Je suis né en hiver, lorsque la neige tombe avec douceur et que la brise froide vous frigorifie. Mon corps chétif survécut, malheureusement celui de ma mère n’y résista pas. Atteinte de la Corruption, sa maladie dégénérative eut raison d’elle. Depuis ma naissance, je porte les stigmates de cette corruption : d’étranges filaments noirs ornent mon corps, tels de magnifiques arabesques. Pourtant, avec les années, ces mêmes filaments me portèrent préjudice. Mon regard n’est pas commun, il dérange et intrigue à la fois. Orphelin très tôt, n’ayant pas connu mon géniteur — j’eus la confirmation qu’il était un explorateur qui ne revint jamais d’une expédition — je ne connus jamais l’amour de mes parents.
Je fus recueilli par l’un des grands foyers de la ville. J’y grandis entouré, nourri, logé, et reçu une éducation qui me permit de me développer sereinement. Nous avions la possibilité de lire des livres : poésie, fiction, philosophie, religion. Durant l’une de ces lectures, je fis la rencontre d’une camarade, Núr. Une jeune fille intelligente, avec un regard de braise, une magnifique crinière de feu et une voix porteuse d’espoir. Je la voyais comme un phare dans la nuit, une lumière dissipant les ténèbres, et celle pour qui mon cœur vacilla. Núr devint mon amie et nous entretenions une relation faite de forces tranquilles. Mes souvenirs d’elle sont secrètement enfouis : je me rappelle de son rire cristallin et de quelques conversations que nous avions eues sur la vie et la beauté du monde.
Il m’arrivait d’avoir des crises de douleur au foyer. Les enfants qui m’entouraient alertaient aussitôt les adultes. On m’emmenait dans une chambre à part. Núr veillait aussi, prenant ma main dans la sienne. Sa chaleur si douce, ce regard triste. Mes douleurs dorsales ou à l’aine arrivaient tels des éclairs : rapides et foudroyants. Je me sentais si affaibli. Mes cheveux longs s’arrachaient par poignées dans ma main. On me regardait comme un malade en fin de vie. Les autres enfants ne comprenaient pas. J’étais « l’étrange », « le mourant », ou affublé de sobriquets bien moins sympathiques. On me donna quelques onguents et massages : cela fonctionnait, mais seulement un temps. Peu après, on me proposa du thé à base de Myroancrelis. Un usage uniquement médical au sein du foyer, bien évidemment. Et cela calma mes crises de manière drastique. Je me sentis enfin en vie.
Lorsque vint l’âge où la société désire que les enfants soient « utiles », à quatorze ans, nous fûmes séparés. On me dirigea vers les champs, où j’appris à comprendre ce que Terra nous offrait chaque jour, à chaque saison, et comment la protéger. Tout comme j’appris la fonction de chaque outil pour labourer la terre. Nous manquions de terrains, il fallait surveiller les récoltes afin que chacun ait de quoi se nourrir. Nous étions ceux qui apportaient du sens et veillaient à ce que personne ne manque de rien. Pourtant, je ne me sentais pas à ma place. Un jeune homme dans la fleur de l’âge qui ne s’épanouissait nullement. Il me manquait un élément essentiel dans ma vie : Núr.
Quelques mois passèrent et j’appris que la jeune fille qui éclairait mes pensées venait à son tour de se laisser happer par les ténèbres. La mort avait eu raison d’elle, sans même qu’elle ne sache tout l’amour que je lui portais. Ma douleur fut terrible. Détruit. Brisé. J’étais incapable de faire quoi que ce soit pour me relever. Une question me taraudait : où était ma lumière désormais ? Sa perte laissa un trou béant dans mon être, sans que je sache comment le « réparer ». J’étais là sans être là. Un être vide, alors que j’avais placé tous mes espoirs et tout mon amour dans cette jeune fille à la crinière de feu. Je n’ai pas su…
Je devins un jeune adulte, fier et responsable. Plus les années passaient, moins je me sentais bien dans mon corps. Non pas comme un adolescent en pleine puberté, non : c’était plus profond. Mes crises étaient de plus en plus fortes, mes douleurs insupportables. J’avais l’impression que mon corps se déchirait à petit feu, que mon abdomen allait littéralement éclater et que mes boyaux étaient en flammes. Personne ne comprenait. Puis, comme si ce n’était pas suffisant, entre mes insomnies et mes douleurs chroniques, les stigmates s’étaient répandus sur mon corps et la vision de mon œil droit s’affaiblissait. Je devenais un élément non essentiel. Un estropié. Un moins que rien. Un faible.
Ma haine contre mon corps et contre moi-même devenait de plus en plus viscérale. Je n’avais qu’une envie : m’écorcher vif. Ma sainte lumière, ma douce Núr n’étant plus, qu’avais-je donc à apporter au monde ? On me regardait comme un animal agonisant. J’entendais les messes basses : « Il doit tellement souffrir », « Quel triste destin pour un si jeune homme ». Quel goût amer. Pourtant, un soir, l’un de mes confrères vint m’apporter une tasse de thé que je bus sans sourciller. Il me murmura à l’oreille qu’il utilisait du Furutsu pour se « libérer des maux » et que cela pourrait potentiellement me « guérir ». Il déposa quelques fruits dans un petit sachet. « À bon entendeur », me dit-il. Le lendemain, je pus reprendre le travail et me sentir comme neuf. Une sensation incroyable, comme si toutes mes douleurs avaient disparu. J’étais… en vie.
Seulement, ce fut le début d’une dépendance au Myroancrelis et au Furutsu. Celui qui m’en refourguait était devenu un contact fiable, auquel je passais commande lorsque je manquais. Mes douleurs se dissipèrent et la nuit, dans mon sommeil, d’étranges visions me portaient. Je voyais des choses étranges, et surtout la Lumière. Elle n’avait pas réellement de forme et me transportait dans des lieux irréels. La voix de l’entité était voilée, parfois inaudible, puis soudain je la sentais me submerger, gronder à mes oreilles. C’est alors que je compris qu’il ne fallait pas que je reste tapi au sein de ces champs, et qu’une mission bien plus importante était à l’œuvre. Ma mission.
« Porte-Lumière », c’est ainsi que l’on me nomme. « Le mourant » se relève et prêche à mon entourage. Je ne suis pas un bel homme, pourtant l’on me dit charismatique. Mes camarades m’écoutent, d’autres m’ignorent, d’autres m’exècrent. Pourtant, je sens en moi une force brutale, un espoir naissant qui me donne envie de me lever chaque jour et d’apporter une vérité : la lumière ne vous brisera jamais. D’anciens camarades du foyer me retrouvèrent, suite à quelques rumeurs colportées ici et là. « Mordred » est devenu presque un nom oublié. Quelques personnes me regardent avec empathie, certains ont vu mes douleurs, ils connaissent ces Radix qui parcourent mon corps et désormais, ils s’inquiètent pour mes visions, et les admirent à la fois. Je séduis par les mots, par une main posée sur l’épaule, avec ce ton chaleureux et noble qui me donne envie de les serrer dans les bras.
Pourtant, je surveille chacun d’eux, espérant qu’ils viennent se confesser à moi, avec ferveur, sans mensonge. « La lumière ne vous apparaîtra jamais si vous mentez. » Toutefois, je leur raconte être né de l’ombre et qu’aujourd’hui, je renais. La plupart du temps, je me tiens droit devant eux, mais quand vient la douleur, je reste debout, crispé. Lorsque je suis seul, je vérifie que personne ne m’épie pour boire un thé à base de Myroancrelis et, surtout, du Furutsu. Ce mélange explosif est devenu mon addiction. Personne ne doit le voir. Personne ne doit le savoir. Si l’on découvre mon secret… Je regarde mes mains qui tremblent inexorablement. Mon cœur et mon corps me font souffrir. Je tombe sur le sol et m’agrippe au rebord d’un meuble en bois avant de m’effondrer. Et je pleure de douleur, recroquevillé sur moi-même. Faible. Si pathétique. Pourtant, la lumière m’a choisi. Je ne dois pas faillir. Ma mission est pourtant si belle, si simple : apporter de la joie, de l’amour et de l’espoir. Ce que je fais n’est pas mal, hein ? Je veux juste donner ce que je n’ai jamais reçu. J’entends certains me dire qu’ils me trouvent séduisant, d’autres encore réticents. Cela viendra. Laissez-moi du temps. La lumière me guide, et Elle vous guidera à travers moi.
Je ris. Et je pleure en même temps. Un corps déchiré et une âme qui souhaite seulement apporter de l’Espoir. Je devins « Le Porte-Lumière » de la religion LuxSanctis. Je n’ai que quelques fidèles, pourtant je me sens enfin à ma place. Núr était ma Lumière. Et aujourd’hui, je veux devenir la lumière de quelqu’un aussi, à ma façon.