui qui a trahi la titanide, je contemple une nouvelle fois le visage des engeances nés du pouvoir de X-O’rath, sans oublier l’horreur de perdre un frère d’arme décédé contre les geomis, la tête de Morndrizel sur le sol, je pleure en voyant Seagan disparaître devant moi … Sans oublier la peine d’un au revoir, sans savoir si je le reverrai.
Et puis, il y a mes douleurs physiques, celles subis lors de mes entraînements contre Seagan et ses épées salvatrices, le corps tailladé, je revois les créatures à la scierie ou encore l’ange nécrotique, je revois le stress post-traumatique des engeances dans la crypte, ma peur de la solitude et des endroits clos, l’horreur des insectes géants à la chitine blanche et aux pattes nombreuses, l’épouvante de ne plus revoir le ciel étoilé une fois sous terre. Un voile blanchâtre enveloppe mon regard, comme si on m’extirpe de force mes pires souvenirs pour pouvoir en tirer profit. Je me sens vidée et je dois avouer que revoir ces scènes me mettent dans un mal-être profond. Je suis écœurée. Des larmes perlent sur mes joues et une image me traverse l’esprit, celle de la petite Aurya persécutée par l’empereur Tensaï. Ce n’est là qu’une illusion qu’à utiliser mon mentor pour m’apprendre à communiquer par la pensée, seulement, je revois le visage du drakyn rempli de haine, de froideur et d’un désir ardent de tuer la titanide.
Qui sont mes ennemis aujourd’hui ? Je regarde Aurya disparaître dans une volute de fumée et me retrouve plongée dans mon esprit. Il fait noir. Si noir. Recroquevillée sur moi-même, je sens autour de moi le passage d’un être ailé, ses plumes majestueuses m’enroulent avec bienveillance et devant moi, à quelques centimètres, deux grands onyx noirs me guettent : Rêve. Puis il disparaît à son tour et je tombe, les ailes déchirées et la peur au ventre, mes plumes s’enflamment et me voilà chutant contre un sol tendre et froid.
Ouvrant les yeux, la neige descend lentement sur mon visage et j’observe la bulle devant moi. Le sang s’écoule de ma bouche et de mes blessures, je ne peux pas tendre les bras, car la multitude me maintient. Sa voix résonne, encore et je me laisse porter par un étrange sentiment qui m’habite. Quelque chose que je n’avais presque pas ressenti depuis ma rencontre avec l’ange nécrotique. « Tué ou être tué » m’a enseigné un maître épéiste. Au fond de mon cœur bout une envie irrépressible de détruire.
Les titans m’ont abandonnée.
Ils ont laissé le monde s’entretuer.
Il n’y a pas de pieux ou d’impies.
Seulement des enfants brisés.
Parmi mes parents, aucun d’eux n’a daigné revenir pour rappeler leurs enfants. Semant chaos et désolation, ils ont laissé tout ce qu’ils ont créé. Qui suis-je, désormais ? Soudain, le calme. Plus rien, hormis le vent qui siffle entre les arbres, je suis comme déconnectée du temps et de l’espace. Entre les bras de la multitude, trempée par la neige et le sang, l’esprit embrumé, je me laisse envoûtée par l’obscurité. D’une voix suffocante, je déclare à l’entité unique :
— Les Hommes sont des enfants perdus. Ils sont … Des créations délaissées.
Dois-je me laisser happer par mes craintes ? Dois-je vaincre mes doutes à l’aide d’une arme ? Je me sens faible et prise dans la tourmente de ne pouvoir réussir à aider l’humanité. J’ai soif de connaissance sur le monde, ma compassion est grande et mon envie de libérer les maux par la parole est omniprésente. Pourtant, à chaque fois que je ressasse les événements passés et présents, je sais qu’il est amer de ne pas pouvoir réussir à toucher le cœur des mortels. Libérer leur fardeau ? Je plonge mon regard dans la bulle qui me fait face, cet amas dégageant une aura malveillante et pourtant, ses mots me percent à jour. Elle lit en moi comme dans un livre, je n’ai rien à cacher, je reste vraie. Cette abomination perçoit tout ce qui m’angoisse, allant dans mes peurs les plus profondes : mourir sans pouvoir le revoir, ne pas pouvoir aider les mortels, n’être qu’une poupée de cire et brûler à la moindre étincelle. De sa voix cauchemardesque, celle-ci me prend aux tripes et je me sens vaciller. Mon âme brûle ardemment d’une étrange colère et m’inondant d’une immense tristesse envers moi-même. Si seulement je pouvais être plus forte. Si seulement je pouvais apprendre à manier la lame avec brio, tout en gardant un œil attentif à tout ce qui m’entoure. Je manque cruellement de conviction. Peut-être même d’une véritable ambition. Si je désire tant être l’ange libérateur d’un monde en peine, il me faut devenir une femme forte.
L’entité a peut-être raison, je ne peux pas être l’égide si je doute de mes capacités. Puis-je réellement me prétendre être le bouclier si moi-même, je n’arrive pas à encaisser les ombres qui me rongent ? Pourtant, je ne peux porter le poids du monde sur mes épaules. Je suis las de me sentir si seule, si impuissante, une incapable qui ne sait pas se battre pour sauver les humains du Mal qui les accable. Mon regard blanc se perd dans la forme qui prend l’apparence de tous mes amis : Seagan, Morndrizel, le frère de Vilkas. Est-ce là une partie de mon destin ? Serai-je donc celle qui depuis cinq mille ans échappe à la dure réalité ? Celle de ne pas réussir à me surpasser, celle où je ne suis rien de moi qu’une enfant sauvage ayant vécu reclue au fond des bois ? Ah … Et si …
Mes bras sont guidés vers le pommeau blanc de l’arme dont j’ai toujours rêvé. Mon ancienne claymore a été détruite lors du combat contre un monstre dans le manoir, son poison a ravagé l’entièreté de l’arme avant de se briser dans un dernier fracas. La lame blanche irradie d’une lueur si vive, aussi puissante que la lumière qui m’inonde de toute part, c’en est presque hypnotisant. Mes doigts ne sont qu’à quelques centimètres du pommeau, tandis que je regarde les visages aux larmes noirs de mes anciens compagnons dans cette étrange sphère. Du bout des doigts, j’effleure l’arme de toute part avant que la voix de Fay ne me hurle dans la tête de me stopper net. Mon corps étendu sur la neige, je fronce les sourcils et reprends pleinement conscience de ce que je suis en train de faire. Mes yeux observent autour de moi et j’aperçois la figure du félin dressé sur l’énorme rocher, à quelques mètres derrière nous. Je perçois dans son regard une certaine colère et dans un miaulement rauque, poils hérissés et babines relevées, elle déclare :
— Ne crois-tu pas que tu vailles mieux que cela, ange ? Toi qui me parles sans cesse des Hommes et du bonheur que tu souhaites leur apporter, penses-tu réellement qu’il est avisé de te laisser tenter par l’épée ?Un silence. Si tu penses réellement que cette arme sera ton alliée, fais ce qui te semble être juste. Cependant, ne te laisse pas tenter par les mensonges et la sournoiserie. Lis en toi. Pas en elle.
Fay est une démone, ressuscitée sous l’apparence d’un chat, un corps dont elle ne peut se défaire sans savoir s’il s’agit d’une malédiction ou d’un tout autre sortilège. Bien que petite et malingre, celle-ci est devenue une alliée importante à mes yeux. Son pelage noir et duveteux, sa voix suave et ses mots justes me remettent parfois d’aplomb. Alors qu’elle-même est torturée, avec la crainte de ne jamais redevenir celle qu’elle était autrefois, d’autant que ses années sont comptées, elle me regarde avec une pointe de colère et me chante d’une voix belliqueuse ces quelques mots : « Soit celle que tu désires être« .
Un sentiment me ronge au plus profond de mon être lorsque mon regard se perd dans la sphère noirâtre. Je suis perdue. Que faire ? Crispée, les dents serrées, je reste là, suspendue un instant dans cette confrontation intérieure, emmitouflée dans la neige, tandis que la multitude est contre moi. Je me remémore toutes ces engeances qui m’ont effrayée, toutes ces abominations qui m’ont dupés, les mensonges qui m’ont entourée, les titans qui m’ont oubliés. Que suis-je dans cet univers ? Un grain de poussière. Ma race est presque éteinte, j’ai fui si longtemps le monde pour me terrer comme une enfant loin des problèmes. Je pensais devenir une femme importante et fière lorsque j’ai rejoint le Nouvel Ordre, sous la directive de mon mentor. Je n’aime pas souffrir et pourtant, je sais que sans cette souffrance, on ne peut évoluer et devenir quelqu’un de meilleur. Seulement… Je ne veux pas détruire le monde. Je veux le rendre meilleur, à mon échelle. Ma foi envers les Divins s’estompe, bien que je sache qu’ils sont mes parents. Des parents indignes qui ont délaissés leurs enfants. Aujourd’hui, qui est véritablement ma famille ?
Fay s’approche de nous et se place au-dessus de ma tête, son iris fendus perce mon âme. Je peux choisir ma famille. Qu’il s’agisse des jumelles ou des croisés, de Fay ou de mes alliés. Tout comme j’ai rencontré un homme capable de m’apprendre ce qu’est être aimé. Je tremble. Si fort. Je suis à deux doigts.
— Je suis désolée.
À l’attention des démons, comme envers moi-même, je m’excuse de ne pas être capable de prendre les décisions. Je me laisse porter par les rencontres et les innombrables histoires qui m’assaillent. Je suis fille des titans, voix du peuple et femme à la lumière salvatrice. Il n’y a pas de pieux ou d’impie. Il n’y a que des âmes égarées. Toutes les âmes ne peuvent être sauvées. Ce choix est maintenant et changera à jamais mon destin. Je pourrais très bien me téléporter et fuir cette rencontre. Pourtant, quelque chose dans cette entité m’attire. Un écho. Un appel. Elle me fait vibrer de haine, de désespoir et de tristesse. Les démons sont haïs de mes parents, pourtant, j’en ai rencontré des différents, tous avec leur personnalité et leur état d’esprit. Celle de l’entité qui me fait face n’est qu’horreur et damnation. Est-ce là ce que je désire ?
— Je serai ce que je désire être. Personne ne peut m’ordonner ce qui est mieux pour moi. Je ne me laisserai pas happer par les ténèbres ! Dis-je en grognant envers l’entité.
De mes mains jaillissent alors une lumière si vive qu’elle repousse le démon tandis que je m’extirpe de la neige en prenant Fay à bout de bras. Les cheveux trempés, le corps et les ailes ensanglantées, je me laisse submerger par mes convictions.
— Je peux être toutes ces choses en tant et en heure. Aujourd’hui, je ne veux pas me laisser corrompre par des émotions peut-être refoulées. C’est un combat entre moi, et moi seule. Personne. Ne me dicte. Quoi faire.
Les lamentations et le cri de détresse de Praelia me mettent dans un mal-être profond. La voix de la détentrice à l’épée famélique s’élève dans les airs, beaucoup plus douce et certainement plus humaine que celle qui résonne dans mon esprit. Le cœur battant à vive allure, j’esquisse un rire nerveux et dépose le petit félin sur le sol imbibé de neige et de sang. Mes lèvres sont gelées, le fluide vermeil qui y coule s’y est même cristallisé. Je contemple la multiple qui se désagrège, perdant de sa prestance et quelques membres au passage. Sa jambe s’effrite, le vent emporte avec lui les lambeaux de chair qui s’émiettent. Un véritable spectacle mélangeant les cendres et le sang de l’entité, qui se déverse à travers les parois de l’armure. Sa chair s’écartèle par endroit, laissant s’échapper de la fumée noirâtre, des visages se déforment à travers l’émanation du monstre qui s’agenouille devant moi. La main de Praelia contre le pommeau, celle-ci tente de rester encore debout un peu plus longtemps, m’implorant de la délivrer de ce mal impie. Ce n’est pas la voix de mes cauchemars qui m’interpelle, je ne peux pas laisser l’âme de cette femme ainsi, je dois pouvoir l’aider à reprendre le contrôle et à la libérer du démon qui la possède.
Je m’avance vers elle, tandis que Fay s’immisce entre mes jambes pour m’empêcher d’aller vers l’entité démoniaque. Ses oreilles en arrière, le chat feule et tente de mordre mes bottes. Seulement, elle ne peut comprendre cet écho qui résonne dans mon être. Je me suis juré de venir en aide à n’importe quel mortel, quand bien même celui-ci soit passer du côté des ténèbres. Là où l’obscurité réside, il existe toujours une once de lumière. L’âme peut être teintée de noir, il suffit parfois d’un espoir pour permettre de semer une graine et libérer d’un poids. Prostrée en Seiza, je contemple le visage de la femme qui s’inscrit dans mon esprit, ce regard vide et sa bouche arborant un sourire triste. Qu’es-tu réellement ? Peut-être n’ai-je pas compris depuis le début la souffrance de cette étrangeté. Sa violence, même si elle provient du cœur des Hommes, peut certainement devenir un autre sentiment. Puis-je lui apporter une lueur de bonté, un cri d’espoir, une envie de liberté ? Mon regard se fige et je tente d’approcher mes mains contre le visage de Praelia. Mes doigts effleurent du bout des doigts ses joues. J’aimerais tant pouvoir l’aider, cette femme qui a l’air d’avant tout donner, tout bâti pour finir détruite, enfermée dans ce corps aux multiples bras. J’en oublie la présence de la lame qui la retient à peu près droite. Le félin reste derrière, contemplant la scène avec un profond désarroi. Je sens son regard me juger. Je ne peux pas laisser cette âme souffrir.
Je pose mes mains, teintées d’une lueur blanchâtre qui en émane, contre l’armure de l’abomination. Je laisse la lumière s’imprégner dans le corps de la multiple, englobant cette noirceur de cette lumière si vive et si pure qu’elle éradique toute forme d’obscurité. Le corps de Praelia se craquèle encore plus, la lueur baignant l’intérieur de son être tout entier fissure davantage son corps. Elle faiblit et son visage devient poussière, son armure se brise dans un craquèlement sonore et tous ses membres disparaissent en lambeaux de chair. Ma lumière a atteint son âme bien trop tard, la femme a été happée par les ténèbres avant que je ne puisse faire quoi que ce soit. Intérieurement, je saigne, je suis glacée et frigorifiée. J’ai juré pouvoir aider quiconque qui m’entoure et je me rends compte que depuis mon départ en dehors de Célestia, mon monde s’effondre et que tout ceux qui sont à mes côtés finissent par disparaître. Je frappe le sol de mon poing lumineux, hurlant à plein poumon pour libérer ce qui me gangrène depuis tant de mois maintenant : le doute. Le corps de la guerrière n’est plus, bien que susbsite la multitude. Soudain, je suis interpellée de nouveau par la lame d’une lueur si parfaite, si pure, si belle.
Cette lame qui me fait vibrer intérieurement, je la sens qui m’appelle. J’ai encore échoué par mon incapacité, peut-être que la voix cauchemardesque a raison. Peut-être devrais-je l’écouter et la détenir entre mes mains. Peut-être pourra-t-elle m’accorder un pouvoir au-delà de tout ce que j’imagine. Ce n’est pas sa faute si le corps de Praelia n’est plus, c’est certainement le mien. Je n’ai pas réussi à apporter la paix à cette femme, perdue dans les limbes de la multiple, aujourd’hui dévastée. Je me redresse et regarde intensément, complètement obnubilée par elle. Le regard mi-clos, je tends une main vers l’épée enfoncée dans la neige. Doucement. Délicatement. Je commence à poser un doigt, puis un deuxième avant de placer ma main complètement sur le pommeau. Elle est froide et lumineuse. Puis soudain dans mon esprit, une vague déferlante d’images me bombardent. Ma main est sous l’emprise de la lame, je n’arrive pas à m’en détacher tandis que je me tiens la tête avec l’autre, hurlant un cri de douleur. Je ressens tout mon être, le fluide sanguin, mes organes et pire que tout, la douleur et un sentiment qui me submerge. Ma main se serre sur le pommeau, mes muscles se tendent et cette voix qui pénètre ma conscience. Un étrange soupir, j’ai comme la sensation qu’elle souffle dans ma nuque alors que seul le vent, la neige et le sang nous entourent.
Fay recule, la peur l’envahit, car elle comprend ce qu’il se passe.
Le moment est grave.
Trop grave.