La lumière inonde la cité des Cieux, nichée sur une planète faite de marbre blanc et d’océan aux couleurs limpides. La Kabbale est un monde où seuls les anges murmurent aux étoiles et voltigent entre des infrastructures comparables à d’immenses cathédrales. La nature est faite de cristal ; les arbres à l’écorce pâle et aux feuilles automnales dégagent une odeur sucrée, attirant des insectes aux multiples visages et sans regard. Entre les feuillages, vautrée dans l’herbe bleue, une femme au visage de porcelaine contemple un livre écrit par Morpheus, l’un des êtres les plus emblématiques de la Kabbale et qui n’est autre que son père. Luvïel a toujours aimé la délicatesse des mots utilisés par son paternel, ainsi que son savoir-faire dans de multiples domaines : maçonnerie, ingénierie, politique. Un homme à la stature impressionnante, entièrement dédié à la nation kabbalistique. Toutefois, elle regrette qu’il ne puisse savourer davantage de moments avec sa propre progéniture.
Elle glisse le livre sur son abdomen en laissant échapper un léger soupir, puis place une main sur son thorax, sentant les palpitations de son cœur éternel. La vie à la Kabbale est radieuse, dictée par des ordres stricts et une volonté de créer une nation guerrière contre leur ennemi de toujours : les démons. Pourtant, les dernières batailles remontent à plusieurs milliers d’années. Désormais, les anges oublient leur passé et ont reconstruit la cité des Cieux avec ferveur. Il est dit dans les livres que Morpheus fut l’un des héros protecteurs, capable de détruire le fils du Seigneur démon lui-même. Après de multiples pertes, les démons retournèrent dans leur royaume fait d’ombre et de soufre, pour finalement disparaître à jamais.
Luvïel n’était pas encore née à cette époque. Une ère révolue et dévastatrice, qui a certainement brisé bon nombre d’esprits éclairés. Il semble y avoir beaucoup de hiatus dans les écrits, notamment concernant le déroulement des opérations et les pertes subies au sein de la Kabbale. La curiosité de l’ange n’a jamais été assouvie sur ces sujets, et lorsqu’elle les évoque, les têtes se tournent et l’ignorent. La solitude aura souvent été sa meilleure amie.
L’ange aux yeux ambrés et à la chevelure immaculée se relève, admirant la vue depuis la colline : un océan calme, la cité en contrebas, et quelques montagnes au loin, perchées sur des îles flottantes faites de rouge et d’ambre. Un bruissement d’ailes la surprend dans sa contemplation : un homme au visage légèrement émacié et à la chevelure d’ébène s’approche. Habillé d’un magnifique drapé blanc, il avance avec aisance. Ce n’est autre que son maître d’apprentissage, Icarius. Il incarne le calme et demeure l’un des meilleurs professeurs d’histoire de la Kabbale. De plus, il épaule grandement Morpheus en tant que bras droit ; il est comme un second père pour Luvïel.
— Il est bientôt l’heure, princesse. Votre père vous cherche : un rassemblement avec la Haute Instance est en cours.
— Que se passe-t-il ? déclare la jeune femme, surprise.
— L’heure est grave. Trop grave.
Le ton sinistre d’Icarius fait froid dans le dos. Ses yeux d’onyx émettent une lueur de détermination mêlée de tristesse. Luvïel acquiesce, lisse sa robe noire recouverte d’herbe bleue, puis déploie ses grandes ailes blanches pour s’envoler en direction de la Haute Instance. Le professeur prend la tête, passant au-dessus de la forêt pour rejoindre la cité de la Kabbale. Ils virevoltent entre les infrastructures en marbre et les ponts éthérés, avant de monter davantage dans le ciel jusqu’à dépasser les nuages. Tout en haut d’une tour se dresse une gigantesque horloge, flanquée d’une immense porte dorée. L’érudit murmure quelques mots dans une langue ancienne et accomplit plusieurs gestes de la main : la porte émet un chant avant de s’ouvrir.
Luvïel le suit au pas ; elle a toujours été subjuguée par cette partie de la Kabbale, accessible uniquement à la Haute Instance. Des gardes ailés aux armures éthérées les saluent, le poing contre le cœur, lance levée. À l’intérieur, une immense pièce ronde abrite une sphère de lumière bleutée qui semble émettre un lointain râle d’agonie. Icarius presse le pas et s’approche des quatre personnalités de la Haute Instance, dont son père. La longue chevelure brune de Morpheus descend le long de son dos ; sa stature imposante et musclée révèle son passé guerrier. Sa barbe hirsute n’a pas été soignée depuis plusieurs jours, et une grande fatigue imprègne son visage. Il arbore une armure éthérée faite d’or et d’argent. Tous quatre fixent la sphère, inquiets.