Un homme d’une stature pas forcément imposante, bien que plus musclé que la moyenne. Ce vétéran de guerre a eu une vie difficile, loin des foyers cosy et des lits douillets. Sa vie a été celle d’un homme errant, éloigné de ses terres pour protéger la nation. Son maniement de l’épée est efficace : il était rapide et précis, jusqu’à ce qu’une maladie dégénérative ne lui fasse peu à peu perdre l’usage de ses mains, à cause de tremblements excessifs. Il souffre également de migraines qui lui font perdre le sens de l’orientation et de l’équilibre. Le bretteur s’est acharné à garder une condition physique exemplaire, jusqu’à ce que la perte de ses repères l’ait poussé à boire bien trop d’hydromel. Son dos est tailladé d’énormes cicatrices; des petites entailles sur les côtes jusqu’à des plaies profondes, cautérisées dans l’urgence par le feu. Karl sent le sang et la sueur : un homme qui a fait tout ce qu’il pouvait pour conserver une certaine prestance.
Le cinquantenaire a un visage carré, encadré par une barbe clairsemée, poivre et sel. Ses cheveux fins et en bataille lui donnent un certain charisme, bien qu’on ressente la vieillesse sur son visage parsemé de cicatrices. Ses yeux, d’un noir sinistre et fatigué, dégagent une lassitude mêlée de mélancolie. On remarque ses sourcils broussailleux, qui lui confèrent un air de vieux grincheux. Il n’est pas beau, comme il n’est pas vilain. Karl, c’est le genre de gaillard qu’on observe du coin de l’œil, en se disant qu’il ressemble à un vieil aigri solitaire. Il a beaucoup de pilosité sur le torse et très peu dans le dos. Un ours mal léché, râlant d’une voix rocailleuse, laissant échapper un long soupir entre ses lèvres fines. Son regard se perd souvent dans les flammes d’une cheminée, sans qu’il saisisse encore la chance qu’il a : celle d’un nouvel homme, libre de renaître.
L’ancien général est tout de même d’une tête et demie plus grand que la moyenne, avec de larges épaules qui semblent porter un immense fardeau. Il n’a que faire des ragots et des regards en coin lorsqu’il s’installe au comptoir d’un bar, emmitouflé dans une houppelande brune et sa vieille armure crasseuse.
Depuis son enfance, Karl a toujours été obéissant envers l’éducation et ses parents. C’était un petit garçon qui rêvait de protéger les autres et d’accomplir son devoir : devenir un véritable héros. Il s’est battu, plusieurs fois, pour tenter de sauver un camarade d’un lynchage parce qu’il était plus intelligent que la moyenne, ou encore un petit chien maltraité par des enfants sans cœur. Karl devenait souvent la cible des persécuteurs, car il voulait protéger les persécutés. Il rentrait chez sa mère avec des bosses et la lèvre ensanglantée. Il ne voulait pas être un enfant perturbateur, mais on l’accusait de provoquer des scènes violentes alors qu’il défendait simplement ses camarades. Cependant, certains des persécutés devenaient à leur tour des persécuteurs. Karl comprit bien vite que les enfants, comme les adultes, retournaient leur veste selon leurs intérêts. Pourtant, cela n’a pas entaché sa volonté de devenir soldat. Ses valeurs et son sens croissant de la justice furent des points déterminants pour son avenir.
Avec les années, Karl est devenu lucide sur ce qui l’entoure. Préférant rester solitaire et bourru dans sa manière d’être, il garde un ton parfois sarcastique qui irrite rapidement. Même au sein de l’armée, il lui a été difficile de trouver des mentalités proches de la sienne. Hormis deux ou trois soldats avec qui il s’entendait bien, Karl n’a jamais eu de véritables frères d’armes. En gravissant les échelons, il a vu le caractère de ses amis changer, leur amitié se transformant peu à peu en une relation teintée de méfiance et de non-dits. Le petit garçon devenu soldat choisit de continuer sa route, sachant que beaucoup, derrière lui, envient sa place et espéraient le voir tomber. Un homme cynique en façade, mais profondément protecteur dans le fond. Méfiant envers autrui, il demeure pourtant profondément humain derrière cette immense carapace.
Lorsque sa maladie s’est déclarée, alors qu’il désirait de tout cœur continuer à servir, on l’a « mis de côté ». « C’est pour ton bien », disaient-ils. « Il est temps de te reposer », affirment certains. Mais Karl n’est pas un homme qui supporte l’inactivité. Même las de la guerre et des relations humaines, il voulait encore contribuer, protéger. Il refuse la pitié. Il porte en lui une lourde culpabilité : celle d’avoir abandonné sa mère sans avoir pu lui dire adieu. Ne sachant plus quoi faire, ni où aller, il s’est réfugié dans l’alcool pour oublier… tout en conservant une volonté de fer.
HISTOIRE
Ce scélérat. Il nous a abandonnés. M’man. Moi. J’ai ouvert les yeux sur un monde teinté de rouge et de gris. Ma mère est frêle à cause d’une santé amoindrie, quant à moi, je me suis juré de tout faire pour qu’elle ne manque de rien. Elle n’a jamais voulu s’attacher à un autre homme. L’autre mécréant lui a terni sa réputation : elle est traitée de gourgandine et de bien d’autres noms d’oiseaux miséreux. Pourtant, je l’aime, maman. Si fort. Et aujourd’hui, je regarde une tombe avec ton nom écrit dessus.
Je suis parti comme lui.
Sans te dire adieu.
J’ai eu peur. Peur que tu aies eu pitié de moi. Du haut de mes cinquante ans, j’ai croisé ton regard une dernière fois avant de claquer la porte. Ce n’était pas dû à une querelle. Simplement ton regard… qui me brisait le cœur. J’ai toujours souhaité t’apporter du bien, être là pour que tu ne manques de rien. Et pendant mon absence, tu t’en es allée, sans même que je puisse te dire « je t’aime » une dernière fois. Tu me manques, maman.
Je dépose un bleuet et repars sous le tumulte pluvieux, en direction de la route. J’ai laissé la maison derrière moi. Je n’avais pas tant d’affaires. Les siennes sont dans des coffres, enveloppées de linges pour que, peut-être à mon retour, je les retrouve intactes. Ma vieille épée est accrochée à mon ceinturon, mon armure est toute aussi usée que moi. Ma main cherche mon sacré soin : ce rhum d’un goût exécrable pour boire un coup.
Je pars de village en village et vends mes services, cherchant une once d’espoir dans ma vie. La plupart des gens m’évitent, sûrement parce que je sens le chacal. Pourtant, j’espère toujours apporter un peu de bienveillance, bien que je sois rustre et cynique. On ne refait pas les vieux pots. On m’a donné un surnom : « Le vieux Karl », parfois par moquerie, parfois par respect. Mon passé de vétéran soldat n’a quasi aucune importance. J’évite mes anciens camarades. Aujourd’hui, je ne suis plus rien, à part un vieillard qui sait que sa fin approche. Je n’ai vécu que pour la nation, jamais pour moi-même. Me confronter à moi seul est quelque chose qui me déchire les tripes. Pourtant, j’ai toujours vécu avec cette solitude. Ou du moins, c’est ce que je croyais. Seulement, j’avais toujours une main tendue… et je l’ai rejetée.
Alors que j’arrive dans un petit village nommé Clairval, je déambule sur un sentier boueux. Les quelques habitations en pierre brute, surplombées de poutres en bois, apportent un certain charme, malgré la pluie battante. Une charrette passe à côté de moi ; je me serre un peu plus sur le bas-côté pour éviter qu’on ne me rentre dedans. Le cocher me dédaigne d’un regard désobligeant ; je le regarde s’éloigner sans broncher. Je m’attarde sur une enseigne un peu plus loin : « La Tonne Fendue », et m’y engouffre, souhaitant un repas chaud et une bonne hydromel. L’intérieur de la taverne sent la moisissure et le houblon ; mes pieds collent sur le plancher gondolé. Je découvre une petite table dans un coin. Une tête de cerf orne le haut du comptoir. Un type corpulent nettoie une chope, me fait un signe de tête et ronchonne en crachant à l’intérieur du récipient, passant un dernier coup de linge. Je ne ressens pas la douleur à mes pieds ni l’engourdissement de mes doigts. Mon regard se fige sur le mur boisé qui me fait face, ressassant mon passé douloureux. Je n’ai ni femme, ni enfant, et je regrette profondément de ne pas avoir quelqu’un à serrer dans mes bras. Mon monde sans enfant est peut-être devenu trop sombre. J’aurais certainement aimé retrouver un des miens, et avec lui, une once de lueur.
Le général Lazarius n’est plus que l’ombre de lui-même. Je ne suis plus qu’un rustre qui se cherche, à l’aube de ses vieux jours. Je me souviens des attaques, lors des raids que nous lancions contre les ennemis de l’empire. Au travail, on évoquait la fraternité ; seulement, certains m’adoraient, d’autres me craignaient, et d’autres me désiraient six pieds sous terre. Je me souviens d’un homme de ma garnison qui m’a attaqué dans le dos : trois coups de couteau dans les côtes. Le gars qui m’a infligé ça a été considéré comme ennemi. Son châtiment fut l’exécution sur la place publique. Je me souviens du regard de sa mère, de sa femme et de sa fille. Je me rappelle leurs pleurs, leurs cris. Je n’étais qu’un pion qui donnait des ordres à d’autres pions. Il fallait bien qu’il y ait un bouc émissaire. Le tavernier me sort de ma rêverie, posant cette éternelle question :
— « Qu’est-ce que vous voulez ? »
Et je réponds, comme à mon habitude :
— « Votre meilleur breuvage. »
Je compte rester là un temps, attendant que mon esprit torturé soit dilué par l’alcool. Et ensuite, j’irai trouver refuge… ou bien rester là, si le tavernier me laisse la grange derrière son établissement.
Ce soir, je vais juste boire.