Ce texte est composé exclusivement de passages écrits par moi-même. Il est issu d’un échange de jeu de rôle collaboratif. Les réponses des autres joueurs ne sont pas reproduits .
La nuit arrive tandis que d’épais nuages noirs sont en train de parsemer le ciel. Les derniers rayons de lumière s’effacent, ne laissant qu’une trace de lumière rougeâtre disparaître au fur et à mesure que le soleil nous quitte. Après ma rencontre avec Aryan et Cornue, me voici repartie vers d’autres horizons et bercée par ma propre solitude. Je me tiens au sommet d’une colline qui surplombe les environs, remplis de roches et de sable avec un coin de forêt presque sans vie, un peu plus loin. Est-ce qu’un divin est passé par là ? Les arbres sont secs et sans feuillage, la végétation environnante est quasi inexistante et seul un épais brouillard s’avance lentement au-dessus du sol. L’endroit est parfait pour s’entraîner, la pénombre sera mon alliée. J’ose affronter mes peurs et me dire que je ne peux compter que sur moi-même.
Il est temps que je cesse de croire que Seagan sera toujours là pour me protéger, il est temps de devenir une ange forte et une véritable dévote. Je dois croire en mes propres capacités et être fière d’être qui je suis. Aryan a raison, quels sont mes projets autres que la mission divine qui m’incombe ? Cette question mérite mûre réflexion et je suis tourmentée par les propos de mon confrère qui, lui, a délaissé nos Pères sans se rappeler qui il est vraiment. Ne se souciant que de l’instant présent. Je dois faire un exercice sur moi-même et comprendre que mes mots ne sont pas assez forts pour pouvoir déstabiliser, que je n’ai pas encore assez de hargne ou de charisme pour pouvoir ramener les gens sur le droit chemin. Souvent, je fais face à un mur si grand, si haut, que ma confiance s’effrite.
Quel est mon rôle parmi ces mortels ? Que puis-je leur apporter si ce n’est ma bienveillance et leur respect. Je regarde le paysage qui s’assombrit davantage et commence à m’envoler, laissant la colline derrière moi et entame mon voyage dans le brouillard. Je ralentis la cadence et écoute les sons qui m’entourent. Il y a des bruits de grillons et puis des cris stridents d’animaux sauvages ainsi que le vent qui siffle à mes oreilles. La zone est aride, mon regard se dirige vers des décombres un peu plus loin et décide de m’y aventurer.
Posant un pied à terre et repliant mes longues ailes blanches, je crée des petites boules de lumières qui virevoltent, ce qui me permet d’apercevoir un peu plus avec la lumière diffuse dans l’épais brouillard. Je parcours une grande allée et malheureusement, il n’y a que des rochers et des bouts de bois disséminés partout. J’aurai aimé connaître l’histoire de ces lieux. Je crois qu’il s’agit d’un village déserté. J’entends comme une espèce de chant dans les ténèbres, mon cœur palpite et mon sang se fige. Mes yeux tentent d’observer chaque recoin mais il n’y a que des débris ou des pans de murs tenant à peine debout. Je heurte une boîte qui s’ouvre et une petite poupée d’une longueur d’un doigt en sort. Je m’approche et récupère la poupée entre mes doigts. La robe est rouge et le visage arbore un sourire, la laine en blanc représente certainement les cheveux de la poupée. Son état est presque impeccable, ce qui est surprenant vu l’état de la ville.
Soudain, j’entends un rire d’une femme, doux, cristallin. Je me retourne vivement mais il n’y a rien, je ne vois que l’épais brouillard et mes petites lumières suspendues dans les airs. Je n’ai pas envie d’utiliser ma magie pour dissiper le brouillard sur une vingtaine de mètres, cela me prendrait trop de force pour pas grand chose. Je continue d’avancer dans les gravats en maintenant fermement la poupée de chiffon dans mes mains. J’ai la sensation de sentir une main dans mon dos, un frisson me parcourt et jetant un regard en arrière, seule une sensation de malaise me prend aux tripes. De nouveau le rire d’une petite fille, cette fois.
— Qui que tu sois, ce n’est pas gentil de faire des farces.
Aucune réponse. Le silence est pesant et mes bras sont engourdis, mon corps est lourd. Très lourd. Une sensation de torpeur et un mal de tête assourdissant, comme si des milliers de bruissements d’ailes étaient collées à mes oreilles. Une sensation désagréable. Je titube et je tombe. Je rampe sur le sol, j’entends le son d’une enfant qui me chuchote :
— Je t’ai eu.
Puis plus rien.
***
Je me réveille dans une chambre, la pièce est petite et sobre avec quelques mobiliers de bois. Je regarde mes mains et je vois que je porte une robe d’une couleur rouge, j’essaie de tâter mes ailes dans mon dos seulement, elles ne sont pas là. Je tremble, j’ai l’impression de ne plus avoir de pouvoir. J’entends un éclair et la pluie qui tambourine à la fenêtre de la pièce, je suis à un étage et alors que je distingue en contrebas, la brume se dissipe et j’aperçois la ville. D’étranges lumières verdâtres et une atmosphère palpable. Un sentiment de peur m’habite, ne comprenant pas ce qu’il se passe. Je vais devant un miroir et suis soulagée lorsque je distingue mes traits. Je suis bien là. Vivante. J’ouvre la porte de la chambre et m’engouffre dans un couloir. En face il n’y a rien, seulement un escalier en colimaçon qui descend et m’amène à un rez-de-chaussée cosy. C’était comme si la ville s’était reconstituée. Je commence à pousser un peu la voix :
— Il y a quelqu’un ?
Ma voix résonne dans la pièce mais aucune réponse ne me parvient. Je me sens réellement seule et perdue, je ne comprends pas pourquoi je n’arrive pas à contrôler mes pouvoirs. Mes sens sont en éveils et j’ai l’impression d’être dans un stress permanent. Quelque chose ne va pas avec cet endroit, c’est beaucoup trop pesant. Je sors dans la rue, pieds nus et me retrouve vite mouillée par la pluie diluvienne. L’orage gronde et les éclairs illuminent les environs. Je tente de me diriger en courant pour sortir de la ville mais lorsque je m’approche, je suis repoussée par un espèce de champ et tombe en arrière dans la boue.
— Mais … Qu’est-ce qu’il se passe ?
Une petite fille sort de nul part, apparaissant devant moi et me sourit d’une étrange manière, sa mâchoire légèrement défaite et ses yeux exorbités. Ce n’est pas naturel. Lorsqu’elle pointe son doigt vers moi, j’ai une terrible sensation.
— Toiiiiiii….Dit-elle d’une voix grave et sonore. Tuuuuu ne devraiiiiis paaaaas être iciiiiii.
— Qu’est-ce que vous racontez ?
— Fiiiille des titans, ta viiiiie s’achèèèèèveraaaaaa iciiiiii.
Puis elle disparaît comme elle était venue. Dans ma robe rouge et mes cheveux emmêlés, je me retrouve assise pleine de boue au milieu de la rue, sans comprendre ce qu’il se passe. La pluie ne s’arrête pas et j’entends des bruits gutturaux. Quelqu’un ou quelque chose me veut du mal.
CACHE TOI !
Luvïel ne savait pas qu’elle s’était faite avoir par d’innombrables spectres et entités fantomatiques ayant la haine contre les titans, qui ont ôté la vie de tous ceux qui résidaient ici. L’ange au service des titans était bercée dans une illusion, devenue une poupée de chiffon.
J’entends des bruits sourds, quelque chose se rapproche dangereusement et mes sens sont en alerte. Je suis tétanisée, mon corps refusant de bouger, pourtant mon esprit est éveillé et je sais qu’il faut que je déguerpisse. Je me relève avec peine tandis qu’un hurlement bestial résonne au sein même du village maudit. Mes aiguillettes tombent en arrière, la peur tiraillant mon estomac, je sens mon cœur palpiter de manière anormale. Rien ne va. Une ombre s’avance, plus noir que la nuit, plus sombre que les abysses, je n’ai pas le temps de décrire l’immondice qui se rapproche, prenant les jambes à mon cou. Préférant partir au loin dans la ruelle, je m’engouffre entre deux maisons pour ressortir dans un jardin et y découvrir un abri en bois. Je décide d’ouvrir la porte, jetant un regard en arrière, la Bête rôde et me cherche. Déglutissant péniblement, je m’installe contre les planches de bois et referme le loquet, assise dans le noir et attendant patiemment de pouvoir sortir de là. Espérant que l’ennemi se fraie un chemin par-delà les maisons de pierre pour me laisser tranquille. Qu’il est bien beau de rêver. Je respire péniblement, je tente d’utiliser mes pouvoirs mais rien ne se passe, ma magie semble inexistante, inefficace. Je porte mes mains devant ma bouche lorsque j’entends des rires cristallins non loin, puis le grondement de l’Ombre. Les yeux grands ouverts, seule et sans défense, j’imagine et comprends ce que ressentent les humains lorsqu’ils font face à des ennemis aux grands pouvoirs. Et pourtant, les Hommes savent se battre et affronter leur peur, pourquoi n’en ferai-je pas tout autant ? Je n’ai aucune stratégie et si je venais à mourir ici, je ne pourrais pas accomplir de grandes choses pour le Nouvel Ordre, ni pour les mortels que je souhaite protéger. Je découvre à l’intérieur du cabanon une pelle, une fourche et d’autres outils de jardinage, ce qui pourrait très certainement m’être utile.
Soudain, des griffes se plantent dans le toit du cabanon et font voler en éclats des morceaux de bois. Dans un cri de peur, tout en recouvrant ma tête de mes bras, les débris me tombent dessus et une autre attaque explose les murs, me propulsant un peu plus loin. Je suis heurtée à la tête, tandis que la Bête est devant moi, dressée de tout son long. Je n’arrive pas à discerner sa forme qui ne cesse de s’agiter, comme un voile d’ombre. Regardant avec hâte autour de moi, je distingue la fourche de tout à l’heure et m’en empare d’une main agile. Je me relève et tient fermement l’arme en direction de cette entité. Je me sens nue sans mes pouvoirs, sans mon mana, je ne peux pas rester devant cette chose avec une simple fourche. Celle-ci s’avance dangereusement et je repars dans une course poursuite effrénée. Que se passe-t-il donc ? Je ne comprends pas pourquoi je suis vêtue ainsi, ni comment la ville est de nouveau sur pied. Je repars en direction de la maison et aperçois une ombre humaine non loin. Le cri de la Bête résonne encore, je lui crie :
— Pars ! Ne reste pas là !
Et me faufile à l’intérieur de la maison où je me suis réveillée. Je me cache, complètement abasourdie, gardant précieusement l’arme précaire contre moi. Pas de Claymore. Pas de magie de lumière. Au fond de moi, j’ai le sentiment que rien de tout ceci n’est vrai, pourtant le filet de sang séché sur mon front est vrai. Que puis-je faire ? La voix cristalline résonne dans ses oreilles et lui murmure des mots capables de la briser, de la tourmenter des jours, des nuits et peut-être même toute une vie.
— Sors de là !
— Tu ne peux échapper à ta fatalité. Tes pères t’ont abandonnés, laissés pour compte car tu n’as rien accompli.
— Ce n’est pas vrai ! Sors de ma tête ! commençai-je à hurler.
— Tu n’es rien. Sans talent ! Ta vie n’est qu’un mirage, tu ne mérites pas de vivre !
— Je vais te détruire, scélérat ! criais-je
***
Le rire cristallin s’atténue pour devenir un râle d’agonie, un silence s’abat soudain, tandis que des formes se relèvent du sol boueux. Des corps humanoïdes se tiennent debout, l’homme aux yeux vairons ainsi que son escouade étant encerclé par une vingtaine de monstruosités. Ses hommes attendent le moment propice pour pouvoir pourfendre leurs ennemis. Personne ne se serait douté que de telles entitées erraient dans ce village perdu au milieu des brumes, ce hameau détruit au milieu de ces terres désolées par l’arrivée des titans. Les zombies émettent des bruits gutturaux semblables à des gargouillements, la cavité de leurs yeux ne laissant apparaître qu’un trou béant. Attrapant divers objets tels que bout de bois, pierre ou encore des objets contondants, les êtres sans âmes courent en direction de la troupe proche de l’ange, en proie aux illusions d’un spectre.
Les Serres Rouges se mettent en position de combat et entament des coups d’épées déchiquetant leurs ennemis. Sans pitié, le corps des zombies gisent à même le sol dans une marre de sang noir mêlé à la boue. Ils savent pertinemment que leur point faible réside dans le crâne et ne lésinent pas à briser l’os frontal. Les lames s’acharnent, dansant presque dans un glas sinistre tandis que la troupe fait voltiger des têtes. Une véritable danse macabre contre des êtres dépourvus d’âmes et d’empathie. Les zombies sont faibles et ne sont qu’une distraction tandis qu’un être plus puissant erre au-dessus du sol, à quelques mètres, possédant l’esprit de Luvïel.
Le spectre draine l’énergie de l’ange, récupérant tout sentiment de bien-être et de bonheur. Il entame un long processus de déstabilisation, profanant la foi de la belle créature ailée qui, sans s’en rendre compte, pourrait être brisée. Cet endroit est maudit.
— Vous n’auriez pas dû vous trouver ici. Tout ce qui vous attend est une mort certaine ! Votre corps viendra nourrir les terres arides de Shoumeï.
Tandis que le spectre se faufile dans la brume, d’autres bruits gutturaux se rapprochent dangereusement de la troupe. Les corps des défunts ressuscitent pour venir troubler les mortels. Le hameau comportait un bon nombre d’habitants, rester dans les parages peut s’avérer mortel. Luvïel, bien que prise dans sa torpeur, émet dans un murmure :
— Pars, ne reste pas là …
Un écho résonne dans ma tête, comme un appel au loin, une voix masculine et grave qui me murmure de m’accrocher. Je me demande si ce que j’entends n’est que le fruit de mon imagination. Recroquevillée sous le lit avec la fourche en main, je me dis que tout ceci me parait bien étrange et qu’il n’y a aucune issue possible, hormis celle d’affronter la bête. Cette monstruosité noirâtre et informe remplie de rage, détruisant d’un revers de patte tout obstacle qui me sépare de lui. Le silence, je n’entends que mon léger souffle contre le bois de la chambre tandis que je serre l’arme contre moi. Je ne veux pas être faible, je ne dois pas paraître faible. Je vais affronter ma peur et faire en sorte de sortir d’ici en annihilant cette chose. Rien n’est insurmontable. A plat ventre contre le bois, je rampe jusqu’à ce que mon corps soit sorti de dessous le lit. La pluie battante n’est plus, mon cœur s’accélère, ce silence est oppressant et j’ai comme un mauvais pressentiment. Je pose un pied devant l’autre jusqu’à la fenêtre, le bois de la chambre grince et tandis que je regarde en direction de l’embrasure, je m’élance en arrière dans une roulade, faisant basculer le lit. Une énorme patte noirâtre s’abat contre la façade de la maison et détruit l’entiéreté du mur, brisant les miroirs, des poutres en bois s’envolent au-dessus de ma tête et des copeaux se dispersent tout autour. La chambre est à moitié pulvérisée, le mobilier est broyé, les murs déchiquetés, plus rien ne me protège. Cette chose m’en veut pour je ne sais quelle raison, seulement, je ne serai plus la petite souris piégée. Je me lève et avance d’un pas décisif contre cette espèce inconnue. M’emparant de mon arme de fortune sur le sol, la maniant comme la claymore, les sourcils froncés et prête à en découdre, je prends de l’élan et cours vers le vide qui nous sépare. Là où tout a commencé, je souhaite terminer une bonne fois pour toute cette course poursuite et affronter le monstre qui me sépare de la réalité. Dans un cri de rage, la fourche s’abat sur le monstre, ses pattes noirâtres tentent de me lapider seulement, plus rien. Je me retrouve happée à l’intérieur de la bête, je ne vois rien et n’entends qu’un rire de petite fille. Quelque chose apparaît devant moi, une forme spectrale, poings fermés et un visage indescriptible. Je compris que tout ceci n’est qu’une illusion et que je suis prisonnière de mon propre esprit.
— Que cherches-tu, spectre ?
— A me venger., dit-il dans un râle.
— De quoi veux-tu te venger ?
— De toutes les créatures issus des titans.
— Pourquoi ?
— Ils ont détruit ma famille, détruit ma maison, détruit mon village. Ils ont pris tout ce que nous avions, personne n’a survécu. Dorénavant, je ne suis que haine.
— Je n’ai rien à voir là dedans. Si les titans sont venus, c’est pour une bonne raison. Le monde est corrompu par le mal, ils sont venus faire table rase.
— Les titans ne sont rien de plus que des monstres, pestifère-t-il.
— Les titans apportent bien plus que tu ne peux le croire, spectre ! Les mortels les ont reniés et oubliés ! Les titans n’ont pas eu d’autres choix que de fouler le sol pour faire passer un message. Mais vous ne voyez que le mal et le chaos !
— Si c’est le cas, pourquoi vous, créatures des titans, ne vous ont-ils pas demandé de les rejoindre dans ce terrible glas ? Le spectre rit, presque comme un chant qui résonne. Il apparaît ensuite derrière moi avant de continuer. Vous, créatures des titans, ne voyez même pas que vous n’êtes plus rien pour eux. Des pions à jeter.
— Spectre, il suffit !
— Tu vois, tu n’as rien à contredire. Où étaient les titans lorsque Shoumei est tombé ? Où étaient les titans lorsque tes ennemis t’ont encerclée ?
Le rire du spectre résonne comme un glas sinistre, je suis en colère et prise d’une rage intérieure. Ils ne comprendront donc jamais. J’ai longtemps cru en la parole, à l’importance du choix des mots lorsqu’un adversaire est face à nous. J’ai cru que j’avais le pouvoir de changer le cœur des Hommes. Encore aujourd’hui, j’y crois et ne me laisserai pas abattre. Toutefois, comme Seagan l’a évoqué, certains êtres impurs doivent être éradiquer. Dans cette obscurité malsaine, je tente de concentrer mon énergie tout en concentrant ce sentiment de colère qui me submerge.
— Je n’ai que faire de tout ceci. Je n’ai que faire de tes petites manigances, spectre. Tu vas mourir.
Une lueur émane de mes mains puis parcourt tout mon corps, de plus en plus vive. Le spectre ne peut pas s’approcher d’une telle lumière, cela lui brûle les yeux. Je reprends confiance en moi et ressens mon mana disparu. Mes ailes apparaissent de nouveau dans mon dos, une chaleur réconfortante m’inonde de part et d’autre. Dans un cri de rage, je laisse exploser cette énergie de lumière et j’expulse de mon esprit la bête qui me hante.
J’ouvre les yeux et me retrouve assise contre un socle en pierre dans une espèce de grande église. J’entends des bruits gutturaux, des coups de métal et des voix d’hommes. Sortant de cette torpeur, j’aperçois la poupée de chiffon qui brûle dans mes mains et finit réduite en cendres. Devant moi se dressent des guerriers aux armoiries que je ne reconnais pas, aux couleurs de rouge et noir, encerclant ma position. Je me relève en titubant, posant une main contre mon front, le temps de retrouver mes esprits. Je suis enragée. Le spectre rôde et sans l’aide de ces chevaliers, je serai certainement prise aux mains de ces monstres.
— Je m’excuse par avance de mon… absence.
Mes yeux s’illuminent, je déploie mes ailes et m’envole au-dessus du groupe. Concentrant mon mana, une dizaine d’épées de lumière apparaissent en cercle autour de moi. D’un revers de main, je les agite et les élance en direction des squelettes et des zombies qui nous barrent la route. Dans un sifflement strident, les armes de lumières s’abattent sur quelques ennemis qui s’enflamment à leur contact. Ils ne pourront pas ressusciter. Cela n’est qu’un avant goût, en tout cas, je compte bien aider et remercier ces hommes qui me sont venus en aide. J’aperçois l’un d’eux se précipiter vers un amas de chair aux multiples visages déformés. Je décide d’aveugler l’amas de chair avec un rayon de lumière, tandis que l’homme aux cheveux sombres s’élancent armes en main vers la créature. La lumière baigne tout son corps et ne permet pas aux autres entités de s’approcher sous peine d’être cramé. Seuls les mortels ne souffriront pas de ce halo bienfaiteur.
Le combat est digne d’une scène de livre. Tandis que le héros parvient à éviter un coup violent, il brandit ses épées. Du sang jaillit des plaies de la monstruosité, aussi noir que l’encre de sèche. Dans un cri d’effroi, la bête gesticule et tente de braver l’adversité du mortel, prise d’une rage certaine. Les gestes du guerrier sont comparables à une danse endiablée, ses épées pourfendant la chair du golem aux multiples facettes. Il découpe sans broncher, défend ses alliés et occit une dernière fois la bête faite de boue, de viscères et de cervelles. La lumière s’affaiblit jusqu’à disparaître de mes mains, laissant la nuit happer l’intérieur de l’église. Le temps que les yeux reprennent connaissance des lieux, je descends avec légèreté dans sa direction, tandis que la troupe s’affaire à rejoindre également le guerrier à l’entrée du bâtiment, maintenant leur bouclier. L’homme s’approche, son regard est différent, dur et glacial. Ses cheveux ainsi que son armure sont noyés dans le sang. Il dégage quelque chose de mauvais. Son regard et les cicatrices sur son visage ne lui donnent point un air amical. Il semble être le meneur de ce groupe d’hommes impitoyables. Ce guerrier a certainement une expérience accrue du combat, d’autant qu’il possède des lames dont je n’avais encore jamais connu l’existence. Il jette un bout de tissu pour essuyer le sang sur son visage, sa voix forte et grave résonne dans la pièce sainte. Son nom ne m’évoque rien néanmoins, je le garde précieusement dans mon esprit. Après tout, il fait partie de ceux qui m’ont sauvés. Je replie mes ailes et déclare avec un ton neutre :
— Luvïel est mon nom. Je viens des terres lointaines, par delà les monts et les rivières. Je volais au-dessus des collines rocheuses avant de me retrouver piégée dans cette épaisse brume. Je pensais pouvoir m’entraîner au milieu des terres hostiles.
Il est vrai que je cherche avant tout à devenir une femme plus forte, mentalement et physiquement. Seagan a fait de moi une membre de la Main en représentant le peuple. Je souhaite contribuer au Nouvel Ordre en transformant les maux en bonheur, permettre un équilibre au sein de ce groupe d’individus prêt à redorer la religion. De plus, les titans m’ont donné la mission de rassembler le cœur des mortels, de trouver le droit chemin en écoutant et prônant la voie des Divins. Malheureusement, tout ne s’est pas passé comme prévu. Je reste sceptique quant à ce groupe, leur tenue n’est pas très sophistiquée mais reste imposante, leur technicité ainsi que leur coordination montre une certaine sagesse dans leurs agissements. Ce ne sont pas de simples barbares parcourant les terres shoumeïennes. Les Serres Pourpres. Ont-ils été mandés ou bien servent-ils quelqu’un sur les terres désolées ? Voyant que le champ est libre, quelques hommes de Deydreus s’affairent à bloquer tous les accès. M’invitant à le rejoindre près de l’autel, il dépose une carte et montre du doigt plusieurs points stratégiques. Cet homme était préparé en venant jusqu’ici, est-ce qu’il savait pour les entités ? Le spectre ne nous souhaite point sur ces lieux et il ne tardera pas à revenir. Sa voix rauque me surprend, il est clair, concis et conçoit une tactique. Toutefois, mon regard se durcit lorsqu’il évoque mes Pères. Je ne relève pas, ce n’est pas le bon moment. Sans dire un mot, je le suis simplement du regard et suit le mouvement tandis qu’un de ses compagnons d’armes l’interpelle. Ainsi, nous ne connaîtrons pas le repos tant que ces squelettes ne seront pas réduits à néant. L’église semble encerclée d’autres immondices, cet endroit maudit est bien pire que tout ce que j’ai pu affronter jusque là.
— J’opte pour la scierie, peut-être y trouverons-nous quelque chose d’intéressant. Dans tous les cas, vous êtes le guide de ces lieux. Je vous suis à distance.
Leur bouclier en position, ils sont prêts à suivre l’ordre de leur meneur, qui s’élance en brandissant son arme sur son destrier. Il n’a pas peur d’affronter des morts-vivants, ce qui montre une grande détermination et du courage. Ou peut-être un peu de folie. Menant l’assaut, il se précipite accompagné de ses soldats, dégageant ainsi la voie pour les laisser passer. Restant au-dessus de leur tête de quelques mètres, je propulse quelques rayons de lumière provenant de mon regard contre des chiens squelettiques. Ceux qui s’élancent en montrant les crocs près du peloton de soldats expérimentés. Les quelques morts-vivants ne font pas long feu et nous parcourent ainsi plusieurs mètres au sein de la ville maudite, cherchant la scierie. Un silence s’installe tandis que l’atmosphère est palpable, je ne sens que mon poul et une légère brise sur mon visage. La brume n’est plus aussi dense, il reste difficile de voir à plus de cinquante mètres devant nous. J’utilise ma senseur magique pour pouvoir éviter des pièges ou bien ressentir la présence d’ennemis. Nous évitons quelques rues et contournons en gardant des forces pour la suite à venir.
Le terrain se dégage et nous nous retrouvons à l’extérieur de la ville en ruines, quelques arbres tiennent encore debout, mais semblent aussi morts que toutes les âmes ayant vécues ici. D’innombrables planches sont parsemées, le sol recouvert d’une fine couche de cendre et un énorme bâtiment à moitié explosé. La toiture est fendue à certains endroits, le lieu n’est pas accueillant. Des os sont disséminés aux quatres coins, on retrouve même un squelette contre une paroi en bois, comme s’il avait tenté de s’échapper, sans succès visiblement. Je me demande ce que Deydreus pense trouver dans ce dédale. Je reste aux aguets, toujours dans les airs et me sens observée. Peut-être est-ce encore dû à ma confrontation dans mon esprit avec le spectre. Devant nous se dresse un autre bâtiment, plus grand, avec une entrée délabrée et une poutre maintenant la porte. L’intérieur est sale, rempli de poussière et de cendres, des amas de bois et de lanières sans dessus dessous. Je suis oppressée.
— Cet endroit ne me dit rien qui vaille. Qu’êtes-vous venus faire ici ? Est-ce que, vous aussi, vous avez cette désagréable sensation d’être observé ?
angelos Dei ascendentes et descendentes supra Filium hominis
Intense. Froid. Violent. Mon corps tressaille d’excitation et de peur, j’ai la nette impression qu’une sombre aura nous enveloppe d’un voile. Quelque chose ou quelqu’un se mue parmi les ténèbres, une chose qui n’a pas lieu d’être. Ma gorge est sèche, le stress me gagne tandis que Deydreus, le guerrier aux sombres armoiries, guette tout en me répondant d’une voix naturelle, bien qu’un peu basse. L’oppression que l’on ressent nous jette un froid. Cette chose veille sur nos moindres mouvements, nos moindres paroles, comme si nous n’étions point les bienvenus. Je me promets qu’à l’avenir, pour errer au cœur des terres de Shoumei, j’aviserai de recruter un groupe de guerriers. Seule, il est rarement impossible de survivre. Soudain, un des équipiers du chevalier manque de se faire déchiqueter, il change de position en vociférant. Je suis subjuguée par les mouvements et la stratégie adoptée du placement de ces mortels, leur manière de prendre les armes et de rester impassible face à l’inconnu. Une énorme griffe se retira dans l’ombre dans un crissement sinistre puis, lorsque des planches volèrent en éclat, une créature s’approcha devant nous. Le son de cette entité est anormal, guttural et indescriptible : un étrange mélange d’os broyé, de crépitement de bois et d’un cri aigu de bambin. Il serait cocasse de croire que cette étrange atrocité soit seule. Une fois son cri achevé, des bruits de pas lourds et secs font trembler le sol, des êtres similaires à l’étrangeté se manifestent en se confrontant aux guerriers sombres. Je remarque le presque visage de ces êtres difformes et sales, voire quasiment des traits humains pour certains. Le pire survient lorsque d’autres entités, plus petites, ressemblant fortement à des enfants, vinrent affronter les guerriers. Mon esprit se fige, je n’avais jamais vu ça auparavant. Tandis que le leader du groupe abat sans sourciller certaines de ces créatures au son étrange, toute son équipe fait de même. Leurs épées font un vacarme ahurissant lorsqu’ils s’abattent sur les vermines. Comme ci le bois était pulvérisé violemment. Alors que je me retrouve au milieu d’eux, je concentre ma magie pour créer un espèce de cône lumineux qui en fait fondre trois en tas de cendres. Comme Seagan, je tente de créer des glaives de lumière qui nous entourent, les guerriers et moi-même, avant de fendre les airs pour s’abattre sur les ennemis et les broyer. Ma claymore en main, je déploie une aura d’une lumière salvatrice qui rayonne parmi la brume. Il me faut garder de la magie. La voix de l’homme aux cheveux hirsutes et à la figure de sang s’élève parmi ce raffut, proclamant qu’il faudrait s’élancer vers un monstre bien plus coriace. L’entité au bras éthéré doit être notre cible principale. Bien entendu, nous avancerons ensemble à travers ces sauvages sans nom.
Mon regard se dirige dans la direction indiquée par Deydreus, la créature émet comme un rictus, dévoilant un sourire carnassier. L’aspect verdâtre lui servant de bras diffuse un étrange rayonnement parmi la brume. Les glaives de lumière disparaissent après qu’elles aient toutes atteint une créature, sauvant par moment un des membres du groupe. Mes ailes sont repliées dans mon dos et j’attends le bon moment pour m’élancer, arme en main, afin d’affronter la bête de ces lieux maudits. Je ne dois pas penser à la peur, je dois surtout ressentir la rage et la hargne de l’affrontement. Mon corps est en émoi, tout mon être palpite d’une envie irrépressible de détruire celui qui a causé du tort à ce village, perdu parmi les terres de Shoumei. Ce village a été éradiqué par l’atrocité de ces monstres. Jamais, les titans n’auraient causé de telles ignominies. Jamais les mortels n’auraient subi de plein fouet une violence si extrême de la part de mes Pères. Ou bien, n’est-ce là que le résultat des mortels ayant oublié leur foi envers nos Divins, ayant préféré prêché le Malin et se laissant berner par les vices du chaos. Dans ce cas, mon devoir en tant que créature des Titans, n’est autre que d’éradiquer ceux qui ont été corrompus. Comme me l’a dit Seagan, l’Ordalie doit s’abattre sur les Hommes. Et si le Mal s’est réincarné en ces sordides êtres informes, alors ils seront galvanisés par la lumière purificatrice. Les petites créatures sont agiles et sautent dans ma direction, lames en main. Leur corps menu s’effritent au contact de la lame bénie, un gémissement criard, avant de s’éclater sur le sol en plusieurs morceaux de bois, de terre et de chair. L’étrangeté verdâtre, au fond du bâtiment, attend.
Dans mon esprit, seul compte mon but qui n’est autre que l’abomination qui nous fait face. De pouvoir la baigner de cette douce lumière qui le consumera puisqu’il est impur. Je comprends ma voie, je sais dorénavant que je ne peux pas sauver tous les mortels. Ma foi et mon cœur sont grands, pourtant, les mortels ayant failli dans leur tâche d’aimer et d’adorer les Dieux finiront par mourir du jugement divin. Il y a quelques mois, je n’osais prendre les armes de peur de détruire pour le bien des mortels et des Divins. Maintenant, je comprends au fur et à mesure, que les âmes altérées ne pourront pas être sauvées et qu’il est de mon devoir de les éradiquer. L’abomination qui me fait face est un de ces exemples. Les sourcils froncés, le regard plus lumineux que jamais, dans un cri de rage et d’espoir, je brandis mon arme et m’élance sur l’être au bras éthéré qui me propulse avec violence contre un mur de bois. La propulsion fut si virulente qu’elle fit voler en éclat quelques-unes des étranges créatures, laissant échapper une onde de choc qui éjecta tout le monde. Mes yeux sont clos, je n’arrive pas à me relever car une de mes ailes est bloquée entre le mur et une poutre en bois. Je tente de me relever mais le poids des débris sur mon corps ne me permettent pas de m’échapper.
Non. Ne cède pas à la panique.
L’entité au sourire carnassier se met à rire, une hilarité si intense qu’elle résonne aux alentours. Ébranlée, je vois d’un œil rouge tandis que j’essuie le visage d’un revers de manche. Mon gant blanc est salit par la crasse des cendres, de la terre et du sang. Voir mon propre sang me met mal, j’ai l’étrange sentiment de revivre des événements passés. Relève toi, fille des titans. Ce n’est pas l’heure de faillir. L’étrange monstre éthéré craque ses membres et avec une rapidité hors du commun, il s’élance en me frappant au visage. Ce qui brise le mur et la poutre qui me retenaient prisonnière pour me propulser encore plus loin. Le bâtiment n’est plus très stable, la poutre devait être un poids de stabilité pour la structure. Jeter dehors, la brume est intense et je n’ai plus mon arme. Elle a très certainement dû être projetée en même temps que mon corps lors de l’assaut de la bête. Je me relève péniblement, mes jambes sont écorchées et j’entends encore ce rire quelque part. Il s’amuse. Prise d’adrénaline et d’une grande frénésie, je déploie entre mes mains une boule de lumière avant de la diriger dans la direction du rire. Je projette la boule qui émet un son strident et crée une explosion de lumière, là où se tenait le bâtiment.
— J’ai quelque chose à te montrer, j’espère que tu vas apprécier.
Tandis qu’il m’élançe ma claymore, les Serres s’emmagasinent autour de nous, s’ensuivit une multitude de coups tranchant et décapitant nos ennemis, sans aucune once de regret. Les hurlements sinistres des entités résonnent dans toute la scierie, ce mélange de bois et de chaire qui éparpille le sol, les monticules de cadavres non-humains s’agglutinent, donnant à la scène un aspect horrifique. Nous vainquîmes l’étrange bestiole au bras éthéré, sans pour autant comprendre davantage la nature de cet être infâme. Je reste sceptique sur ce lieu et sur ce qui a pu se produire depuis l’arrivée des titans. J’ose croire que les corps de ces monstres soient ceux des vivants ayant été des impies, leur foi ne les as point aidés et ils se sont retrouvés piégés entre les griffes de mes pères. Alors qu’il me demande comment je me sens, j’apprends que cet endroit est celui qui serait le moins « exposé » par rapport au reste de la ville. Alors comme ça, cette bourgade a encore bien des choses à dévoiler. Je me sens un peu nauséeuse quant aux évènements depuis mon arrivée en ville. Spectres, morts-vivants, des êtres de bois et de chair … Que peut bien être la suite ? Tandis qu’il retire son heaume, son regard vairon me transperce et ses mots sont encourageants, bien que sous cet aspect de guerrier chevronné se cache un homme terrifiant. Je ne souhaiterais point l’avoir comme ennemi. Nous nous arrêtons quelques instants pour reprendre notre souffle, panser les blessures et pour certains, s’hydrater. La nuit est loin d’être terminée et de ce que je comprends, nous risquons de rester là encore un temps. Je pourrais très bien les laisser là, continuer leur besogne, ce pour quoi ils doivent être grassement payés. Je reste sur mes gardes, qui me dit que je ne suis pas au bout de mes peines ? Seulement, je ne suis pas ainsi. Ces hommes en armure d’ébène sont venus me prêter main-forte là où j’aurai pu y laisser la vie. Nous avons eu le luxe de nous frayer un chemin parmi les damnés jusqu’à arpenter ce chemin menant par-delà le village, puis affrontant maintes étrangetés animées par une force démoniaque. Je m’approche d’un des membres du groupe, utilise ma magie de soin pour panser une blessure un peu plus profonde. Ce n’est pas le temps à la rigolade seulement, rien ne m’empêche de décocher un sourire bienveillant envers ce mortel. Il est temps de reprendre la route et bien que j’eus une pensée pour m’enfuir de ce lieu maudit, je compte en savoir plus sur ce qu’il s’est passé ici en compagnie de cette troupe guerrière. J’ancre leur visage dans mon esprit, chacun d’eux ayant un rôle spécifique, une force qui leur est propre. Sans oublier leur chef : Deydreus Fictilem. Il est intelligent, robuste et surtout, il sait commander une équipe. Ce que je trouve remarquable, c’est cette force de frappe et ce ton qu’il emploi, d’autant que les Serres Pourpres sont réellement en symbiose. J’aimerais apprendre leur parcours, d’où viennent-ils et qui sont-ils réellement.
Quatre hommes s’en vont, prenant le cheval de l’homme au regard sévère, je les aperçois s’éloigner. Le cliquetis de leurs armures accompagnés des pas lourds et des bruits de sabots, ils disparaissent dans la brume. En équipe réduite, nous nous dirigeons dans une autre direction. Je survole de quelques mètres leur tête, préférant avoir un œil sur les hauteurs. L’endroit est silencieusement mortel, nous restons sans arrêt sur nos arrières. Qui sait ce qui peut se trouver dans l’ombre des ruines d’une vieille maison ou tout simplement dans la terre, ou peut-être même le ciel avec des rapaces et autres spectres. Je n’avais jamais connu un tel déferlement de violence, de terreur et de sauvagerie. Là-haut, dans les montagnes de Célestia, nous ne sommes pas pour autant plus en sécurité. Néanmoins, nous ne connaissons aucunement de telles entités capables de nous faire vivre les pires atrocités. La voix de Deydreus s’élève alors, me faisant légèrement sursauter tandis que j’étais plongée dans mes pensées. Il me raconte l’histoire de cette ville et surtout de ce manoir qui nous fait face. Je redescends légèrement, m’approchant un peu plus de lui pour qu’il n’ai pas à hausser le ton. Le chef de groupe continua son récit sur les intentions de cette baronne, son fanatisme extrémiste et sa manière de juger ceux qui doutaient de la véracité des titans. Digne d’une histoire d’horreur, j’écoute les mots de l’homme à l’armure d’ébène et au casque cornu, je tressaille. Qui me dit que ce qu’il raconte est véridique ? J’ai beaucoup de mal à interagir avec lui, peut-être par peur de vouloir défendre mes pères. Je ne souhaite aucune violence. Toutefois, cela me rappelle Seagan et sa manière de juger les hérétiques, sans les mises à morts, préférant leur retirer un sens plutôt que de les emmener directement auprès du royaume des Gardiens. Je suis encore bien trop naïve dans cette civilisation perdue et détruite, ayant préféré me voiler la face loin du regard des mortels et du monde entier. Cependant, je compte clarifier quelque chose entre nous :
— Je ne tolère pas l’injustice et je ne tolère pas la manière forte. Je ne suis pas non plus en accord avec les mortels ayant perdu la raison et se prenant pour des êtres aux pouvoirs démesurés, quand bien même leur force et leur esprit soient grands. J’ai découvert un homme ayant une similitude avec ce que vous dîtes. Néanmoins, j’aspire à le faire changer et qu’il retrouve l’Humanité dont les Hommes ont hérités. Les titans sont mes créateurs, mes pères, mais au-delà de ça, ils sont aussi ceux qui ont puisés dans leur être pour façonner ce monde et créer toute chose. Je ne suis pas en accord avec ces principes, Deydreus. Tout ce que je veux, tout ce que j’espère, c’est permettre au monde d’ouvrir les yeux. Beaucoup de mortels se sont adonnés à trop de vices, se perdant dans la bestialité et le mensonge. Alors, peut-être que les titans ont décidés de détruire ce qu’ils avaient construits.
En réalité, mes Pères me font peur. Ils sont grands, puissants et créateurs de toutes choses, je les respecte et les aime car ils sont avant tout ceux m’ayant mis au monde. Je reste dévouée à leur cause, bien que j’eus compris que la quête que l’on m’avait attribuée est désormais caduque. Les mortels ne sauront point m’écouter, ils ne pourront pas forcément laisser l’amour et le pardon naître dans leur cœur, ne désirant nullement aimer les titans pour toutes les douleurs qu’ils auraient causés. Suis-je déçue des mortels ? Sans doute. Pourtant, je crois encore aujourd’hui qu’il est possible de ramener à la raison les mortels, de les mettre sur la bonne voie et qu’ils renient le Chaos, le Vice et le Mensonge. Que tout ce qui a fait naître l’homme impur s’éclipsent pour devenir que le bon. Mon regard ambré se porte de nouveau sur les Serres Pourpres et mon esprit me hurle que jamais, ces gens ne pourront changer. Quelle dommage. Je ne suis pas comme Seagan, chacun est libre de vivre ou de croire qui il veut. Il faut accepter son Prochain comme il est. Cependant, celui qui commettra le pire des actes méritent l’ordalie, au nom des Divins. Car celui qui commet seulement le Mal n’est que Chaos et Destruction et ne peut régir sur le monde. Je serre les poings. C’est si compliqué, le cœur des Hommes. Heureusement, ma foi est grande. Une foi intangible envers mes créateurs mais aussi envers l’Humanité, bien qu’elle soit corrompue. Car tous ne sont pas des êtres abjects.
Quant à cette baronne, si l’histoire s’avère véridique, je souhaite voir cela de mes propres yeux. Nous pénétrons à l’intérieur du manoir après avoir enfoncer la porte d’entrée. L’endroit est sombre, on y sent la poussière et une odeur de mort. A l’intérieur de la bâtisse, des statues arboraient comme d’étranges rictus, sculptées dans une espèce de roche ressemblant à du marbre. Mon cœur se serre à la vue des entités, comme si j’étais effrayée par leur jugement. L’endroit est immense et beau malgré l’obscurité environnante. Le repos fut de courte durée puisque nous entendons des bruits sourds provenant d’un coin de la pièce. Sortant de l’ombre, de nouvelles entités jusqu’alors inconnues vinrent nous accueillir. Ces horreurs me font dresser les aiguillettes sur ma tête, leur cri est étonnamment singulier et mon corps refuse de bouger lorsque j’aperçois des formes religieuses s’approcher.
— Qu’est-ce donc ? Par Aurya, je n’ai jamais vu de telles abominations !
Les poings et les dents serrés, je ne dois pas me laisser vaincre par la peur et dois aider l’équipe des Serres Pourpres à dégager le champ. Ceux-ci se mettent en position de combat tandis que je survole l’immense pièce bordée de statues. Au-dessus des airs, je concentre toute ma magie et repère les étranges entités qui avancent vers les guerriers. Dans un geste de concentration, des liens de lumières, semblables à des chaînes, s’emparent d’un membre de chacune des créatures. Pour l’une des religieuses, le lasso sacré la retient au niveau de l’abdomen, pour la deuxième, celle-ci est retenue par le cou, laissant leurs innombrables bras gesticuler dans tous les sens. Telle une toile, les chaînes qui entourent les créatures peuvent se briser. Je préfère les retenir pour laisser le loisir aux hommes de Deydreus de les découper.
— Je ne vais pas pouvoir les retenir très longtemps ! dis-je en fronçant les sourcils et concentrant mon énergie dans ses chaînes de lumières sortant de mes mains.
Le tintement est comme celui du cristal, ressemblant en tout point à cette magie tangible comme pour le dôme de lumière. Il est l’heure de commencer la prière.
Uni, le groupe d’hommes s’abat sur les ennemis dans une rage sanguinolente, déployant leur puissance destructrice dans des gerbes de sang. Deydreus est la voix qui guide son groupe, il représente la grandeur et la force, ses paroles sonnent comme un glas dans nos oreilles. Son ton diffère lorsqu’il s’adresse à moi, du moins, je le ressens ainsi. Puisse la Lumière continuer à briller, puisse l’Horreur se dissiper pour nous laisser quelques instants de répit. Les macchabées déchiquetés, nous continuons à monter les escaliers, rencontrant d’autres créatures encore plus stupéfiantes. Nous n’en finirons jamais et les monstres dans un mélange de chair et de roche ne cessent de nous répéter les mêmes mots, encore et encore. Je regarde avec appréhension ces bêtes sans cœur, ont-elles même une âme en leur sein ? Plus nous arpentons les sommets et plus mon être se fige, ne sachant quoi penser de toutes ces ignominies. Seagan n’est plus là pour me protéger, sa Lumière protectrice ne peut venir à bout de ces animosités, sait-il même que ces entités existent ? Les Serres Pourpres ne fléchissent pas, je ressens pourtant leur corps fatigué, la sueur qui perle sur leur front et cette envie irrépressible d’en terminer avec ces troubles. Alors que sous les effluves de sang, de coup d’épée et de sortilèges de lumière nous parvenons à nous frayer un chemin, quelques hommes se placent en arrière pour fermer la marche. Nous ne pouvons pas reculer, il est trop tard, désormais. Pour la première fois de ma vie, j’ai la nette sensation d’avoir semé le chaos, la désolation et la mort, même s’il ne s’agit pas d’êtres mortels. Je suis si fébrile.
Nous n’avons pas peur d’affronter de nouveaux cristallins et de femmes religieuses aux multiples bras, laissant derrière notre passage une odeur de mort. Le carnage ne se termine pas, les assauts sont multiples et ma magie diminue, je ressens également une certaine fatigue spirituelle. Alors que nous nous trouvons face dans ce long couloir, non loin de deux grandes portes, menant très certainement à la pièce la plus importante de ce manoir, nous voyons apparaître six nouvelles entités. Sans avancer d’un pas, nous discernons les traits anormaux de ces étrangetés, un mélange de morts et de vivants, un plumage aussi blanc que la neige sur tout le corps hormis la tête qui laisse apparaître un visage squelettique. Ils n’ont pas de nez et leur mâchoire est aussi large que la gueule d’un ours, parsemé d’innombrables crocs acérés. Je n’avais jamais rien vu de tel, mon âme me hurle de ne pas rester ici, pourtant mon regard se perd dans les orbites de ces étranges formes. Sur chacun d’eux, des auréoles d’un rouge sanguin sont érigés, virevoltant presque au-dessus des crânes à la peau asséchée. Soudain, les six entités se mirent à parler à l’unisson, dans un chant macabre et dissonant, daignant pointer du doigt chacun de nous. Sans crier gare, sans même pouvoir dire quoi que ce soit, nous sommes acculés par des piques sanglantes. Telles des aiguilles, elles s’abattent sur nous et filent tel le vent, nous n’avons même pas le temps de parler stratégie que mon instinct fit réagir mon être tout entier.
J’englobe le groupe d’aventuriers dans une bulle protectrice, les aiguillons de sang n’arrivent pas à percer le dôme de lumière. Malheureusement, ce ne sera pas suffisant pour arrêter ces six entités. Elles parlent littéralement comme si chacune d’elles fait partie d’un tout, les entités ailées ne laissent paraître aucune émotion et nous voilà persécutés. Les apôtres semblent être des êtres protégeant ce lieu, qui n’a rien de sacré à mes yeux. Je regarde Deydreus avant de me téléporter à l’extérieur, au niveau de l’entrée du manoir. Déployant mes ailes, je cherche d’où proviennent les bruits des guerriers et des entités au combat. Le dôme de lumière les protégera le temps que je concentre mon mana pour libérer une tout autre force. Je ne suis pas une faible, je suis certaine de pouvoir montrer un tout autre potentiel et d’aider ces hommes en difficulté. Je veux me prouver que je suis capable de sauver les mortels, quitte à mettre ma vie en danger.
Je dois arrêter de fuir.
Je repère l’endroit où se trouve le groupe, me place au-dessus du toit et commence à concentrer mon mana. Les poings serrés, fermant les yeux, je commence à énumérer un psaume en langue latine, afin de me donner la force et le courage nécessaire dans un temps imparti. Les bras tendus vers le ciel bien gris, mon corps entier est suspendu dans les airs juste au-dessus de là où se trouvent les entités. Pourvu que le dôme de lumière ne faiblisse pas le temps que l’énergie de la lumière se canalise. Soudain, un faisceau lumineux transperce le ciel et mon être, laissant la lumière m’inonder de son aura bienveillante. Le faisceau se heurte au toit du manoir qui réfléchit la lumière de plus en plus vive et dans un cri de rage, je disparais dans un halo de lumière si fort que cela en aveuglerait les morts. Le toit se met à fondre jusqu’à s’abattre sur l’étage en dessous. La lumière ne fait pas de bruit, elle consume tous les matériaux présents dans son champ de projection, liquéfiant la charpente, la pierre, brûlant le bois et s’abat sur deux entités qui hurlent de douleur dans un vacarme ahurissant. Plongée dans mon propre sortilège, baignée dans une lumière si douce, si réconforte, si chaude, je me recroqueville sur moi-même. J’ai l’impression d’être dans un véritable cocon, vivant quelques instants dans un havre de paix, complètement déconnectée de cette temporalité. Je n’ai qu’une envie, retrouver la Lumière qui m’a vu naître, celle qui fut à l’origine de mon existence dans un royaume bien loin de Sekaï, là où les mortels ne régissent pas le monde.
La lumière disparaît progressivement, pour ne laisser qu’un filet blanc s’évaporer comme par magie. J’ouvre doucement les yeux et me sens engourdie, mon corps tremble comme jamais et mes ailes n’arrivent pas à suivre la cadence. Je veux retourner dans cette douceur, dans cette Lumière qui me baignait de toute part, cachée au milieu de ce halo. Je jette un regard vers le ciel, tends ma main comme si je souhaitais retrouver mon monde et puis, mon corps est lourd. Si lourd. Je tombe, mes ailes n’arrivent plus à se coordonner et je me sens dans un état second. Je voulais tellement retrouver mon royaume. Seulement, la dure réalité est que je ne le retrouverai jamais, que je fais partie intégrante d’un monde de noirceur, où terreurs et cauchemars ne font plus qu’un, où la violence et douleur sont maître mot. Je me laisse porter vers le bas, le paysage défile tandis que je plonge dans le trou béant causé par le faisceau de lumière. J’aperçois vaguement les aventuriers qui ont brisé le dôme, lui aussi disparu.
Et je plonge dans la noirceur du rez-de-chaussée, m’abattant avec fracas contre un monticule de poussière et de terre battue. Mon corps ne me répond plus et j’ai la nette impression qu’il va me falloir du temps pour retrouver mes esprits. Je ne peux pas abandonner ces hommes, je suis une femme forte et tenace ! Je n’ai pas pour habitude d’utiliser de tels sorts, je ne suis pas une femme qui cherche le combat. Je suis Luvïel, protectrice des Hommes, membre de la main du Nouvel Ordre, femme ailée du peuple.
Fais-toi violence, Luvïel.
Argh…
J’ai si mal.
Pourquoi… Je souffre ?
J’ouvre un oeil, et puis l’autre et j’inspecte la salle plongée dans le noir total. Mon regard n’est plus habitué à l’obscurité. Je n’arrive pas à bouger. Je tousse et prends une grande inspiration avec beaucoup de difficulté. J’entends l’écho des entités, il en reste encore. Ai-je échoué ? Est-ce que j’ai fait tout cela, pour rien ? C’est à cet instant où je me rends compte que je suis seule. Terriblement seule. Là où j’espère apporter réconfort et amour, paix et piété, personne ne m’écoute, ni même le maître, ni même mes pères. A quoi bon ?
Uh …
Un écho lointain, une voix qui murmure quelques mots tandis que mon esprit sombre dans la noirceur de mon inconscience. Je sens qu’on m’agrippe, qu’on m’enveloppe sans aucune once de violence. Depuis que je suis en dehors des murs de Célestia, j’ai ressenti tellement d’angoisse et de peur, j’ai compris qu’un véritable abîme m’a trop longtemps séparé de cette dure et triste réalité. Je croyais à un monde nouveau, différent de ce que j’ai vécu, il y a 5 000 ans. Seagan m’a tendu la main, me menant jusqu’à ce regroupement de personnes au-delà des monts enneigés, pour bâtir une nouvelle maison à chacun : le Nouvel Ordre. Ces étrangers, qui y vivent aujourd’hui, ont vécu le pire et ont été accueillis à bras ouvert, chacun priant les titans par respect ou par crainte. Difficile de juger le cœur d’un homme lorsqu’il est pris dans la panique. Comment reconnaître un fervent croyant, d’un simple sentiment de peur ? Est-ce que leur foi est un geste de survie ? Les Hommes sont si imprévisibles. Comment leur faire confiance ? Je repense à Seagan ,déplorant vouloir détruire les hérétiques du feu purificateur : l’Ordalie. Je ne conçois pas la violence, mais le pardon. À l’heure actuelle, tout ce que je souhaite, c’est pouvoir sauver les mortels d’une mort certaine et inhumaine. Purifier ces terres, empoisonnées par la magie de mes pères créant des abominations sans âme. J’aimerais libérer les Hommes du joug du mal qui règne en ce monde, apportant une lumière purificatrice et bienveillante. Est-ce que j’ai été congédié de mes pères, car ma foi n’est pas assez grande ? Me voient-ils comme une enfant rebelle ou bien peut-être ne suis-je tout simplement plus vu comme leur propre fille ? Des questions me taraudent de plus en plus.
Tandis que nous sommes au fin fond d’un manoir, entourés de créatures sanguinaires et difformes, un groupe d’hommes parvient à surmonter ces ignominies. Ils ne se laissent pas envahir par des idées noires, suivant à l’aveugle un seul homme qui les mène sur ce champ de bataille : Deydreus Fictilem. Le regard encore dans le vague, je constate qu’une figure masculine me scrute tout en m’apportant des braves paroles. Buvant l’eau que l’on me donne, je me sens revenir à moi bien que mes ailes ne répondent toujours pas. Je sens mon corps qui se contracte et bouge mes doigts un par un. Les Serres Pourpres sont tous là, ou du moins, presque tous. Je ne vois pas leur chef. Un bruit sourd survient et les Serres se regroupent avec leur bouclier pour nous protéger, des projectiles se dispersent dans la pièce et contre les pavois, mon sang se fige, car nous n’en avons littéralement pas terminé avec ces monstres. Tandis que la créature s’approche, le groupe se met en position pour affronter cette bête sorti tout droit des abîmes. Une main m’est tendue, tout comme Seagan, il me regarde avec bienveillance et clame des paroles bien graves, mais non dénuées de sens. Nous survivrons. Je plonge ma main de porcelaine dans la sienne et me relève doucement. Mon corps est endolori, mes ailes ne me serviront pas pour l’instant. Je décide de les camoufler pour éviter d’obstruer la vue de mes nouveaux camarades, et rétorque aux Serres ;
— Nous survivrons.
Je n’ai clairement pas la prestance d’un commandant de guerre, ni même les connaissances et les termes techniques des positions de combat et de défense. Ikaryon est en position, prenant les devants de la scène face à la créature. Je me sens confuse et sidérée de savoir qu’ils ont fait tout ce chemin pour redescendre me chercher. Depuis le départ, ils ont tout fait pour mener à bien leur mission tout en me protégeant, alors que je ne suis qu’une équation de plus dans leur périple. Je jette un rapide coup d’œil aux murs et mon estomac fait un tour sur lui-même. La vue de ces corps déchiquetés et raccordés par des tendons rend la scène sordide. Je ravale le contenu de l’estomac qui reflue dans l’œsophage, je ne dois pas montrer mon dégoût devant un tel massacre d’êtres vivant un tel supplice. Je dois rester concentrée et récupérant ma claymore que je soulève de mes deux mains, je reste en arrière comparé aux hommes de Deydreus. La bête n’attend pas, elle charge comme une dératée, deux espèces de crocs mandibulaires éjectant une espèce de venin vers deux membres de la garnison. Ils s’écartent d’un bond, lâchant un juron avant de se remettre en position. Ikaryon lâche un mot et les Serres déploient à tour de rôle leur épée, heurtant l’espèce de carapace dans son dos. Celle-ci est robuste et les lames ont du mal à percer l’entité qui hurle de manière stridente. La bête frappe du poing et du pied, acculée de toute part et, alors qu’elle se retrouve piégée entre les quelques hommes, émet un râle accompagné d’un vomi de venin qui dissout le sol. Les Serres reculent, ne souhaitant pas se faire toucher par le poison acide.
La bête saute avec une grande aisance un peu plus loin et plante ses griffes contre le mur, dévalant à la verticale l’espace qui nous sépare elle et moi. Les Serres remarquent que la proie sur laquelle elle jette désormais son dévolu n’est autre que moi, l’être chétif qui reprend ses esprits. Ses crocs mandibulaires en avant, son regard bleutée effervescent, ses griffes en avant, celle-ci se jette dans les airs avec la grâce d’un animal imposant et lourd. Ikaryon et les Serres accourent, ce n’est qu’une fraction de seconde qui défile lorsque la lame de ma claymore émet une lumière vivre. Imbibée d’une aura lumineuse, la claymore émet un flash tellement puissant que cela déstabilise la bête qui déviât de sa trajectoire et se plante dans le mur derrière moi. J’avance vers elle d’un pas décisif, tandis que son dos est contre la paroi et son poitrail à ma merci. Je plante la lame dans son corps, un cri sinistre et assourdissant remplie la salle. Je sors lentement la lame qui est rongée par le poison de la bête. Totalement émoussée et quasiment hors d’usage, comme si la lame se briserait d’un moment à un autre. Le venin de cette bestiole serait intéressant à étudier, malheureusement ce n’est pas le moment et nous n’avons pas le temps.
Nous entendons des bruits par le trou d’où je suis tombée et Ikaryon proclame que nous ne devons pas faire attendre leur chef plus longtemps. Sortant de la pièce sordide, laissant les corps des macchabées et de la bête, nous remontons jusqu’à l’étage où nous nous trouvions. Je reste pied à terre, n’ayant pas recouvert la capacité de voler. Alors que nous avancions parmi le couloir, une masse grouillante de morts-vivants nous barrent la route. Les Serres Pourpres n’attendent pas, ils attaquent sans sourciller, lâchant des coups d’estocs, démembrant d’un coup d’épée, arrachant les entrailles des monstruosités. Parmi ces monstres, se trouve l’homme à l’armure d’ébène, son armure est maculée de sang. Usant de ma senseur, je perçois encore la magie des deux espèces de rapaces aux crânes déplumées. Je ne vais pas faillir et il est de mon devoir d’aller sauver mes compères qui ne m’ont pas abandonné, même dans la pire des situations. Bravant le danger, alors que mon corps est encore engourdi, je demande à deux des Serres s’ils peuvent m’aider à me frayer un chemin jusqu’aux abominations ailées. À trois, nous nous engageons dans une confrontation sans merci, mes vêtements noirs sont peints en rouge, mon visage blanc et doux est terni par le sang des victimes qui salissent mon être tout entier. J’aperçois les monstres aux auréoles rougeâtres, j’utilise un peu de mon mana avec une brève téléportation, me plaçant derrière l’une des entités et pénètre la lame encore pleine de poison dans les entrailles du monstre. La lame se brise et la bête commence à fondre de l’intérieur, des gerbes de sang sortant de la blessure. Je regarde son acolyte qui déploie sa magie de sang, créant de petites aiguilles et me vise. C’était sans compter sur l’aide d’un des compagnons de Deydreus qui, après s’être frayé un chemin, a parcouru la distance suffisante pour abattre de plusieurs coups de lame la bête ailée. Un cri agonisant et puis plus rien. Les tas de monstres fumants, nous venions de détruire ces abominations.
Dans un mouvement de joie, je remercie le guerrier en criant victoire. Je regarde mon arme brisée, inutilisable. Les Serres Pourpres se relèvent, certains sont blessés et j’accours vers leur leader. Le cherchant du regard, je demande aux Serres où il se trouve. Je finis par le repérer et bien que nous soyons tous dans un sale état, je souhaite lui rendre la pareille avec ma magie de soin. Je pose mes mains au-dessus de la poitrine du chef, une lueur blanche apparaît et je résorbe les blessures qu’il a pu recevoir.
— Je suis désolée. Je ne suis pas une créature taillée pour la guerre, dis-je en restant concentrée sur mon action. Je peux idéalement vous aider en ce qui concerne les soins. Les blessés les plus graves peuvent venir me voir. Deydreus, je n’ai plus d’arme. Ma Claymore s’est brisée. Bien qu’il me reste un peu de magie, je ne sais pas si je pourrais utiliser un autre sort comme tout à l’heure…
Mon mental est touché alors même que j’utilise une barrière psychique, le pouvoir de l’être ailé réanimé nous effleure, tirant des ficelles invisibles qui heurtent notre psyché. Je me sens prise dans un étau, ne sachant quoi penser de la créature qui nous fait face. En mon sein, balance la joie de rencontrer une consœur ayant été affligée par les pouvoirs de X’O-Rath, et de l’autre, la crainte de trahir les miens. Si tant est que les titans nous guident, est-ce qu’ils cherchent à me mettre à l’épreuve de ma foi ? Peut-être que l’être réanimé n’est pas ce qu’elle prétend, bien que le pouvoir de nos Divins lui ai accordé un second souffle. Je la vois se balancer avec grâce, j’inspecte ses longues plumes dans son dos, une voix douceâtre qui se répercute dans l’immense chambre au ton verdâtre. Cette voix, à la fois terrifiante et acérée, nous déclare vouloir asservir les mortels d’une main diabolique. Je jette un œil à tous les hommes qui sont à mes côtés, je ne peux définitivement pas les laisser entre les griffes de cette engeance. Étant fille d’Aurya, qui elle-même est aux antipodes avec Puantrus, celle-ci décimait autant de vilaines créatures en son nom, car ils n’étaient pas parfaits. Aurya aurait très probablement piqué une colère, en voyant une de ses propres filles être frappée par la magie du seigneur de la mort. Toutefois, la maîtresse des lieux paraît tout à fait heureuse de son sort. Tandis qu’elle nous fait un descriptif de son amour pour l’un des pères de tout, Deydreus l’arrête dans son monologue. Ses paroles me heurtent tout autant que pour l’engeance ailée, car à vrai dire, bien que je ne le clame pas haut et fort, je suis autant dévouée à la cause des titans. Cependant, je suis plus avisée et ne vais pas anéantir un peuple par l’ordalie, car chaque être vivant mérite sa place. Il faut juste les aider, les guider dans la voie qui parait la plus pure, la plus raisonnable, sans se laisser happer par l’obscurité et le chaos. Je contemple l’homme à l’armure d’ébène qui s’interpose devant l’ange nécrotique. Cet homme n’a littéralement pas froid aux yeux et espère anéantir ces monstres, pour libérer les âmes enchaînées par la magie de X’O-Rath. Sa mentalité me plaît, bien qu’il soit contre les préceptes de nos Divins. Sa témérité et son courage sont des exemples à suivre parmi les mortels, je devrais en faire tout autant en ayant une volonté de fer.
La voix du monstre ailé me tire de mes pensées, sa voix s’emporte et dans un élan gracieux, fige sa main dans l’espace, clamant que les reikois sont des êtres bien trop stupides pour comprendre son amour envers les Divins. Dans la chambre teintée de vert, des morceaux de verre et autres objets contondants s’envolent et viennent s’écraser contre les boucliers des guerriers. La petite dague offerte par Deydreus ne sera certainement pas suffisante pour pouvoir éliminer notre cible, à moins que nous ne puissions trouver une faille dans ses mouvements. Le rire de l’engeance est diabolique, son regard haineux nous fixe avec horreur alors qu’elle s’amuse à libérer une force destructrice. Ainsi, les hommes venus me sauver sont ceux que l’on cherche également à combattre au sein du Nouvel Ordre. Ces hommes qui, autrefois, ont emprisonné notre haut-prêtre alors qu’il avait sauvé Ayshara et son fils. Ces reikois qui ont capturés Zeï et tué Kazgoth. Ces reikois qui tuent tous ceux ayant un lien avec les titans. Je me sens mal. Terriblement mal. Mon dévolu est sans équivoque concernant mes pères et pourtant, mon cœur balance à vouloir sauver ces mortels d’un sort funeste. Je ne suis pas Seagan. Je ne suis pas comme mes pères. Je suis avant tout une créature qui prône la parole et les actes, tout en accordant le pardon. Malheureusement, les dès sont jetés et je n’ai nul choix que de survivre en détruisant une membre de la famille des titans.
L’aura de l’engeance se répand sur le sol comme une traînée de poudre, la beauté nécrotique s’envole et nous attaque de plus belle. Nous entendons de nouveaux des bruits gutturaux, nous sommes envahis de toute part. Je pousse les hommes de Deydreus et tente de refermer les portes, seulement notre ennemi ne nous laisse pas de répit. Elle soulève un meuble qu’elle soulève par la pensée, filant comme le vent, s’abat dans notre direction. Les mortels esquivent en roulant sur le côté ou en se mettant à plat ventre par terre. Dans un énorme fracas, les portes de la chambre explosent dans une multitude de copeaux de bois. Ce n’est pas la bonne solution et je regrette ce choix, car les copeaux de bois s’envolent et tentent de percer nos arrières. L’aura rougeâtre s’étend davantage sous nos pieds et une aura d’horreur palpable nous assaille. Ma volonté est bien plus forte et je ne me laisse pas secouée par cet étrange pouvoir, ce qui n’est pas le cas de tous les Serres. Je crée de nouveau une bulle protectrice de lumière, afin de laisser les Serres se remettre de ces émotions psychiques très intenses. La magie de l’entité est d’un tout autre niveau. Je n’avais encore jamais combattu ce type d’ennemi et je dois bien avouer que je ne suis pas sereine. Cela me rappelle mon combat contre Seagan, je ne veux certainement pas mourir ici et maintenant alors que j’ai tant de choses à faire pour le bien de l’Ordre. Je fais apparaître de nouveaux mes ailes qui peinent à s’envoler, la pression exercée n’est pas assez forte, car elles sont encore ankylosées par la chute de tout à l’heure. Quelle poisse. Parlant dans une langue latine, je me mets à libérer une énergie sainte à l’intérieur de l’arme, baignée du Bien, celle-ci pourfendra n’importe quel mort-vivant d’une lumière purificatrice.
Derrière nous, un groupe de trois religieuses et quelques chiens font leur apparition. Je regarde Ikaryon et espère qu’il arrivera à tenir tête à ces abominations. Je ne peux pas leur conférer une partie de mes pouvoirs, préférant conserver ce qu’il me reste pour détruire une consœur totalement aliénée. Nous nous mettons en place alors que l’ange nécrotique nous asservit par son pouvoir psychique. La barrière de lumière se craquelle sous la pression et sous les coups des objets pointus. Une véritable scène d’horreur, acculée de tous les côtés, le sang séché de nos ennemis vaincus, nous continuons à survivre dans ce manoir diabolique. Une fois la dame des lieux exterminée, ce sera terminé. Ou du moins, je l’espère grandement. Je prends appui sur Deydreus, lui fait un regard en coin avec un petit sourire et murmure :
— Merci.
Je m’envole en libérant la barrière, bien que mes ailes soient engourdies, je parviens plus ou moins à voler et libère un jet de lumière aveuglant dans la direction de l’engeance de X’O-Rath. Je commence alors à parler à l’être ailé, tandis que certains Serres empêchent les religieuses et canidés atteindre la pièce. Ce lieu est déjà assez confiné, si en plus d’autres ennemis s’ajoutent à cet espace réduit, nous n’aurons plus assez l’occasion de nous mouvoir correctement. Dans un râle sec et avec agacement, je hurle à l’engeance :
— Vous n’êtes rien, engeance. Les titans vous ont oubliés, annihilés ! Ils nous ont tous abandonnés sur Sekaï, jamais nous ne retournerons au royaume des Divins, car nous ne sommes que des jouets ! Vous prônez l’amour et la foi ? Vous le faites bien mal. Par Aurya, vous n’êtes que des entités imparfaites, impures et fausses. Aurya vous a fait à son image et vous renaissez sous la magie de X’O-Rath. Vous trahissez votre propre mère au profit du seigneur de la mort ? Vous continuez à profaner ces terres, la magie du Faucheur n’est pas Bonne ! La Beauté du monde réside en toute chose, mais vous, vous n’êtes qu’un corps mutilé par des péchés commis, vous avez détruits des vies par votre propre volonté !
Tandis que j’exprime ma colère, combattant dans les airs pour focaliser l’attention de l’ange nécrotique, les Serres Pourpres font rage en tenant pavois et épées. Je ne peux pas prêter attention à eux pour l’instant, préférant continuer à vociférer et à balayer d’un revers de bouclier lumineux les quelques objets contondants qu’elle m’envoie. Je ressens sa haine. Son aura démoniaque et sa puissance. L’engeance qui me fait face n’est pas une femme du Bien, au contraire. Tout ce qu’elle espère, c’est détruire toute vie qui vont à l’encontre de ses principes.
— Vous êtes égoïste. Tout ce que vous faites, vous le faites pour vous. Aucun Divin ne viendra vous féliciter pour ce que vous êtes. Si vous avez la véritable Foi, vous devez apprendre et accepter, pardonner et libérer ! Je connais une liche qui vous botterait le cul pour ce que vous faites.
La créature m’attaque par des mots, m’agresse par la pensée et sonde mon esprit avec ces ficelles invisibles. Je suis confrontée à une entité bien plus proche des titans que je ne le suis, pourquoi ? Est-ce vraiment ce que je souhaite ? Devrai-je représenter les Divins en devenant une enfant de X’o-Rath, et m’effondrer dans une éternelle solitude, vouée dans un monde où régneraient l’agonie et un profond marasme ? Il suffit. Les pensées parasites m’habitent et me consument. Je suis venue dans ces lieux pour m’entraîner et devenir une femme plus forte, sachant exploiter mon véritable potentiel et prouver aux Hommes de foi que je ne suis plus la petite bête fragile sortie des bois. Je souhaite montrer au Nouvel Ordre que mon devoir est de protéger les miens. Les mots ne sont pas suffisants pour offrir la paix, je l’ai compris bien trop tard. Tandis que mes mains sont crispées contre mon crâne, mon regard doré affronte celui de l’ange nécrotique, sombre et froid, sans âme. Deydreus m’a ouvert les yeux, l’univers qui nous entoure n’est pas sain et il faut éradiquer le malin. Le cœur de l’homme à l’armure sombre n’est pas dénué d’empathie, il est venu à moi comme s’il venait me libérer des chaînes d’une prison. Ce guerrier sans foi et ses Serres déciment, démembrent, décapitent sans remords. Ils sont là, sous les ordres d’un conquérant, d’un homme droit et sans peur. Il me fait penser à Seagan dans sa manière d’ordonner, les mortels savent choisir leur meneur. Je ne dois pas renoncer aux titans, un jour, je finirais par leur faire renoncer au Mal, qui se répand comme une trainée de poudre sur Sekaï. J’apprendrais aux mortels à pardonner et raisonner, même si cela prendra des millénaires, car le cœur des Hommes est étrange et il est difficile de les percer à jour. Chaque être est différent, apportant son lot de colère, de tristesse, d’émotions intenses. D’autres seront portés sur les émotions et d’autres sur des concepts de loi, il est improbable de pouvoir ranger tout le monde du même côté. Et si, plus tard, j’allais voir chacun de ces êtres pour les comprendre et les éclairer ? Non. Je rêve bien. Le monde est trop perverti, l’ange nécrotique en rit. Elle sait, elle a compris qu’il n’y a rien de mieux que d’agir pour avoir un impact. Qu’ai-je fait depuis ces millénaires, cachée dans la forêt des Pins Argentés ? J’ai attendu, abandonnant l’Humanité et la mission de mes pères. Celle de réunir les Hommes sous une seule et même bannière : La leur.
Tandis que je suis persécutée dans ma tête, tiraillée par des pensées négatives et douloureuses, l’ange nécrotique baisse sa garde et sa pression sur mon esprit. Mes yeux découvrent Deydreus qui s’est élancé sur notre ennemi, criant avoir besoin de moi. Tendant une prise improbable, il s’acharne à vouloir arracher les ailes de celle-ci. Sans attendre, je m’empare de ma petite lame offerte par le chevalier et m’approche d’eux, après avoir retrouvé toutes mes capacités cérébrales. Dans un cri véhément, animé par un sentiment de rage, je plante le couteau de lumière contre le corps aérien de l’engeance, fendant l’une des ailes en deux. L’homme aux yeux vairons en a profité pour utiliser ses lames sur l’autre partie ailée. Son cri est assourdissant, elle nous emporte avec elle dans sa chute et nous repousse d’un coup de main, balayant avec sa force psychique notre assaut. Je me retrouve à l’opposé de mon sauveur, les Serres, quant à eux, ne peuvent se permettre de reculer devant leur combat contre les canidés et les religieuses, bien plus coriaces. L’ange se relève et regarde ses ailes en lambeaux, son visage est trahit par la haine et des espèces de larmes rouges perlent sur ses joues.
— Comment … osez-vous ?
Son ton est effroyable, l’aura qui entoure la bête est plus malsaine et lorsque je regarde mes pieds, alors que je suis étendue contre un pilier, une sensation de noirceur m’envahit. Je tressaille, je ressens le danger et je la vois qui se rapproche du reikois qui fut projeté à l’autre bout de la pièce. Je me relève avec peine, une main contre mon épaule, l’autre contre la colonne de pierre pour me maintenir. Un filet de sang sort de ma bouche, concordant avec tout mon corps déjà tâché par le sang séché des combats précédents. Je remarque le dos de l’engeance et y aperçois une partie des ailes déchiquetées, os apparents. Alors qu’elle s’avance d’un pas décisif vers lui, je m’empresse d’aller à sa rencontre quand celle-ci fait jaillir des perles de son propre sang qu’elle transforme en petit dard. J’aurai certainement dû m’en douter, étant aussi proche des apôtres, elle ne peut que détenir ce type de pouvoir. L’ange nécrotique n’est pas à prendre à la légère, cette femme détient un immense pouvoir que je ne soupçonnai guère. Nous lui avons infligé une profonde plaie, mais cela n’a fait qu’accroître sa haine. Nous sommes sur son territoire et elle le sait, l’ange nécrotique attend un faux pas de notre part pour nous frapper bien plus fort. Les petits dards filent comme le vent dans toutes les directions de la pièce, je décide de me téléporter contre Deydreus et de nous protéger avec une barrière protectrice. J’espère que les Serres ont profité des cadavres pour se réfugier derrière, si tant est qu’ils se sont rendus compte de ce qu’il se trame dans leur dos.
Doucement, je relève la tête vers les Serres et remarque la salle envahit de ces piques de sang planté dans les meubles, dans les colonnes de pierre, dans les murs et dans la chair de nos ennemis. Dans sa folie, l’ange venait de détruire ses propres entités et j’observe quelques hommes ayant subit l’attaque, retirant à main nus les petits dards plantés dans leur gantelet ou leur armure. Leur armure a certainement dû leur sauver la vie, toutefois, cela n’a pas empêché ces piques de percer par endroit. Quant à nous, la barrière explosa dans un son cristallin, après avoir subit l’attaque frontale. L’ange qui me fait face me répugne. Je me laisse envahir par un sentiment de colère bien plus profond, quelque chose que je n’avais jusque-là jamais ressenti. Une rage si intense et si forte qui envahit tout mon être, m’enveloppant d’une lumière éclatante.
— Vous n’avez d’ange que le nom.
Je ne ressens plus la fatigue, il doit me rester encore un fond de mana et je suis prête à me donner toute entière pour affliger cette bête d’un châtiment divin. Protégeant mon esprit d’un bouclier psychique, je la vois se concentrer et tenter de percer mon mental. Elle murmure, me pique, m’irrite. Mes mains tremblent, je suis excitée à l’idée de détruire cette chose. De mes mains jaillit une grande lueur tandis que j’accours vers elle et balance des faisceaux lumineux. Ils sont plus faibles que lorsque j’ai utilisé ce pouvoir contre la bête au bras verdâtre dans la scierie. Cependant, je ne me laisserai pas happée par le Mal et je sais que je peux compter sur mes nouveaux alliés pour détruire cette enfant de X’o-Rath. Je n’écoute plus rien, m’abandonnant complètement à la frénésie du combat. La dame aux ailes brisées esquive et repousse mes attaques, elle est vive, rapide et élégante dans sa monstruosité. Un combat entre deux êtres d’une même espèce, mais ô combien différentes, l’une représentant la vie et l’autre représentant la mort.
— Votre deuxième vie s’achève ici, abomination !
Je sais pertinemment que les Serres et Deydreus se feront un malin plaisir de détruire une bonne fois pour toute cette scélérate.
La tête tranchée de l’engeance de X’o-Rath heurte le sol, les lames du guerrier aux sombres armoiries dégagent une telle voracité, se délectant de ce dernier carnage. La Baronne a été décimée et nous pouvons enfin respirer. Je me sens reposée, comme si tout le poids de ces morts disparaissait, avec ce dernier coup porté par le grand chevalier. Nous avions réussi bien que nous nous sentions au bout du rouleau. Il se met à esquisser une grimace, l’adrénaline redescend, nous retrouvons nos corps qui furent envahis d’une férocité sans vergogne. Les Serres s’avancent, certains se reposant sur son prochain, tandis que d’autres relâchent simplement la pression. Au milieu de cette pièce verdâtre, dans cette sombre atmosphère, des mortels ont vaincu bien plus d’abominations que je n’en ai découvert durant toute une vie. Restant sans voix face à une telle adversité, je savoure cet instant de gloire en esquissant un rapide sourire. Nos bottes baignant encore dans le sang de nos ennemis harassés, nous nous échappons de ce manoir tapissé de cadavres mutilés. La scène est horrifique, nous n’aurions jamais pensé vivre un tel cauchemar. En venant dans ce lieu reculé, sans l’aide de mes nouveaux amis, je n’en serai très certainement pas revenue vivante. Rien qu’à l’idée de rejoindre les sbires du Faucheur me rend nerveuse, je souhaite vivre ma vie comme je l’entends et non rejoindre les rangs d’un titan tel que lui. Après tout, pour moi, Aurya est au-dessus de tous, mais ça, personne n’est censé le savoir. Nous descendons les escaliers en partie détruits, nous regardons la pièce où mon corps fut découvert par les Serres après cette attaque de lumière, avant d’y trouver cette sombre bête au venin puissant. Aucun mort n’est à déplorer, tous ont survécu sans mal. Ressentant la fatigue des guerriers qui m’entourent, mais également la mienne, nous souhaitons un peu de répit avant d’entamer un nouveau périple. Deydreus est sage et avisé, il préconise d’établir un camp avant de rejoindre le dernier endroit de cette ville maudite : la crypte. Mes mains tremblent, mon cœur palpite, le sang coule encore dans mes veines, je suis encore présente. Une fine pluie s’abat sur nous, cette petite fraîcheur qui nous lave de tout ce sang sur nos armes et nos vêtements. La petite dague que m’a offerte le leader des Serres est encore dans ma main, n’émettant plus aucune lumière. Ma claymore a été en partie détruite par l’énormité bestiale imbibée de poison, et dans un dernier effort, s’est fichée dans le corps d’un apôtre avant de se briser. Cette dague m’est précieuse, je la garde encore un peu et irais lui rendre lorsque le camp sera monté.
Nous retrouvons d’autres Serres un peu plus loin, ceux qui se sont séparés du groupe peu avant l’entrée du manoir. Je les salue poliment et aide à la mise en place pour le feu. Quelques bouts de tissu recouvrent des plaies, j’explique que certaines plantes peuvent aider à la guérison. Malheureusement pour nous, cette zone est bien trop sèche pour en développer. Assise sur une grosse racine, les ailes contre le sol rocheux, j’écoute les mortels raconter leur périple à ceux restés en retrait. Les entendre parler avec autant de vaillance, de cœur et de conviction me touche profondément. Il est si triste de voir le monde divisé, un univers régit par les souffrances et les guerres. Je croise mes bras autour des genoux, la tête pensive lorsqu’une main me tend de quoi me sustenter. Il est étrange qu’un humain aide un ange, ma race ayant si souvent été mutilée, persécutée, annihilée. Je me souviens encore des jets de pierres, des violences et des meurtres commis sur les miens il y a plus de cinq mille ans. Un passé qui m’a si longtemps éloigné de la terre des Hommes, un passé que j’ai souhaité laisser de côté pour vivre seule dans la forêt des Pins Argentés. Un endroit si reculé, envahi par une faune et une flore agressive et unique, qu’aucun mortel n’osait s’y aventurer. Aujourd’hui, c’est encore bien pire depuis l’arrivée des titans il y a trois ans, usant d’une magie psychique si mortelle, qu’elle décima une partie des animaux. Les plus robustes sont devenus fous et ne m’écoutaient plus, devenus trop incontrôlables. Seul le haut-prêtre connaît mon histoire et cette peur que j’ai réussi à vaincre, la peur des Hommes. Aujourd’hui, représentante de la Main et du peuple, je prône un véritable amour envers les mortels. Ils sont la quintessence d’une véritable force, capable de survivre à des évènements qui les dépassent, capable de détenir une voie qui leur propre. D’ailleurs, Deydreus m’explique avec fermeté de ne pas me laisser happer par les mots de l’engeance nécrotique. Les termes qu’il emploie me font penser aux paroles d’Aryan, j’en suis toute chamboulée. Mon regard lumineux croise ceux du reikois, calme, imperturbable, je ne doute nullement de la sincérité de ses adages. Lorsqu’il dit me respecter, mes yeux s’écarquillent et je me crispe légèrement. C’est la première fois que quelqu’un me dit ces termes.
Avec un revers de sa main gantée, il tente de virer le sang séché sur son visage durci. Je ne saurai pas dire s’il a vécu ce genre de moment toute ta vie, il paraît si calme, trop calme. Je n’ai jamais eu affaire à tant de violence, pas depuis les cinq milles hivers passés. Je prends une petite portion de ce que m’a offert le chef, sans avoir un mot à dire. Bien trop prise dans mes pensées et ressassant les événements qui se sont déroulés. Tout autour de moi, les mortels s’accrochent à la vie, leurs armes à leurs côtés, ils sont heureux ensemble. Le Nouvel Ordre manque cruellement de ce genre de fratrie, il y a beaucoup de respect, mais jamais de cette façon. Nous prions, chantons en chœur, je songe à Anna et Elsa, mes deux petites acolytes qui m’ont accueilli dans un des autels. Ce sont là des jeunes filles pleines d’énergie qui m’ont offert bien des rires. Elles me manquent. La voix de Deydreus me percute, m’expliquant qu’il serait prêt à m’accueillir au sein des Serres en tant que sœur d’armes. C’est alors que je le vois légèrement sourire, la couleur des flammes dansantes dans le reflet de son armure, j’aperçois dans son iris une lueur. Puis disparu avant d’évoquer la crypte. Sa main sur mon épaule, il déclare qu’il est temps de se reposer. Je prends enfin la parole avec une certaine timidité à son égard.
— Elle m’a fait du mal. Intérieurement. Je ne saurai pas vous dire pourquoi, mais quelque chose… M’a brisé. Je comprends votre point de vue sur la religion et l’accepte. Comme je l’ai annoncé, il faut savoir accepter et pardonner. J’ai toujours cru en mes pères, je sais quel terrible méfait ils ont pu commettre. Vous avez raison. Je ne suis pas qu’un outil. Je vais vous raconter une petite histoire qui m’est arrivé, pas plus tard qu’il y a quelques semaines.
Prenant mon temps, mon regard plongé également dans les flammes, je lui raconte :
— J’ai fait une rencontre un jour, celle d’un homme et d’un démon. L’homme me trouve aux abords d’un cratère dans les terres shouméeinnes et me questionne sur mes ailes, sans aucune gêne. L’homme s’avère être un ange et n’avait aucune idée de comment il était né. Il ne savait pas que ses parents étaient nos divins. Pourtant, bien qu’il soit leur fils, il les nie sans vergogne. Cet homme, accompagné d’un démon, est très excentrique. En tant que fille des titans, j’ai voulu chasser le démon qui l’accompagnait. J’allais commettre une terrible erreur. Pourtant, j’ai fini par comprendre qu’elle était inoffensive et toute aussi perdue que je l’étais. Mon portrait craché, caché sous cet aspect démoniaque. Les titans détestent les démons, ce sont leurs ennemis jurés. Et comme une écervelée, je n’ai pas écouté mon cœur, mais plutôt les … Préceptes qui m’ont été inculqués. Nous avons eu des divergences avec l’ange, l’une trop dévouée envers des parents l’ayant oublié et l’autre désireux d’en apprendre plus sur le monde et ce qui l’entoure. Toutefois, nous avons fini par nous écouter et ne pas nous briser. Il m’a dit la même chose que vous : « Vous êtes une personne à part entière ».
Un temps.
— J’avais une quête, celle de permettre aux mortels de rester sous une même bannière. Ma quête est caduque. Je ne retournerai jamais au royaume des Divins, seul les hommes de foi m’ont tendu la main. Jusqu’à aujourd’hui, où vous, Deydreus ainsi que les Serres, m’acceptée. Je suis…
Je n’ai pas les mots. Mon corps est tendu et je suis un peu frigorifiée.
— Je vous admire, Deydreus. Et vous avez mon respect mutuel.
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La nuit est étincelante, quelques nuages passent devant la lune et assombrissent l’endroit où nous nous trouvons. Le bruit du vent ainsi que les craquements des arbres morts apportent un certain réconfort. Bien mieux que les cris, bien mieux que les douleurs et les chants d’horreur dont nous avons fait preuve. Les mortels sont endormis sur des paillasses, je me nourris du silence et de leur présence. Un ange n’a pas besoin de manger, de boire ou de dormir et pourtant, je participe à la vie d’un mortel. J’aurais aimé trouver le sommeil, malheureusement, depuis un certain temps, je vis de véritable cauchemar. J’attends patiemment qu’ils se réveillent, me ressourçant au-dessus de leur tête, l’oreille attentive. Je suis leur guet. Cependant, je regarde chaque mortel à mes pieds, enveloppé dans leur cuir et leur fourrure, ils ont tous besoin de se ressaisir avant d’aller affronter un nouvel ennemi. Me rendant compte que je ne me dévoile pas si facilement, je reste discrète sur mes intentions, sur ma personne bien que nous ayons partagé des faits d’armes tous ensemble. Contemplant les petites lumières qui brillent dans le ciel nocturne, les ailes repliées sur moi-même, je me laisse bercer par cette immensité impénétrable. Rapprochant mes ailes contre mon corps, je me rends compte que je n’arrive pas à voler au-dessus des nuages. Totalement abandonnée, je me demande encore si mes pères voudraient de moi au royaume divin. Ma place, est-elle au Nouvel Ordre ? Que vais-je pouvoir apporter au monde des vivants ? Aujourd’hui, j’ai accompli quelque chose de terrible. J’ai tué, avec rage et sans remords. J’ai acculé les monstres, brûlé leur chair, détruire des vies. Ce n’est pas mon rôle. Je suis une femme qui apporte la paix, la sérénité, l’amour et le pardon. Ai-je pêché ? D’innombrables questions se posent et me voilà assujetti par des pensées négatives. Et si le Nouvel Ordre me rejette pour ces fautes ? Et si Seagan me rejetait pour ce que j’ai fait ? Encore une fois, je baisse la tête et m’enroule comme dans un cocon, dans les hauteurs de cet arbre mort, attendant que les premières lueurs du soleil baignent mon visage. Je suis si différente de mes pairs, me sentant faible et frêle. Si seulement, un jour, j’arrivais à mes fins.
— Différente, murmurai-je à moi-même.
Entourée, et à la fois si seule.
— Ah … Sifflais-je entre mes lèvres. Un simple mot avec un soupir à fendre l’âme, nous n’avions pas fini d’en découdre au sein de ce territoire maudit des titans. Au lever du jour, nous nous sommes enfoncés dans la crypte, le lieu cité par la Baronne avant de s’effondrer sur le sol, exécutée par l’homme aux épées sinistres. Nous savons pertinemment que plus nous nous enfonçons et plus nous affronterons d’immondes créatures, peut-être même que cela sera notre dernier voyage à tous. Je ne l’espère point, car même si la difficulté est présente, mon corps réclame encore l’adrénaline des combats. Toutefois, un sentiment de peur m’envahit au fur et à mesure que je découvre de quoi est capable la magie de mes pères sur le monde qui nous entoure. Si j’en avais la capacité, je ramènerais la lumière dans ce monde terni, une lueur bienfaitrice capable de décimer les ombres du malin qui se cachent dans chaque recoin. En nous engouffrant plus profondément dans les catacombes, une odeur rance inonde les souterrains et nous y découvrons quelques morts-vivants. La position des guerriers pour combattre est plus compliquée, moi-même je ne puis voler à leurs côtés. Dans tous les cas, il est évident qu’il ne faut pas que j’encombre l’espace de mes grandes plumes, laissant une certaine visibilité dans la noirceur environnante. Quelques guerriers utilisent leur lanterne, pour ma part, je choisis de créer des petites boules de lumières qui virevoltent autour de nous. Nous sommes tout le temps sur nos arrières, écoutant le moindre son, le moindre bruit qui parvient à nos oreilles. Je ne dois pas avoir peur de ces créatures, après tout, j’incarne la puissance lumineuse, celle qui effraie les morts et consume leur chair putride. Nos yeux s’habituaient à cet environnement de clair-obscur, nous foulions des os par dizaines, fracassant d’un pas puissant ces ossements d’un coup de botte.
Les petites boules de lumière dévoilèrent une scène apocalyptique, des yeux sillonnent des membranes épaisses, des bouches hurlent leur agonie, chacun des visages est défiguré par leur complainte excessive. J’aurais aimé sondé leurs esprits, malheureusement, ce ne sont pas des êtres conscients. La voix de Deydreus s’élève et nous faisons face à des monstres qui, en ce qui me concerne, est encore inconnu. Leur chair est décomposée, dans leur orbite gît une lueur malfaisante et ce qui m’intrigue le plus, ce sont ces crocs aussi fins que des petites lames. Ils ont une apparence démoniaque, des serres à la place des doigts, sentent la mort et apportent la désolation, des êtres à l’aspect humanoïde, mais dépourvus d’humanité. Une fois, ces bêtes nous ayant remarqués, elles nous foncent dessus après un hurlement, comme pour prévenir leur congénère. Difficile de rester discret, nous employons alors la force dont nous disposons. Le guerrier aux sombres armoiries clame quelques mots, puis s’élance vivement accompagné de ses Serres contre les goules. Bien que je n’ai plus en ma possession ma Claymore, je dois bien avouer que cela aurait été trop difficile à manier au sein des catacombes. La dague qui m’a été offerte sera plus efficace dans ce combat, même si je me rapproche dangereusement des monstres sauvages. Le bruit des épées déchiquetant ces espèces décharnées se répercute dans l’espace ambiant, les goules balaient de leurs griffes les guerriers, mais aucun ne fléchit. Ripostant avec une grande dextérité, les lames maintenues en position défensive, nos héros se galvanisent dans cette escarmouche. Certaines bêtes, voyant leur compère se faire démembrer, reculent, mais c’était sans compter sur Deydreus et Ikaryon qui s’élancent à leur poursuite.
Quant à moi, je profite de l’inattention des goules qui se projettent sur les Serres, assénant un coup de dague baignée de lumière dans leur dos. Une grande cicatrice lumineuse luit dans l’obscurité et la chair prend feu, la goule se consume de l’intérieur. Alors que l’un d’eux se retourne suite au coup porté, elle me fait volte-face avec ses crocs prêt à me taillader en pièce. L’un des Serres s’empressent de lui découper le crâne, d’un coup funeste, la cervelle jaillissant de l’entaille profonde sur le dessus de la tête. Je le remercie d’un hochement de tête avant de reprendre avec frénésie cet acharnement. Quelques épées se fichent dans les membranes contre le mur, découpant quelques visages au passage, qui hurlèrent à la mort. Chaque visage part dans une lamentation à faire froid dans le dos, telle une mélopée, elle se propage à travers la crypte et s’amplifie jusqu’à s’arrêter d’un coup. L’ambiance est palpable, une odeur putride inonde nos narines. Cela me dégoûte tellement que j’en ai la nausée et me tiens la bouche et le ventre pour éviter de vomir. L’odeur provient de plus loin et mes yeux ont les larmes qui montent. Deydreus et Ikaryon reviennent vers nous, les corps des goules jonchant le sol organique. Je m’approche d’eux et arrache un tissu de mon vêtement pour l’enrouler autour de mon nez et de ma bouche, tel un masque.
— Les murs se sont tuent. Pourquoi ?
Les visages sur les murs se sont figés dans une expression perverse, leurs yeux fixés sur nous et chaque bouche est crispée, comme s’ils allaient se mettre à rire. Je ne suis pas à l’aise, les Serres contemplent l’étrange mur de chair aux multiples facettes. Nous devons continuer, un peu plus loin, un peu plus bas. Nous reprenons la marche tandis que les complaintes reprennent du service. Toutefois, quelque chose sait que nous sommes ici. Quelque chose qui a le contrôle sur tout au sein de la crypte. Nous sommes surveillés, écoutés et nous fonçons très certainement dans un piège. Je me rapproche de Deydreus et empoigne ma dague, les boules de lumière nous suivent ici et là avant de se frayer dans des petits interstices. Des rats sans poils se carapatent entre nos pieds, ils n’ont pas l’air normaux. Je me mets à laisser une prière tandis que nous nous enfonçons dans les profondeurs des souterrains, les mains jointent et le regard fixé devant l’obscurité grandissante. Une espèce de voile brumeux nous recouvre dans cet espace restreint. L’odeur est de plus en plus forte, le cœur au bord des lèvres, mon destin scellé auprès de ces mortels. Je n’ose pas parler, de peur de réveiller ce qui se tapit sous terre. Nous avons l’impression d’être à l’intérieur d’un organe, comme si toute la crypte n’est qu’une seule et même entité. J’en ai la crainte. Je croise le regard d’Ikaryon et tente tant bien que mal de lui faire comprendre par mon regard que tout ira bien. C’est faux. Je n’ai jamais eu aussi peur de toute ma vie. C’est bien la première fois que mon sang se glace à chaque pas où je m’enfonce au sein de cette sombre cavité. Je suis effrayée pour nous tous. Les Divins ne seront pas là pour nous aider. Mon maître non plus ne pourra pas m’aider. Je suis seule, accompagnée de mortels capables de surmonter les pires horreurs. Un rat, bien plus gros et toujours sans poils, se rapproche et se tient sur ses deux pattes arrières. Son faciès est déformé, ses petites oreilles sont presque arrachées, dans ses yeux noirs et globuleux, y gît un esprit vif. Il n’est pas qu’un simple rat. Sa voix est aigüe et altérée, comme s’il n’avait jamais vécu parmi les vivants.
— Alertez-vous, pas entrez.
Nous nous regardons effarés et il continue.
— Oeil partout, vous trouvez. Plus bas, mourrez.
Ce rat est louche et je soupçonne qu’il n’est pas seul. Dans les coins de la pièce où nous nous trouvons, de multiples trous laissent présager qu’il existe une galerie permettant aux petits animaux de se faufiler. Sauf que ce rat m’est tout sauf sympathique. Je doute même qu’il soit venu de son plein grès nous prévenir du mal qui nous attend. Je m’agenouille et lui demande :
— Qu’y-a-t-il en bas ?
— Vous rien savoir. Vous rien voir. Vous mourez.
L’un des Serres fait un pas après l’autre jusqu’à arriver au niveau du rat qui se tient face à moi. Le rat attend, ne fait rien. Puis le Serre avance devant lui et rien ne se passe. Le rat ne dit rien. Il nous regarde et reste planté là. Chaque Serres continue son chemin tandis que le rat me regarde, sans sourciller. Je ne peux les laisser seul et continue alors ma route, marchant à côté du rat et m’en vais en compagnie de Deydreus et des autres frères d’armes. Avant de descendre plus bas, je jette un regard en arrière. Le rat n’est plus là.
Les pièces se succèdent, nous vivons des instants inédits, troublés par ce lieu jonché par des morceaux de chair organique. Nous nous aventurons toujours plus loin, sans abandonner notre prochain, descendant dans la crypte morbide où un mal nous guette. Je sais dorénavant que je suis horrifiée par ces monstres insectes géants, aux multiples pattes gesticulantes. Mes cheveux se dressent sur la tête et je deviens aussi pâle que la couleur de mes cheveux, les mains moites et les yeux au bord des larmes. Cet enfer ne s’arrêtera t-il jamais ? Les insectes drapés de blanc me dégoûtent au plus haut point, j’ai la sensation que mon âme souhaite s’échapper de mon corps pour vivre un instant de paix, loin de cette torture visuelle. Les serres se sont regroupées pour former une position défensive avec leur bouclier, cela ne fera que retarder l’échéance. Alors, le guerrier aux sombres armoiries dégaine ses lames, assénant des coups mortels aux ennemis qui succombent sans avoir le temps de dévorer l’un d’entre nous. Je déteste les insectes. Dans un éclat de lumière, baignant les Serres de dos, je fais fondre la chitine de ces sales bêtes, hurlant dans un étrange langage. L’odeur me répugne et je n’arrive presque pas à respirer et jette le bout de tissu sur le sol. Un des insectes géants s’approche dangereusement, son odeur remplit mes narines et je suis à deux doigts de vomir. Créant une épée de lumière avec un geste de la main allant de bas en haut, l’épée de lumière apparaît et se fiche dans la tête du monstre qui le brûle de l’intérieur.
— Brûle ! Brûle ! BRÛLE !
De plus en plus fort, de plus en plus aigüe, ma voix se perd avec une immense peur qui me submerge. Je n’ai qu’une envie, survivre dans ce dédale de pierre, de chair et de damnés. Suite à ce combat rapide, un silence de mort règne. Les lamentations se turent, les visages nous fixent avec ce rictus mauvais. Deydreus se tient devant nous et nous évoque une hypothèse. Quelque chose ne va pas, quelque chose me hérisse le poil, mon instinct me hurle de partir. Ikaryon et les Serres tendent l’oreille jusqu’à ce que le son soit plus audible. Je sens mon corps entraîné par une forte poigne et le chef de la bande nous tanne de déguerpir. Les boules de lumière virevoltantes nous donnent un petit indice sur ce qu’est la masse informe qui nous poursuit, d’autant que plusieurs couinements stridents nous avertissent de leur arrivée. Après tout, ce rat nous as averti avant de descendre plus profondément dans les catacombes, sonnant le glas de notre futur trépas. Non ! Nous ne faillirons pas, nous n’avons pas fait tout ce chemin pour rien et j’ai encore tant à découvrir. Je cours derrière le guerrier tandis que les Serres nous talonnent de près, nous aventurant dans une pièce immense avec d’énormes piliers qui soutiennent l’édifice. Le sol par endroit est fissuré, des trous ont été creusés et les vestiges du passé sont éparpillés sur le sol. Lorsqu’on regarde les hauteurs, on peut apercevoir encore des morceaux de tendons ficelés les uns aux autres, créant comme une superbe toile organique. Le bruit de nos pas résonne et nous cherchons à trouver un chemin ou un accès empêchant les terribles rongeurs de nous pourchasser.
Les Serres et moi-même continuons notre ruée sans savoir où aller, prenant nos jambes à notre cou alors que la meute de rats nous rattrapent. Nous avons l’impression d’être dans un véritable labyrinthe où tous se ressemblent. L’immensité de cette salle est sans pareille, jamais je n’avais vu une telle création humaine, si tant est qu’elle le soit. Je n’ai pas le temps de contempler les lieux, nous nous essoufflons et perdons du terrain. Nous pensons arriver au milieu du parcours que nous voici encerclés par des vermines venus de toute part, descendant les piliers, sortant des trous béants de tous les côtés. Nous nous arrêtons au milieu de cette salle, entourés par des rats qui couinent, montrant les crocs et prêts à se jeter sur nous. Dans un dernier geste de survie, je crée une barrière de protection de lumière, nous permettant de survivre quelques secondes avant la ruée de nos ennemis. Je suis las, fatiguée de me battre contre tant de monstres tous plus assoiffés de sang les uns que les autres. Mon corps est meurtri, mon esprit brisé et je sais que plus jamais je ne pourrais libérer des paroles, bienfaitrices. Alors, me tournant vers les Serres, je leur dis merci du fond du cœur avant que l’assaut des rats nous extermine, nous dévorant jusqu’au dernier petit morceau de chair.
Un bruit sourd.
Les rats s’arrêtent.
Le sol tremble.
Sans savoir comment ni pourquoi, nous voyons les rats déguerpirent à toute vitesse, nous laissant au milieu de cette gigantesque salle dont nous ne connaissons pas son histoire. Les rats défilent à grande vitesse, repartant de là où ils proviennent. Je brise la barrière en multiples petits éclats lumineux avant de disparaître. Je déploie de nouveaux mes ailes après ce bref interlude. Toutefois, ne crions pas victoire trop vite, si les rats sont partis ce n’est pas parce qu’ils ont peur de nous. Le sol vibre, un grondement strident, quelque chose résonne dans les tréfonds de ces catacombes, certainement millénaires. Soudain, d’énormes flambées de feu verdâtre apparaissent devant nous, là où nous souhaitions nous diriger avant que les rats ne nous barrent la route. Nous sentons un danger bien pire que l’armée de rats affamés, le sol se met à gronder et à se craqueler. Quelque chose sait que nous sommes ici et il fera tout pour nous exterminer. Le maître des lieux n’est sans doute pas très loin ou bien est-ce encore une entité dont nous ne connaissons ni le nom, ni la forme. Je ne compte pas la rencontrer et ai encore une chance de vivre. Les petites boules de lumière repartent en arrière et nous illuminent le chemin de retour, traversant ce parcours qui ne cessent de nous ralentir. Nous ne devons pas abandonner et j’aurais aimé me dire que tout ceci n’est qu’une vaste farce, un mauvais rêve que je balaierai d’une main. Néanmoins, il n’en est rien. Ces pauvres mortels subissent autant que moi la pression des lieux. Je prends les devants avec Deydreus quand les craquements sont de plus en plus près, les voluptés verdâtres s’échappent des trous béants, éjectant plusieurs corps de rats carbonisés. Une odeur de soufre imbibe la salle géante, qui ne nous fera pas de cadeaux.
Alors que nous allions reprendre le passage menant à l’entrée, la terre tremble et un éboulement affaisse le passage. Nous ne pourrons pas remonter par là, le sort en a décidé autrement. Nous continuons notre ruée jusqu’à un passage où deux portes se tiennent, fermées. Les Serres s’agglutinent contre cet immense accès et essaient d’ouvrir la porte. Elle est tellement lourde, le temps presse, mais nous nous attelons tous à la tâche. Certains déploient une force surhumaine, capable de tirer cet accès pour nous permettre de nous faufiler à l’intérieur. Devant nous se dresse un énorme couloir de pierre, baigné d’une lueur verdâtre. Il nous faut avancer, nous n’avons pas le choix. L’édifice s’écroule petit à petit, quelque chose de monstrueux se dresse derrière nous, furieuse et prête à nous broyer à main nu. Je survole la zone sans trop m’éloigner du groupe, je tourne légèrement le regard et aperçois une forme, immense et spectrale, s’avancer dans notre direction. Je suis terrorisée. Continuant notre ruée pour passer à l’autre bout de ce passage en pierre qui risque de s’écrouler à tout moment, je me tiens prête à venir en aide à n’importe quel membre des Serres Pourpres. Je me sens totalement démunie, ne sachant pas quoi faire ni comment aider mes nouveaux alliés. Nous n’avons aucun moyen de retourner à la surface, sauf si nous trouvons un nouveau passage. Pour l’heure, notre seule chance de survivre est de fuir la bête de ces lieux, qui semblent nous chasser. S’enfonçant davantage, nous prenons un chemin plus tortueux et moins spacieux, enfoncés par endroit. Je décide de mettre pied à terre et de courir, montrant du doigt différentes portes en bois. La bête est juste là, derrière et elle arrache sans sourciller l’entrée que nous avions engoncé avec un tel fracas, qu’un éboulement nous tombe dessus. Nous fuyons, j’emprunte une des portes avant qu’elle ne se retrouve bloquée par un amas de cailloux qui se fracassent contre celle-ci. Je me retourne et m’aperçois que je ne suis pas seule dans cet endroit sombre à l’odeur de soufre. Des pas s’approchent, causant d’innombrables secousses, celles de l’entité dont nous ne connaissons pas le nom et qui semble être une des sources de ce lieu maudit. Je n’ose pas hurler de peur, une main sur ma bouche pour ne pas que l’on m’entende et commence à pleurer silencieusement, attendant que le monstre passe.
Au fin fond d’une crypte maudite, de vaillants aventuriers s’y sont engouffrés afin de pouvoir taire le mal qui y règne. Plus profondément dans les terres, nous ne reverrons jamais la lumière du ciel tant que nous n’arriverons pas à nous extirper de ce lieu infernal, grouillant d’immondes bêtes voraces et d’entités magiques, plus uniques les unes que les autres. Nous sommes un groupe de guerriers, enfin presque, et nous nous frayons un chemin parmi les décombres et les cadavres de nos ennemis. Seulement cela ne sera pas suffisant pour survivre. N’ayant pour l’instant aucun moyen de retourner à la surface, notre groupe continue d’avancer dans la peur et dans la crainte, se doutant que la mort approche à grands pas. Nous ne sommes pas les seuls à errer dans cet immense labyrinthe et rares sont ceux gardant un sang-froid. Tandis qu’un monstre rôde, le groupe est alors divisé dans différentes salles. Dans un espace réduit, où seule des petites lueurs verdâtres éveillent nos regards, je n’ose faire quoi que ce soit, paralysée par mes angoisses. Se murant dans un silence de plomb, sans même vouloir esquisser le moindre geste, nous attendons patiemment que l’engeance s’éloigne, espérant que ce moment nous laisse un peu de répit. Je ne suis pas seule, Deydreus et deux autres serres sont avec moi, cela me rassure quelque peu. J’aurai très certainement abandonné tout espoir de sortir vivante de cet endroit s’ils n’étaient pas à mes côtés. Soudain, le guerrier aux sombres armoiries se rapproche doucement, délicatement jusqu’à moi avant de me prendre dans ses bras, dans un geste réconfortant. Mes pensées, qui jusque-là étaient parasitées par d’innombrables scénarios de mise à mort, se calmèrent pour laisser place à la richesse d’un réconfort. Froide est l’armure contre mon visage, chaudes sont les mains qui touchent ma peau délicate. Les mortels sont des êtres à part entière, ils sont simples et complexes à la fois. Je sais que ma vie n’est plus liée aux cieux, mais bien entre les mains de ces êtres à l’espérance de vie si courte. J’enlace à mon tour cette armure et soupire légèrement, rien n’est encore perdu. Les mots du reikois à mon encontre m’apaisent, bien que cela devrait être mon rôle de les soutenir. Cet homme a bien plus de force dans l’âme que je n’en ai eu dans toute ma vie. Les pas de la bête ne résonnent plus, le sol ne risque plus de s’effondrer, ni même l’édifice sur nos têtes. Nous sommes dorénavant seuls et il va nous falloir trouver nos camarades, séparés par ces gravats de roches qui nous barrent le chemin. Les deux autres serres allumèrent leur lanterne, nous permettant de distinguer plus nettement la pièce quasi-vide dans laquelle nous nous trouvons.
Un passage étroit est derrière nous, le chef de la bande nous indique de l’emprunter, ce que nous fîmes sans rechigner. Ne sachant pas ce qu’il se dressera devant nous, avançant à pas de loup, je tâte les murs pour essayer de localiser les rats, si jamais ils grouillent encore. Ma senseur magique ne détecte rien pour l’instant et ce long couloir nu ne nous indique rien de plus. Nous arrivons dans une autre salle, beaucoup plus petite cette fois et regorgeant d’une dizaine de cercueils en pierre. L’endroit est sobre, désolé, d’innombrables toiles de tendons entremêlés de part et d’autre de la pièce. Heureusement pour nous, aucun visage écorchés n’est à déplorer sur les murs de pierres mélangés à de la chair organique. La lumière réveille quelques chauves-souris qui viennent nous attaquer. Nous venions de briser leur sommeil et ces bestioles sont bien plus virulentes que celles que nous connaissons, d’une plus grande envergure, poilus et avec des appendices protubérants. Nous leur brisons les ailes et détruisons leur crâne. L’une des serres se venge d’un coup de botte dans le crâne de l’animal mutant, agonisant sur le sol. Dans un bruit de craquement d’os et de sang, la chauve-souris n’émet plus un râle d’agonie et un silence revient dans la petite alcôve. Ma curiosité est mise à l’épreuve et je ne peux résister à l’envie d’aller voir les épitaphes. Murmurant à moi-même, j’y lis quelques noms qui ne m’évoquent rien. Ce devait être des gens d’un passé lointain, oubliés par le passage des années et laissés à l’abandon. De toute manière, qui irait s’occuper de vieux tombeaux, maintenant que le village est damné et que tous ses habitants ont été vaincus ?
Je rejoins les serres qui m’attendent un peu plus loin, nous passons par une porte et d’étranges sons, ressemblant à des ébullitions résonnent dans la chambre où nous nous aventurons. Un espace vide mais organique, d’une teinte rosé, creusé par endroits d’où des voluptés verdâtres s’en dégagent. Mon regard analyse l’endroit, c’est grand et austère et deux grands escaliers en colimaçon sont sur notre droite. Nous tenons fermement nos armes, prêt à en découdre si des monstres venaient à nous attaquer. Nous n’arrivons pas à voir le fond de la salle, l’obscurité est trop présente par moment et la source de la lumière verdâtre ne suffit pas à illuminer la pièce. Je ne souhaite pas réveiller d’autres chauves-souris mutantes si j’éclaire la pièce de ma lumière salvatrice. On entend le souffle rauque d’Ikaryon qui vocifère, je commence à reprendre du poil de la bête et me mets à chercher du regard nos amis. Nous avançons, toujours prudemment et une voix d’un des Serres nous sommes de ne pas approcher, que tout ceci n’est qu’un piège. C’est alors que nous entendons des bruits de pas suspects devant nous, une démarche désarticulée provenant de l’obscurité. En position, nous nous préparons à l’assaut lorsque l’ombre d’un homme seul apparaît devant nous. Il est bien plus grand que le chef du groupe, imposant et un étrange sourire au coin des lèvres. Des longs cheveux blancs tombent en cascade derrière son dos, d’innombrables cicatrices ornent son visage émacié, un regard illuminé d’une malice mauvaise et je ressens une aura malfaisante. Il n’est pas mortel.
— Oh. Sa voix résonne comme des verres qui se brisent, sinistre et enchanteresse. Son ton grave est mélodieux. Voici le reste des invités. Il s’interrompit. Vous êtes là bien braves. Vous avez réussi à atteindre les fins fonds de la crypte. Un sourire carnassier orne son visage, il tend les bras comme s’il était le Messi venu nous annoncer une prophétie. Mortels, pour votre courage et votre vaillance, je veux bien m’amuser avec vous. Il frappe des mains et des jets de flammes verdâtres illuminent la chambre. Le reste des Serres est enchevêtré dans des espèces de lianes spectrales verdâtres. Je suis vos mouvements. Vos traces. Je vous épie sans relâche. Profitez avant que je puisse me délecter de votre chair.
Puis il disparaît dans une volupté verdâtre, déliant les autres serres des lianes spectrales. Ils nous rejoignent avec hâte. Serrant le bras de Deydreus, je jette un regard inquiet mais remplie d’une sympathie profonde. Ce n’est pas à eux de mourir aujourd’hui.
— Comme vous, j’affronterai mes peurs.
Nous ne sommes pas seuls et le maître des lieux se rit de nous. De cet être à l’apparence humaine, gît un pouvoir immensément grand, incomparable à tout ce que j’ai pu affronter jusqu’à maintenant. Sans crier gare, il pourrait surgir de n’importe où. Je prends mes dispositions et me crée une épée de lumière tangible qui sied dans le creux de ma main. Cela sera plus efficace que la petite dague, encore faut-il savoir où frapper. Pour le moment, seul le bruit du crépitement des flammes est audible.
Trois champions. Trois entités sortis tout droit des tombes. Ressuscités d’entre les morts, les voilà qui nous rejoignent. Une aura verdâtre rayonne, des inscriptions runiques inscrites sur leur corps et leurs armes. Chaque entité détient une énergie qui lui est propre, ne parlant nullement si ce n’est pour sortir des bruits d’outre-tombe. Le maître des lieux se joue de nous, il jubile et attend patiemment qu’on livre un duel à mort. L’ambiance est oppressante, les reikois se mettent en position de combat. Deydreus nous sommes de nous occuper du squelette faucheur et du squelette épéiste, pendant qu’il s’occupera du boucher. Je souhaite m’occuper de la faucheuse qui a un air de X’o-Rath. D’ailleurs, je suis surprise de voir des monstres comme ceux de Puantrus au sein de ce domaine, à croire qu’il aurait aimé choisir cet endroit comme quartier général. Tenant fermement mon épée divine, me voilà face à la forme féminine qui agite ses deux faux avec dextérité. Les deux squelettes se séparent, je prends Ikaryon et deux autres serres avec moi, tandis que l’autre groupe se charge de l’épéiste damné. Nous sommes en guerre contre un ennemi hors du commun, je suis en proie à la violence, au goût du sang et aux abominations qui abordent ce village tout droit sorti d’un conte d’horreur. Ce que je vis est aussi authentique que ma première bataille, il y a cinq mille ans, en compagnie de mes frères et sœurs. Bien qu’à ce jour, je n’avais jamais décimé autant de vies que je ne le fis actuellement. Mes sens en éveil, je suis postée devant la faucheuse à une centaine de mètres, les quelques serres qui m’accompagnent et moi-même plongeons notre regard dans ses orbites où réside un point lumineux, un air hostile. Je n’ai pas de cotte de mailles, ni aucune armoirie, tout ce dont je dispose, c’est simplement ma tunique noire ornée de croix. Je me compare à mes alliés, qui eux, sont vêtus de la tête au pied de leurs protections en métal et cuir entrelacé.
Mon souffle est calme, ma concentration au maximum, jusqu’à ce que l’entité vienne nous aborder avec une rage folle. D’un bond, elle se jette et fissure le sol à ses pieds. Son rugissement rauque nous fait vrombir de l’intérieur, comme si son cri se répercutait à l’intérieur de nous. Un sentiment étrange et ô combien perturbant. Ikaryon se jette sur l’entité, d’un coup d’estoc en hurlant, sa main maintenant fermement le pommeau. La dame aux faucilles croise le fer, prenant en tenaille la lame qu’elle coince entre ses armes. Le regard de celui-ci change, je remarque une pointe de surprise tandis qu’il tente de se dégager. Les deux autres serres s’approchent avec hargne, leurs longues lames tranchent dans le vif. L’entité se met en garde, une de ses jambes en avant, son équilibre est parfaitement dosée et on sent dans sa posture une grande technicité. Toutefois, l’adrénaline qui nous submerge nous rend plus dangereux, nous le savons pertinemment. Je déploie mes ailes et m’envole, l’épée divine dans ma main et tente une percée. Les serres esquivent d’un pas, tandis que je prends un malin plaisir à croiser le fer avec l’étrange abomination sortie des catacombes. Elle m’arrête dans mon envolée, d’une seule faucille brandie. Ses lames en demi-lunes me fascinent, elle dispose d’une certaine grâce dans ses mouvements, telle une danseuse dans les contes de la Vallée Boréale. Les serres tentent des techniques sur les flancs, assénant quelques coups qui sont rapidement contrées avec une telle facilité. Ils sont déconcertés, mais fougueux et intrépides. Les serres sont des hommes habiles, vindicatifs et disciplinés avec une réelle maîtrise du combat. La danseuse fait des bonds magistraux, recule, avance, faisant virevolter ses espèces de lames arquées. Dans son regard, je distingue une réelle malice, une flamme ardente qui crépite au fin fond de son orbite. L’engeance se nourrit de notre engouement, mon épée de lumière frappant son épaule tandis qu’elle se concentre sur Ikaryon, assénant un violent coup qui le projette en arrière tandis qu’elle pose une main sur son épaule tailladée. Elle émet un cri semblable au hurlement d’une tempête, sa rage est décuplée et je la vois enflammer ses lames de cette étrange lueur, décuplée par une force magique. Je la vois qui se rapproche avec une grande agilité, sautant d’un pied leste avant de brandir ses faux à l’encontre de mes ailes. Je monte dans les airs, à la limite du plafond et commence à ricaner.
— Tu ne pourras m’atteindre d’ici.
Tandis que je souriais et m’esclaffais comme une enfant jusqu’à ce que je comprenne que j’ai sous-estimé mon ennemie. Elle m’aperçoit, accourt contre les murs de chair et plante ses faux contre la paroi qui saigne à chaque coup porté. Elle se projette de quelques mètres en balançant son corps d’avant en arrière, comme une véritable assassine. Je suis subjuguée par cette simplicité à monter jusqu’à moi. Tellement obnubilée, que j’en oublie de concentrer mon mana et d’utiliser ma lumière pour en venir à bout. L’étrange femme squelettique me lance une faux, je pense l’esquiver, mais il n’en est rien. La faux s’est fichée dans mon aile droite, je perds en motricité et commence à faiblir. Mon rythme de vol est saccadé, je me vois perdre en altitude et décide de me rapatrier au sol. Mon aile saigne abondamment, j’aperçois un trou causé par la faucille qui est restée plantée dans mon aile. L’aura verte qui s’en dégage dégouline et j’ai la sensation d’être rongée par des milliers de crocs. J’appelle Ikaryon à l’aide, il s’approche avec hâte avec l’aide des deux autres serres. Ikaryon s’empresse de manipuler la faux qui brûle ses gants lorsqu’il s’empare du pommeau. La douleur est intense, une fumée émane de ses gants, mais il continue à vouloir libérer l’aile du joug de la faux. Je hurle à la mort, tellement je souffre le martyr. La danseuse descend rapidement et se confronte aux deux serres qui nous protègent, l’un des reikois et moi-même. Je suis rongée par ce liquide, le trou suppure et une odeur nauséabonde s’en dégage, toutefois, je suis enfin libérée. Je remercie l’homme d’un hochement de tête, la sueur dégoulinant de mon front. Je déteste cruellement ces abominations morbides. La faux sur le sol, la squelette l’observe et commence à vouloir s’en accaparer, malheureusement pour elle, je me dresse sur sa route et libère une magie de lumière salvatrice. Une vague blanche la projette contre le mur avec fracas, elle se relève sans broncher. Je suis énervée. Terriblement, énervée. Les serres m’entourent et avancent à mes côtés, tout en gardant la faux entre nous. Elle revient, chargeant comme un bœuf, un bond dans les airs avant de déployer une force herculéenne. Je choisis d’affronter la lame de la danseuse, déployant une plus grande énergie tangible, l’épée sera mon bouclier. Une onde de choc percute les alentours, je croise le regard vicié de l’engeance et lâche des psaumes en latin. Comme Seagan, je déploie de multiples épées de lumière qui apparaissent autour de moi et les lance dans la direction de la femme aux armes arquées. Elle en esquive une, deux, trois, mais les prochaines seront son trépas. Sa gestuelle est lancinante, elle finit par perdre l’équilibre tandis que plusieurs épées de lumière se projettent sur ce monstre ressuscité d’entre les morts. Une lame de lumière découpe son tibia, une autre découpe son avant-bras et, dans un hurlement de terreur, s’enflamme tel un brasero dans une lueur incandescente. Puis, lâche un dernier cri, étouffé par la lumière bienfaitrice.
— Ainsi s’achève votre seconde vie, dis-je dans un murmure.
Mon regard se tourne vers le deuxième groupe affrontant le squelette épéiste et sur Deydreus. Comme il l’a annoncé précédemment, nous nous chargeons des autres entités tandis qu’il combat avec rage contre ce boucher imposant. Je ne peux plus voler cependant, l’adrénaline du combat me donne un second souffle et je sens mon pas léger en dépit de la souffrance.
Vivien et Aki s’acharnent sur le squelette épéiste, prenant une posture offensive, violente et tactique. Accompagnés des autres serres, ils restent concentrés sur leur propre combat, sans pouvoir jeter un coup d’œil sur ce qu’ils se passent autour d’eux. La mission est claire : tuer l’entité. Vivien prend les directives, sommant les autres serres de cerner le monstre avec une voix forte et tonitruante. La posture du monstre est droite et fière, bien qu’il soit une engeance sans chair, on imagine ce qu’aurait pu être autrefois l’apparence du mort-vivant. Son épée altérée émet une lueur malfaisante, l’aura qui l’entoure rajoute une certaine angoisse. Bien qu’il ne soit plus qu’un tas d’os très peu vêtu, il n’en demeure pas moins un guerrier émérite, sa façon de se mouvoir et de contre-carrer les coups relève d’une grande habileté. Les Serres l’ont tout de suite remarqué et ne se sont pas laissé avoir par cette apparence, ô combien sommaire. Le squelette lâche un râle avant d’enflammer son épée et de planter sa lame dans le sol, créant des petites fissures d’où s’échappent une lueur verdâtre. Aki hurle de ne pas s’en approcher quand des flammes commencèrent à en jaillir. Des flammes d’une couleur anormal, presque spectrales, dévorant tout sur leur passage. Le squelette retira l’épée d’un geste presque théâtral et invita les belliqueux à s’avancer. Vivien ne se laisse pas consumer par la rage de vaincre, il préfère prendre la tête tout en réfléchissant à un moyen d’en finir avec cet énergumène. Il entend les cris de l’ange qui plonge vers le sol, jette un coup d’œil à son chef qui prend un coup de pied, se relève et repart. Rempli de détermination, il fait un tour de main pour sommer ses frères d’armes de continuer les mouvements. Le monstre ne ressent pas la fatigue, jouant de son épée qu’il fait tournoyer, repoussant l’assaut des guerriers avec une grande ténacité. Un autre hurlement retentit, celui de la danseuse qui se met à brûler un peu plus loin.
Le groupe de Luvïel a réussi et ils sont en train de leur venir en aide. Deydreus continue sa ruée sur le boucher, ses imposantes haches prêtent à le tailler en pièces, mais il fait face à un bretteur hors pair. Vivien accourt contre le squelette épéiste, prend garde à ne pas laisser de faille dans sa posture et s’acharne avec une telle violence, que son regard est presque injectée de sang. La soif de vaincre. La soif de tuer. La soif d’en terminer. Soudain, Aki reçoit un coup porté à l’épaule, non pas de l’épée elle-même, mais des os décharnés du bras nu du squelette. Il pousse un cri, du sang s’écoule de la main du squelette qui la retire avec hâte, levant son épée pour asséner le coup fatal. Un jet de lumière blanche heurta l’épéiste d’outre-tombe qui s’arrête dans son geste, je retourne et affronte cette lueur qui le consume. Ikaryon ainsi que Vivien se pressent pour extirper Aki, l’extirpant à quelques mètres plus loin tandis que l’engeance fond sous cette lumière purificatrice. Son épée tombe avec un bruit sourd, les flammes disparaissent des fissures et de l’épée aux étranges symboles et s’éteint avec son porteur. Il ne reste sur le sol qu’une partie du casque, tout le reste est devenue une sorte de flaque, un mélange d’os et de métal. J’accours vers Aki alors qu’Ikaryon le garde dans ses bras, place mes mains de porcelaine au-dessus du trou béant au niveau de son épaule et exerce un soin. Ses muscles se reforment, les tissus de sa chair réapparaissent et une cicatrice apparaît, comme s’il s’agissait d’une brûlure cautérisée. Deydreus revient vers nous, le corps du boucher gisant dans un sang noirâtre à même le sol. Nous venions de détruire les trois champions du maître des lieux qui ne s’égosille plus de rire. La salle est redevenue calme, les piliers de flammes ont disparu et nous voici de nouveau dans l’obscurité. Aki me remercie et se relève, empoignant sa lame avec sa main droite. Il fait quelques moulinets et semble satisfait, sa motricité n’a pas été touchée. Je garde l’épée divine entre mes mains, jetant divers regards autour de nous par prévention. Mon aile droite pendante, heurtant le sol tandis que la blessure s’infecte davantage, me laisse une grimace sur le visage. Le maître des lieux ne réapparaît point, comme s’il s’était amusé l’espace d’un instant avant de disparaître. Où et quand reviendra-t-il ? Est-il même déjà parti ? Ou bien nous surveille t-il du coin des yeux de ces murs organiques ? Ici, il n’y a rien. Pas de trésors. Pas d’êtres humains. Hormis des bêtes infâmes, immondes et immortelles vivant à travers les âges. Nous n’avons pas encore parcouru tout le labyrinthe, il nous faut trouver un chemin pour retourner à la surface. Seulement, avant cela, il nous faut terrasser ces engeances maudites souterraines. J’utilise ma senseur magique et en effet, je ressens des flux de mana de toute part, partout entre ces murs et ces roches. Ces catacombes sont un flux constant, résonnant en chœur et des choses que je ne comprends pas, ou que je n’ai jamais perçu auparavant. Inondée par tant d’informations, mon corps bascule et Ikaryon vient me prêter son épaule, me demandant ce qu’il se passe.
— J’ai utilisé un sortilège permettant de détecter les flux de mana. Cette pièce en est remplie. En fait, la crypte entière est sous le flux d’un mana immense ! Chaque entité, chaque être que nous avons vaincu en possède et une seule garnison de quelques hommes ne parviendra jamais à détruire l’entièreté de ce lieu. Et je crois que … l’homme que nous avons vu plus tôt est quelqu’un de très puissant.
Un rire sinistre résonne dans la salle baignée d’obscurité, il est toujours présent et nous écoute. Quelque chose me dit que nous ne sommes pas au bout de nos surprises.
Ils se mettent en position d’attaque, les créatures infâmes nous barrent la route. L’elfe au teint blafard nous inspecte et décrit avec passion son dévouement envers son maître. Nous expliquant que nous ne sommes que de vulgaires pantins pour un Apôtre. Le nom Raguiel ne m’évoque rien, de même pour l’elfe, qui quant à lui, est un fanatique dévoué au titan X’O-rath. Par Aurya, personne ne considère les autres divins ? À croire que X’O n’en a que pour lui, cela en est navrant. Les formes masquées attendent un signal de la part de leur chef, cet ancien érudit de Melorn n’en a ni le nom, ni l’apparence. Pour moi, ce n’est qu’une autre entité de plus à abattre parmi ce dédale de chair et de pierre. Je reste estomaquée suite à toute cette violence, prise au piège sous terre et sans l’espoir de revoir mon ciel adoré. Je ne peux même plus voler, quelle ironie pour une créature ailée. Une aura sombre tournoie autour de notre potentiel ennemi, souhaitant en découdre avec nous. Je bouscule quelques Serres et me positionne en avant, je pointe du doigt l’elfe et clame haut et fort :
— Si votre maître tient tant à s’amuser, qu’il vienne de lui-même. S’il souhaite réellement une distraction, pourquoi ne pas lui proposer un jeu ? Ou bien ce n’est qu’un couard qui préfère seulement observer, tapis dans l’ombre. Il nous fait affronter ses sbires à sa place, quel maître des lieux pathétiques ! Notre hôte ne sait pas recevoir, quand bien même il se délecte.
Albyryon s’arrête dans son élan, l’étrange lueur dans ses mains s’évaporent et il se mure dans le silence. Un rictus orne ses fines lèvres et il s’incline légèrement, une volupté verdâtre apparait devant nous et voilà que l’hôte des lieux sort enfin de sa cachette. Son regard noir et mauvais ne laisse plus aucun doute quant à sa colère, sourcils arqués et lèvres recourbées, son corps longiligne se dresse de tout son long, dans une posture droite et intimidante. Les Serres tentent de se positionner pour me défendre avant de s’interrompre. L’apôtre s’arrête, ne dit aucun mot et fait apparaître un parchemin dans une volute de fumée. Il déclare dans un dialecte elfique ancien :
— Insolente.
— Je ne fais qu’émettre des faits, Apôtre Raguiel, lui répondis-je par cette même langue.
— Quel est votre nom, créature ?
— Luvïel.
— Vous me rappelez la Baronne, une femme tout à fait charmante.
— Nous avons eu le loisir de la rencontrer.
Un silence.
— Que voulez-vous ? Tonne l’hôte.
— En terminer avec tout ceci. J’en ai assez de devoir décimer et détruire, nous ne sommes pas de vulgaires marionnettes. Alors, je vous demande en combat singulier et en finir une bonne fois pour toutes.
— Oh, relève-t-il en haussant un sourcil. Son ton est grave et il se saisit d’un outil contondant. Voici mon offre. Je vous tue et vous serez ressuscité d’entre les morts, vos amis connaîtrons une agonie éternelle et vous serez vouée à devenir notre esclave.
— Qu’en est-il pour notre réussite ?
— Vous serez sauvé, libéré, retrouvant l’extérieur.
— La liberté en échange d’un combat ? Je peste. Vous êtes un scélérat.
— J’accepte votre offre en combat singulier, créature ailée. À prendre. Où à laisser. Je reste le maître du jeu.
Il tapote le parchemin du bout de son index, me tend le couteau et attend. Je regarde les Serres, puis Deydreus avec une pointe de culpabilité. Je souhaitais m’entraîner, je voulais offrir au Nouvel Ordre une Luvïel plus performante, plus sûre d’elle et capable de tenir tête aux impies de ce monde. L’heure est venue. J’observe Raguiel, je tiens fermement le pommeau de la petite arme contondante et laisse une entaille dans le creux de ma main gauche. Raguiel fait de même et nous plaçons nos mains au-dessus du parchemin. Notre sang se mélange et un sceau apparaît sur le parchemin, gardé précieusement par l’elfe de Melorn. L’hôte, avec son air malveillant, ne me rassure guère et j’ai l’intime conviction qu’il ne m’a pas tout dit. Le faciès de mon ennemi change radicalement d’expression et un large sourire montrant des crocs aiguisés me laisse perplexe.
— Sachez que vous serez une créature parfaite pour notre bon Seigneur. Que le combat, commence ! Et que vos « amis », n’entachent pas notre duel.
Mon sang se glace et il balaie d’un revers de main les tables et les ustensiles qui se brisent contre la pierre sombre et froide. Une bourrasque verdâtre inonde la salle, hormis le centre de la pièce. Voici l’arène. Soudain, j’aperçois Raguiel tenant une grande épée d’un noir de jais, sublimée de runes, tandis qu’il porte une armure spectrale complète. Je ne me laisserai pas faire, ni intimidée. Créant une épée de lumière, je me recouvre d’une protection afin d’assurer mes arrières. L’elfe et les bêtes masquées sont prostrées dos au mur et suivent du regard le combat qui va être mené. J’avance vers le centre de la pièce, nous nous tournons autour comme deux félins prêts à bondir sur sa proie. Seagan me l’a fait comprendre, on ne peut raisonner tout le monde et certainement pas des abominations vouant un fanatisme religieux aussi extrême. Bien que j’aime mes parents, je ne me vois plus leur donner toutes les raisons du monde à continuer de martyriser tout Sekaï. Je prends les devants et m’élance vers le scélérat, celui-ci contre mon coup d’épée sans sourciller. Il avance sa tête vers moi tandis que nos lames se croisent, puis d’un doux presque doux me dit :
— Pathétique.
Je me laisse submergée par mes émotions. Je sens la fureur me gagner et m’acharne avec véhémence contre l’hôte de ces lieux infâmes. Mes yeux sont tournés uniquement dans ce combat, je suis seule face à l’engeance qui détient ma vie et celle de mes amis entre mes mains. J’ai voulu jouer. Peut-être que les Serres ne comprennent pas mon geste, peut-être même que Deydreus trouverait cela complètement stupide, mais je veux prouver qu’ils peuvent me faire confiance. Je ne suis pas une simple femme, je ne suis pas un ange fragile. Trop longtemps, j’ai cru être une bonne à rien, ne sachant pas se battre ou rallier des gens, trop longtemps, j’ai cru n’être qu’un pauvre oisillon n’étant jamais sorti de son cocon. Dorénavant, je suis une colombe prête à affronter les sombres présages, une guerrière capable de surmonter les pires épreuves et surtout, permettre aux mortels d’avoir confiance en quelqu’un capable de les sauver. Prise de rage, je décuple mon mana et crée un sceau de lumière géant sous mes pieds, une lueur qui baigne la salle toute entière d’une lueur bienfaitrice, faisant disparaître toute forme d’obscurité. Elle aveugle et quant à moi, je me ressource dans cet espace qui me rappelle le royaume des Divins.
— Je suis bien plus forte que vous l’imaginez, hôte.
Le maître est aveugle, la lumière est bien trop forte pour lui qui est toujours tapi dans les ombres de son lieu de répit. Je n’ai qu’une seule envie, le vaincre.
— Détruire. Impie. Vaincre. Ennemi.
Je sombre dans une frénésie meurtrière, répétant plusieurs fois ses quatre mots pour me les imprégner et en faire une force. Le sceau de lumière se brise en plusieurs petits éclats et je plonge vers mon ennemi qui sent que j’arrive. Bien qu’il soit aveugle pendant quelques instants, il n’en perd pas moins ses réflexes. Il s’enveloppe d’une volute de fumée verdâtre et s’évapore. Où se cache-t-il ? Il est derrière moi, comme s’il s’était téléporté et m’assène un coup de pommeau entre les ailes avec une telle violence, que mon corps est projeté à quelques mètres. Ma lame divine est éjectée un peu plus loin, je me relève avec difficulté, mais le bougre a déjà remarqué où était dirigé mon regard. Il s’élance et plante sa lame impie dans ma main droite, malheureusement pour lui, ma protection l’empêche de percer mon membre. Roulant sur le côté, je me relève aussi vite et produits dans mes mains des boules de lumières. Il ricane.
— Un peu plus et je me délecterai de votre chair, Luvïel.
Je ne relève pas et balance les projections des boules d’énergie. Elles explosent derrière lui dans une déflagration lumineuse, il est légèrement touché, mais sa vitesse et son agilité sont fulgurantes. Ce maître est habile. Il s’élance dans les airs, je me protège avec mon épée et tente d’esquiver sur le côté, il est trop rapide. Nos lames émettent des éclats, le bruit du fer divin et l’impie résonne avec vacarme. Il revient à terre et me fait un croche-patte, me mettant à terre. Sa lame s’apprête à me planter droit dans la tête quand je me protège de mes bras, voyant la fin arrivée. Il attaque et sa lame est bloquée dans les airs, à quelques centimètres de mes bras recouvrant ma tête. Plein de petits outils chirurgicaux s’étaient tassés devant moi, comme si mon esprit avait créé un bouclier à l’aide de tous ces petits objets. Je ne prends pas le temps de comprendre ni d’observer la scène, je roule sur le côté et libère ma magie. Les objets se dispersent sur le sol, comme si une emprise immatérielle les avait regroupés. Était-ce … Moi ? L’hôte me toise, plus aucun sourire sur son visage.
Je suis prête.
L’apôtre Raguiel et moi-même sommes totalement absorbés dans notre combat, usant de différentes techniques habiles ou encore de sournoiseries. Soudain, l’apôtre tourne le regard et aperçoit l’action entreprise par le preux reikois, il s’emporte dans une colère noire et commence à utiliser sa magie impie. Le hurlement de Deydreus parvient à mes oreilles, me sommant de saisir cette opportunité. Je n’ai pas le temps de lui jeter un regard et me précipite vers ma proie. D’un mouvement rapide, empoignant fermement mon épée divine, je l’encastre dans le dos de mon adversaire qui est prit de cours, n’a pas eu le temps de me voir venir. Cependant, il empoigne la lame qui sort de son buste d’une main, et de l’autre jaillit une fumée verdâtre bien plus sombre. Des runes sur son bras apparaissent et je comprends qu’il vise le guerrier aux sombres armoiries. Les mains de Raguiel brûlent fortement ; riant une dernière fois, lâchant un dernier râle d’agonie, avant de jeter sa dernière attaque. Un faisceau de lumière impie traversa la pièce pour heurter le mortel. Je lâche ma lame qui disparaît, accourt vers celui qui nous a menées à toutes ces batailles en laissant derrière moi le corps inerte de l’apôtre. Mon cœur bat à la chamade, mon souffle est coupé, les Serres se rapprochent et encerclent leur meneur pour constater les dégâts. Le corps de Deydreus est imprégné de cette sombre magie, alors même que j’allais toucher son visage, je sentis un feu invisible à l’œil nu. Je me fiche de la douleur et pose mes mains sur le devant de la cuirasse qui s’illumine, entamant un processus de guérison magique. Du plus profond de mon être, je souhaite le libérer de cette entrave magique qui le ronge à petit feu de l’intérieur. Les Serres attendent, inquiets, espérant que leur chef revienne sur pied. Je sens ma magie absorbée par cette étrange source qui le consume, comme si elle aspirait mon être, ma lumière. Ce feu invisible dévore la chair de la peau de mes mains, j’espère réussir à retirer par ma foi, par mon âme cette magie impie. La lumière triomphera du mal. Des gouttes de sueur perlent sur mon front, je grince des dents et continue mon travail de guérison, jusqu’à ce que j’entende une grande inspiration provenant du guerrier. Mes doigts ne me brûlent plus et je doute que la magie impie soit encore en lui. J’essuie mon front d’un revers de main et le regarde avec un grand sourire :
— Chacun son tour, j’imagine.
Les Serres relèvent leur chef, Vivien et Aki frappent l’épaule de leur ami et me remercie. Nous voilà encore dans cette sombre salle, nous sommes entourés de cadavres encore une fois. Puis, le parchemin est disposé en multiples petits morceaux, un étrange sentiment me submerge. Je pose un regard triste sur le chevalier et lui demande :
— Deydreus, vous ne me faisiez pas confiance lors de mon combat contre l’apôtre ? Pourquoi avoir détruit le parchemin ? Je … Est-ce que j’aurai perdu ? Nous aurions pu sortir de cet endroit maudit, en détruisant ce scélérat.
Mon regard lumineux se pose dans celui de l’homme aux yeux vairons, cherchant à comprendre ce geste. De multiples questions me traversent l’esprit toutefois, je doute réellement que le chevalier l’ai fait de manière mal intentionné. Après qu’il m’ait expliqué, je me sens plus rassurée et souffle un soupir de soulagement. Un homme intègre et franc, peut-être un peu sec et avec un faciès sévère, il me rappelle un homme de grande envergure. Cependant, je ne sais pas encore sur quel pied danser avec ces hommes du Reike. Après tout, nous sommes un groupe ayant vaincu de multiples immondices et autres vices au sein de ce village. Puis-je réellement leur faire confiance ? Et comment puis-je sonder le cœur des hommes. Si cela se trouve, ces hommes ont déjà commis d’innombrables perversités, et je leur viens en aide. Pour quelqu’un qui prône l’amour et la paix, mon monde s’est effondré à partir du moment où j’ai quitté les murs de Célestia. Mon sourire disparaît, je détourne mon visage et me mue dans le silence, inspectant la salle dans la pénombre.
— Où allons-nous, Serres ? Avançons-nous dans la pénombre mortifère ? Il nous faut trouver un moyen de partir d’ici. Il y avait des grands escaliers dans la pièce d’avant, nous pourrions… Essayer ?
Je prends les devants et illumine avec des petites boules de lumière l’endroit de notre première rencontre avec l’apôtre. Je ne souhaite nullement rencontrer l’esprit immense de ces lieux maudits et souhaite simplement partir de cet endroit. Mon but était simple, devenir une valeureuse guerrière. Malheureusement, je n’ai pas pu montrer toute l’étendue de mon pouvoir. Tout autour de moi, des monticules de pierres sont éparpillés et je m’amuse à concentrer ma magie pour les faire léviter. Je les ramène vers moi, les jette, teste la capacité de mouvement et la distance. Je ne peux pas exercer plus de dix mètres, à partir de là, mon pouvoir ne fonctionne pas. Je reste surprise de cette capacité, suite à une véritable peur : celle de mourir. J’aimerais tellement connaître les histoires de chacun des Serres, savoir comment leur est venu cette idée de rejoindre Deydreus et quelles sont leurs motivations. Je réfléchis à la proposition de l’homme reikois, mais je suis bien trop attachée au Nouvel Ordre. Sauf si le fanatisme y est trop présent, plus que la raison, l’amour et le pardon. Une fois arrivée, nous montons les escaliers qui sont dans un état lamentable, nous sommes sur nos gardes si quoi que ce soit survient d’entre les murs comme les rats de la dernière fois. N’utilisant pas ma senseur magique, de peur d’être étourdie par tant de flux, d’autant que la fatigue me submerge après avoir utilisé tant de mana, mon corps réclame un peu de répit. Néanmoins, je ne le montre pas et serai prête à me battre jusqu’au bout. Je ne suis pas très à l’aise, me sentant cloîtrée, enfermée dans ce dédale.
— Pourvu que nous revoyons la lumière du jour…
La pluie. Après avoir déambulé dans ce labyrinthe sans pouvoir compter les minutes ou les heures, nous avons enfin réussi à sortir de ce guet-apens. Dévalant des chemins parsemés d’embûches, des salles recouvertes de cette chair aux visages déchiquetés, nous voici enfin à l’air libre. Le souffle du vent caresse ma peau, je respire un grand coup et me sens revigorée. L’épaisse brume qui nous entoure se dissipe toutefois, nous ressentons encore l’angoisse des lieux maudits. Le village dans lequel nous nous trouvons sera ancré dans ma mémoire, je pense même écrire tout ce que l’on a vécu suite à ces multiples péripéties. Je ne supporte plus les endroits clos, préférant les bâtiments lumineux, teintés d’or et de marbre blanc, où l’on s’y sent en sécurité. Je préfère avoir les grandes hauteurs sous plafond avec des peintures murales colorées, des chandeliers par dizaine et le feu nous apportant une douce chaleur rassurante. Je pense d’ailleurs bientôt y retourner, est-ce là mes adieux aux Serres Pourpres ? Mes aiguillettes et mes épaules s’affaissent, ressentant comme une lourde charge émotionnelle suite à toutes ces aventures. De toute manière, je ne peux pas voler et vais devoir patienter le temps que la blessure au niveau de mon aile se résorbe. Admirer ce ciel gris, sentir les larmes d’eau sur mon corps couvert de sang rouge et noir, chacun des serres a un ton grave, le visage marqué par la fatigue et les combats menés. Je me demande quelle sera leur prochaine destination. Puis, Deydreus se tourne vers moi, son regard illuminé dans cette armure taciturne, clamant que ce n’était pas la fin. Mes jambes se flagellent, je perds l’équilibre et me rattrape sur Ikaryon qui, lui-même, résiste au sol tremblant. Que se passe-t-il ? Nous jetons un œil en arrière, des volutes de fumée verdâtre s’échappent des portes de l’antichambre, nous nous dégageons du mieux que nous le pouvons. Des rats s’enfuient par centaines hors des murs, couinant comme si la fin du monde approchait. La pluie tambourine plus ardemment, brisant notre vision. Sans crier gare, le spectre que nous ne désirions pas croiser, s’est faufilé jusqu’à l’extérieur du dédale. Détruisant les derniers vestiges de la crypte, il s’échappe avec un grand fracas, des rochers aussi gros qu’une maison explose dans les airs pour s’abattre un peu plus loin, avec un bruit assourdissant. Le sol se craquèle, se fissure, laissant la fumée s’en dégager. Une tête de monstre surgit et le corps du spectre enseveli se libère. On peut lire dans son regard une haine incommensurable, une envie de tuer tout être venu perturber son sommeil. Nous venions d’entrer dans sa maison, le rat nous avait averti quant au danger présent. Il ne reste plus que lui, seul rescapé de ce massacre au sein des sous-terrains. Alors que nous pensions nous sortir d’un mauvais pas, voilà qu’une entité spectrale surgit pour nous assaillir, une dernière fois. La crypte n’est plus qu’un monticule de roches et de terre, surplombé par ce spectre excessivement grand et certainement puissant. Je serre les dents et me tiens prête, bien que je sois essoufflée, épuisée, trempée. Tel un échiquier, nous affrontons la tour du roi, acculé par l’évêque, les soldats et le cavalier. Même si le roi est en échec, la tour est toujours en vie, imprévisible et s’apprête à nous anéantir. Dans une voix éthérée, le spectre de la crypte communique, nous dominant de tout son long :
— Vous, mortels comme immortelle, qui êtes entrés sur mes terres, venu assiégés mon domaine, détruit mon profond sommeil, je vais vous emmener tout droit à votre trépas.
Nous n’avons pas le temps de fuir, la brume a laissé place à une odeur rance, un mélange de décomposition et de pourriture, la forme de l’être spectrale est une abomination au teint pâle et verdâtre. Son corps entier change de forme, laissant les volutes de fumée lui donner l’apparence de deux grands sabots sur le devant et ceux de reptile derrière, une longue queue épineuse et décharnée. Quant à sa gueule, plusieurs trous émettent une petite lueur blanche qui nous observe, sa langue pendante bave intensément, comme un liquide nauséabond verdâtre et toxique qui, lorsqu’il touche quelque chose de vivant, est littéralement annihilé de toute vie. Il ne nous laissera pas nous échapper. Dans tous les cas, nous ne pouvons laisser vivre une telle abomination sur les terres de Shoumeï. Bien que les titans soient déjà passés par là, il reste encore des lieux de vie plus ou moins habités. Concentrant une partie de mon mana restant, je prépare un sortilège capable de ramener le soleil sur une vingtaine de mètres autour de nous, permettant ainsi de ne pas être confronté à la complexité du terrain et à l’étrange bête spectrale. Je demande à Ikaryon de me laisser en arrière et me protéger, le temps que je concentre ma magie divine vers le lieu exact et faire appel aux lueurs du soleil. Je commence à prier et un éclat doré émane de tout mon être, comme lorsque j’étais auprès d’Aryan et Sans-Nom. Je commence à lever les bras lentement vers le ciel et un voile de lumière nous plonge dans son aura bienfaitrice. La pluie a laissé place à un bain de soleil qui nous illumine de tous ses rayons, tandis que vingt mètres plus loin, la pluie tombe drue sur l’étrange créature. Ses volutes de fumée ne franchissent pas la barrière de lumière, comme si elles craignaient le soleil. Après tout, spectres, fantômes et autres entités éthérés sont plus virulentes dans la nuit. Esquissant un sourire, bien que je me sente fatiguée, je pense pertinemment que le spectre ne pourra pas franchir cette protection magique. L’entité rôde autour de nous, nous observe et lâche un hurlement de frustration. Toutefois il attend, car il sait que cette magie ne durera pas toute la journée.
— Il ne pourra pas s’approcher. Jusqu’à ce que la pénombre nous engloutisse.
Nous avons un peu de temps avant que l’étrange bête nous assaille. Il tente de franchir la barrière maintes fois mais la lumière le brûle, il tourne autour de la délimitation, s’enveloppant d’une matière intangible.
— Il va nous falloir un plan.
Il anticipe le danger, cet homme est un leader né et je vois dans son regard une détermination sans faille. Il sait diriger, tout le monde écoute attentivement et bien que Léonard et Ikaryon feront les appâts, ils ont une totale confiance dans ce plan. Quant à moi, je m’occuperai d’inonder les épées d’une lumière salvatrice. Deydreus est calme, attendant le moment propice pour mettre le plan à exécution. Quand la lumière du soleil laisse place à la pluie, nous sommes prêts à l’action. Un combat s’annonce, périlleux voire suicidaire. Toutefois, personne ne renonce, tout le monde agit. Le spectre des lieux rugit, tente de découper le corps de mes précieux alliés. Le spectre change de forme au fur et à mesure, prenant des postures différentes, chargeant avec fureur les Serres Pourpres. Je surveille à la fois les hommes sur le terrain et celui qui grimpe à un arbre, utilisant des murs de protection tangible pour éviter à Vivien de se prendre un coup porté par l’abomination déchue. Je me mets en position et commence à exécuter le plan de l’homme au sombre destin. Pointant mes mains dans sa direction, un cercle de lumière ressemblant à une rune grandit à mes pieds, je lâche le sortilège qui baigne ses épées de ma magie. La suite des événements est un véritable enchaînement. Souhaitant venir en aide au guerrier impitoyable qui s’élance, j’agresse le monstre spectral en lui envoyant des faisceaux de lumière qui brûle cet être infâme. L’abomination se débat, cherchant à retirer l’insecte qui se rue sur son corps éthéré, tout en essayant de se protéger des rayons dorés. Enfin, l’homme aux épées divines descend de la bête, nous l’assommons de coups, utilisant notre magie ou encore nos armes mortelles. Cependant, elle ne lâcha point prise et la voilà qui, d’un mouvement de queue, fait voltiger une partie des Serres. Surprise et choquée, je vois le chevalier filer droit vers le spectre. Il semble tellement obnubiler par le spectre qu’il en oublie de regarder sur les côtés. Le cœur palpitant, avec précipitation, je crée encore ce mur invisible et résistant, évitant à l’être mortel de se faire assommer dans sa ruée. Un concert de violence, s’adonnant à une totale frénésie, s’acharnant à monter jusqu’à la tête de l’esprit éthéré. Je ne peux le laisser y aller seul. Je souhaite également contribuer à la fin de cette entité spectrale qui nous a pourchassée, malmenée, terrorisée. Je déploie mes ailes en grinçant des dents, je ne serai peut-être pas si habile qu’hier, mais je serai plus forte aujourd’hui. Je m’élance d’un pas, puis deux jusqu’à courir vers eux, un battement d’aile, puis un autre, avant de m’envoler dans les cieux. Les cris de la bête sont glaçants, retentissant dans cet espace où la boue et la pluie nous tendent les bras, accueillant notre dernier combat. J’évite un des membres de l’entité qui tente de m’attraper, déviant de justesse un coup mortel et m’approche davantage vers la position de Deydreus. Les serres continuent à attaquer, certains se sont relevés tandis que d’autres sont étendus dans la boue et dans la terre. Je ne tolérerai pas que cela soit notre dernier combat. Mon aile faiblit, la douleur est encore trop récente, je me pose avec difficulté sur le dos du monstre qui est acculé par les soldats et le cavalier. C’était sans compter sur l’évêque qui vient aider à détruire la tour.
Un sentiment me gagne, je ressens l’espoir et l’envie de me battre. Vouloir défendre des mortels, apprendre à affronter ses craintes, dévoiler son potentiel et continuer à croire. Ma foi est grande, mon amour pour ce monde est sans égal. J’ai envie de contribuer à sa renaissance, apporter la lumière et la douceur, tout en connaissant la souffrance et les pleurs. Les sentiments sont humains. En tant que créature angélique, abandonnée dans un monde sans pitié, sans foi ni loi, me voilà galvanisée par des sensations que je découvre jour après jour. Les mortels et immortels de ce monde m’apprennent bien plus que les Divins : ils me tendent la main comme Seagan, me font rire comme Anna et Elsa, me frustrent comme Aryan, me sensibilisent comme Sans-Nom, me terrorisent comme Le Baron, m’apprennent comme Morndrizel ou encore me grandissent comme Deydreus. Je me sens vibrer un peu plus à chaque seconde que je grimpe sur l’encolure du monstre spectral, trempée par la pluie, les membres endoloris, mais l’esprit, ô combien déterminé. L’homme, dans cette armure en noir et rouge, est un exemple à suivre. Il prend la tête du groupe et ose se mettre en danger pour les autres. Ils protègent les Serres comme eux le font en retour pour lui. Les mortels sont à la fois si différents et entreprenants, ils ont une aura si vive, si particulière. Je me demande si je pourrai un jour devenir comme eux, aussi puissante par le cœur que par l’âme, affronter maints dangers en les guidant toujours dans la bonne voie. À hauteur de Deydreus, je crée deux lames de lumière dans chaque main et me mets à taillader l’entité. Il ne me reste plus beaucoup de mana, mon corps est faible, mais je souhaite continuer jusqu’au bout. Convaincue de bien faire, je prends exemple sur le bretteur hors pair, fendant chaque partie du crâne de la bête. Soudain, mon corps commence à lâcher et ma lumière disparaît, je me sens faillir et soudain une main me rattrape alors que j’allais dévaler l’encolure de la bête. Ressaisis-toi, Luvïel. Montre-lui que tu en as encore là-dedans. Montre-lui que tu es une créature capable de grandes choses. L’entité secoue violemment son crâne cependant, le cavalier plante ses deux lames et s’accroche à l’une d’une main, me maintenant avec l’autre. Balancés dans tous les sens, j’essaie de reprendre le contrôle de mon corps et me fous une grande gifle. Je déploie de nouveau mes ailes et me détache afin de m’envoler jusque devant l’un des yeux vides de la bête. La petite dague ornée d’un tissu rouge est toujours à mon ceinturon, je la récupère et la plante dans la cavité obscure de l’étrange être. L’entité réagit mal, elle hurle à l’agonie et j’aperçois sa main qui se projette sur son visage défiguré par la haine, la colère et la douleur. Je plonge dans le vide et me replace en haut de son crâne. Ayant repris son équilibre, je demande à Deydreus de me venir en aide, en plantant sa lame au-dessus du crâne de la bête et dans un dernier effort, me prêter main-forte. Nous entendons les Serres qui ne s’arrêtent pas de combattre, prêt à rendre leur dernier soupir. Pour le bien de l’Humanité, pour la survie des Serres, il nous faut détruire cette engeance. Ses mains gantées tiennent fermement les lames et je commence à m’illuminer. Une lueur jaillit de mes yeux et de mes mains, entourant le pommeau de l’épée et dans un cri :
— Post tenebras lux !
Usant toute les dernières réserves d’énergie, un filet de lumière divine jaillit de la lame qui vint s’enfoncer dans l’être éthéré, jaillissant de toute part. Puisant dans l’énergie de Deydreus, la lumière perce davantage à l’intérieur du spectre qui commence à vomir sa bave empoisonnée. On pouvait apercevoir la lumière remplir l’intérieur de la bête qui convulse avec rage. Nous tenons fermement le pommeau, tentant de garder notre équilibre sur le sommet du monstre morbide jusqu’à ce qu’elle rende son dernier souffle et explose dans une volute de fumée noirâtre. Repoussés, nous sommes balayés et je nous entoure de mes ailes, en maintenant une petite barrière. Elle est si fine malheureusement, celle-ci ne parvient pas à protéger suffisamment mes ailes qui heurtent le sol avec fracas. Je suis vidée. Mon corps épuisée. J’ai mal. Si mal. Je ne peux plus bouger. Au moins, nous avons réussit. Je ferme les yeux.
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« C’est dans la plus noire des obscurités, que naît la lumière »
Si obscur. Si noir. Si vide. Je reviens petit à petit vers la douce lumière, celle qui m’appelle et me sort de la torpeur. Je sens de nouveau mon mana qui grandit, circulant dans chaque partie de mon être, baignée de nouveau par la magie qui régit dans cet univers. Je tente de bouger, mon aile est encore endolorie et la chute a probablement dû me mettre inconsciente. Ouvrant petit à petit les yeux, j’aperçois un regard que je reconnaîtrais entre mille, celui du reikois aux sombres armoiries. Il se met à sourire, lui qui, quelques jours plus tôt, montrait un visage dur, fatigué, en proie à la violence et à cette envie irrépressible d’extermination. Ce simple sourire finit par me rassurer, il n’est pas décédé. Moi non plus. Tandis que je me redresse doucement, ses premiers mots me surprennent et son rire me laisse perplexe. Est-ce là le même homme que j’ai accompagné durant ces quelques jours ? Ce même mortel trempé de sang, faisant virevolter dans une danse macabre, ses lames funestes contre des ennemis hors du commun ? Les mortels sont si imprévisibles et quelque part, je découvre une autre facette d’un homme dont je ne connais rien, à part sa vaillance au combat et son tempérament de leadership. Un véritable boute-en-train capable de prendre les plus grands risques pour sauver ses alliés. Tandis qu’il me sert un plateau de fruits et une gourde dont l’odeur qui s’en dégage m’est inconnue, il m’éclaire sur plusieurs points. J’acquiesce de la tête, le remerciant au passage. Se relevant de son tabouret, je remarque ses traits tirés par la fatigue et souhaite l’accompagner seulement, je n’arrive pas à retrouver encore toute mon énergie pour me lever tout de suite. À l’entrée de la tente, le mortel aux yeux vairons se retourne, chaque Serres seront réjouis de me savoir en vie. Retrouvant le silence, j’inspecte alors du regard la tente dans laquelle je fus placée. Je n’arrive pas à me souvenir des derniers instants après avoir utilisé la puissance divine, puisant la magie du mortel pour pouvoir vaincre l’être spectral. Je m’empare d’un fruit et chaque bouchée est un vrai régal, j’aime ces mets sucrés que la terre nous offre. Je suis là, vivante.
IIl y a quelques jours, j’ai désiré quitter les terres de Célestia, bien loin des Rocheuses pour pouvoir m’améliorer au combat, devenir une femme capable d’utiliser une magie offensive et d’arriver à trouver une plus grande assurance. L’entraînement auprès de Seagan m’avait montré à quel point je manquais cruellement de confiance en moi et que je devais sonder mon âme pour accomplir de grandes choses. Ce Lumina qui m’a tant donné, qui m’a relevé et effrayé, une entité de lumière qui m’a montré la voie des armes et un apprentissage douloureux. Toutefois, je l’en remercie, car sans lui, sans ses entraînements, je n’en serai probablement pas là où j’en suis. Mes mains tremblent, mon cœur est lourd, je retrace tout ce que j’ai accompli, accompagné de ces mortels. Je n’en reviens toujours pas. Nous aurions pu mourir des dizaines de fois toutefois, notre cohésion et les tactiques engagées, nous permirent de rester en vie. Je termine mon fruit et m’empare de la gourde, je goûte du bout des lèvres et trouve que ce liquide est étonnant. Un poil amer avant de laisser une note de miel, j’en prends quelques gorgées et sens le liquide couler dans mon œsophage. Perturbant. L’alcool me fait tousser. Décidément, cette mixture est différente de la neige fondue bue par les citoyens de Célestia pour s’hydrater. Je pose mes deux pieds sur le sol et me lève lentement, m’appuyant sur le tabouret pour garder mon équilibre. Je sors de la tente et aperçois quelques serres pourpres en train de préparer un feu. La pluie a d’ors et déjà cessé, le calme est revenu. J’inspire un grand coup et fait quelques tours autour du campement. Diverses tentes sont montées et je comprends que certains hommes ont subi des séquelles des combats précédents. Je vois Ikaryon qui s’occupe de créer des bandages pour Léonard qui ronchonne. Tout d’eux me saluent avec un sourire tandis que je m’approche pour comprendre ce qui ne va pas.
— Ce n’est rien, une côte fêlée, quelques ecchymoses … Il va s’en remettre, s’exclame Ikaryon en plaçant le bandage sur la cuisse du guerrier qui est teinté d’une couleur mauve.
— Ouais, le spectre ne m’a pas loupé. J’ai cru savoir voler. Sauf que je n’ai pas d’ailes, dit Léonard en grimaçant.
— En-tout-cas, nous sommes contents de voir que vous allez bien. Vous nous avez fait une belle frayeur.
— Je suis heureuse de savoir que tout le monde est sauf, dis-je en souriant.
— Quand le chef vous a porté, alors qu’il a pourtant chuté, on a cru que vous étiez morte.
— D’autant que la chute a été terrible pour vous deux, vous vous êtes écrasés, Leonard mime des gestes. Lorsque le spectre s’est volatilisé, une espèce d’onde de choc nous a tous mis à terre.
Ikaryon et Leonard continuèrent à raconter leur ressenti sur ce que nous venions de vivre. Je me sens redevable de savoir que le mortel en armure d’ébène s’est occupé de moi. Il va falloir que je le retrouve et le remercie. Je promets à Leonard que lorsque je retrouverais mes forces, j’utiliserai mon don de soin sur chacun d’eux, afin qu’ils reprennent du poil de la bête pour leur prochaine destination. Ikaryon s’occupe des blessés et compte bien revenir me voir lorsqu’il aura fini. Je les quitte avec un sentiment de tristesse, tous ces mortels seront marqués par ces événements, c’est indéniable. Le calme est revenu à Alfregium, l’épais brouillard a disparu et nous pouvons admirer les terres désolées de Shoumeï, les ruines des bâtiments et ce véritable silence. M’extirpant un peu plus loin, je regarde l’horizon, en direction des grandes Rocheuses. Ma rencontre avec Aryan et Cornue, puis celle de Deydreus m’ont permis d’ouvrir les yeux sur mes propres envies, sans être dictée par la Voix des titans. Ces deux derniers jours, j’ai suivi mes instincts et ai compris que je suis seule juge de ma propre destinée. Je songe aux Divins, m’ont-ils protégé alors qu’ils me voient en compagnie de ces athées ? Je commence à comprendre que les mortels ne sont pas tous impies, même si la foi ne guide pas leur pas. La seule chose dans laquelle ils peuvent croire, c’est eux-mêmes. Je détourne mon visage et croise celui du précieux mortel, sans qui je ne serai pas en vie. Cet être à la vie si courte qui finira un jour par connaître le royaume des Gardiens, tôt ou tard. Seulement, c’est un être qui m’a permis de croire en quelque chose de bien meilleur que les titans, bien meilleurs que les Ordres et les lois que l’on m’a apprise. Il m’a permis de croire en moi.
— Vous m’avez l’air si fatigué. Votre corps finira par vous abandonner, tôt ou tard. Tout le monde est sauf, qu’en est-il du mental de vos hommes ? De vous-même ? Ces affrontements m’auront marqués. Je ne sais pas si vous affrontez ce type de défis régulièrement tous les jours, dis-je avec un petit rictus. Vous autres, mortels, êtes si… forts et votre vie … Si courte. Mon rictus laisse place à une moue de tristesse. Vous ne serez pas qu’une ligne dans le chapitre de ma vie, Serres Pourpres, Deydreus. Vous m’avez ouvert les yeux sur ce que les mortels sont capables d’accomplir. Les titans ont bien fait des choses horribles. Tout comme il y a du bon, regardez, nous sommes là, face à l’autre. Des étrangers qui collaborent dans une parfaite harmonie bien que nous avons dû braver le fer et fait couler le sang.
Je laisse quelques instants mon regard de nouveau vers l’horizon.
— Pourquoi les Hommes ne peuvent-ils coexister ? Pourquoi faut-il toujours détruire ? J’ai toujours voulu aider par les mots et le pardon. Pourquoi je me sens coupable ? J’ai anéanti une consœur, ressuscité par le pouvoir de X’O-rath. Je crois que c’est ce qui m’a le plus … tourmentée. Un soupir. Je m’approche de Deydreus qui me dépasse facilement de deux têtes de plus. Les mains sur les hanches, un large sourire sur les lèvres, je continue avec douceur. Vous êtes mon sauveur, mortel. Vous m’avez sorti des griffes de cette ville maudite. Vous êtes si…
Je me perds un instant dans mes réflexions, comme si tout se mélangeait dans mon esprit. Les mots ne veulent pas sortir.
— Je vais prendre exemple sur vous. Je saurai à l’avenir que me balader seule au sein des terres est une mauvaise idée. Je vais me créer une petite équipe. Ce ne sont pas des guerriers aussi aguerris, mais certains savent se battre. Je … Vous remercie. Pour m’avoir aidé. La bravoure dont a fait preuve chacun de vous. Je pousse un petit rire nerveux. D’habitude, c’est mon rôle de venir en aide à mon prochain. Vous lèverez le camp bientôt ? J’aimerais pouvoir rester avec vous jusqu’à ce que vous repreniez la route. Votre mission s’est achevée, c’est bien cela ? Quant à moi … J’ai encore bien des choses à faire, à découvrir. Un monde à explorer. Je souhaite en apprendre plus sur les mortels, devenir une femme forte qui saura un jour se faire entendre.
Je me glisse sur la pointe des pieds et passe mes bras autour de son cou.
— Merci, protecteur. Votre nom sera inscrit dans ma mémoire. Chacun.
Je bois ses paroles, écoute son souffle, découvre un homme plus tempéré. Il sait des choses que je ne comprendrai certainement jamais, la mortalité étant un concept que je ne peux concevoir. Ces êtres capables de prendre la tête d’un pays, tuer pour des lopins de terre, vivant dans la terreur qu’un jour tout s’éteigne. Ce sont des mortels, des âmes qui cherchent leur place dans un monde imparfait. Des âmes qui agissent comme on leur dicte de faire ou qui choisissent de vivre leur propre route, rencontrant moult choix qui se solderont par un résultat : bon ou mauvais. Certains sont capables de comprendre et de ressentir, là où d’autres ne laissent aucunement la place aux sentiments et à l’empathie. Peut-être que je n’ai tout simplement pas compris la quête des mortels depuis le commencement. Voilà pourquoi nous, engeances des titans, sommes peut-être rejetées et tuées car nous possédons quelque chose que les mortels envies. Les mortels sont aussi impitoyables, terrassés par un mal qui les ronge depuis la nuit des temps, une peur qui domine leur pensée jusqu’à leur dernier souffle : la fin. Deydreus a certainement trouvé sa voie ou d’autres se cherchent encore. Il voue son existence aux danses de lames et de giclée de sang, un être capable des pires sacrifices et des massacres sanguinolents. Les Serres sont un regroupement de mortels forts et intrépides, sachant qu’aujourd’hui peut être leur dernier jour et ils sont là, se soutenant, se relevant, comme des amis, comme des frères. Une famille. L’ambition est un mot qui a beaucoup de valeur à mes yeux, car elle représente tout ce que nous sommes prêts à sacrifier pour elle. L’ambition nous guide et nous porte, elle nous maintient dans l’espoir de la réussite, du désir ardent. Cette ambition qui peut également mener à notre perte. J’ai choisi de suivre les Serres plutôt que la Baronne, cette entité qui était autrefois là-haut dans le royaume des cieux et que j’ai détruit, sous le regard de mes pères. Je ne dois pas me sentir honteuse. Le regard de l’homme est exceptionnel, si intense et si étrange que je m’y perds dedans. J’aimerais tant découvrir l’histoire de chacun des Serres, découvrir qui ils sont et leur accorder une bénédiction, bien qu’ils ne soient pas croyants. Je n’aurai jamais pensé que le reikois soit si sage dans ses paroles. On me disait que ces hommes des terres éloignées ne sont que des sauvages sanguinolents, vivant dans les entrailles de leurs ennemis, vivant dans le vice et les multiples plaisirs sadiques auxquels ils s’adonnent. Pourtant aujourd’hui, je balais d’une main tous ces mensonges. Et si Seagan m’avait menti ? Le reikois me sert un peu plus contre lui. Je m’y sens bien, comme si ma place est également ici. Il me lâche et se redresse, m’invitant à le suivre jusqu’au camp. Aucun titan ne me guide dans mes choix ou dans mes rencontres, je suis seule maître de ma destinée, de mes envies, de mes combats. Tandis que nous avançons vers Ikaryon, discute avec Aki et Vivien à l’extérieur d’une tente voisine, l’un croisant les bras, l’autre déposant un petit paquetage dans un sac en toile. Une fois à leur niveau, nous les saluons et rejoignons leur discussion.
— Bon alors, il va arrêter de pioncer, Léonard ? Demande Aki avec un sourire moqueur.
— Je t’entends Aki, s’exprime une voix dans la tente juste à côté.
— Vous entendez quelque chose ? J’ai la sensation d’avoir une voix désagréable dans les oreilles.
— Je ne suis pas sourd ! S’exclame Léonard.
Vivien me fait un clin d’œil et regarde Aki et Ikaryon en plaçant sa main sur le pommeau de son épée.
— On nous attaque ! Aux armes !
Vivien et Ikaryon font semblant d’extraire leurs épées, Léonard sort de la tente avec précipitation, épée levée et des morceaux de protection partiellement portée. Lorsqu’ils nous voient, les gars explosent d’un rire si franc que je ne peux m’empêcher de rire aussi. Léonard vocifère, range son arme et s’approche vers nous avec une moue déconfite. Toutefois, il se met à rire aussi et tape l’épaule de ce sacripant de Vivien.
— Mais dis donc Vivien, c’est que t’es un p’tit malin ! Tu as raté la vocation d’aller dans un cirque !
Vivien a la larme à l’œil tellement il a ri, cela leur fait du bien aux braves gaillards de se laisser aller après tant d’émotions. Je ne peux que compatir à leur envie de passer à autre chose après tout ces émois. Je jette un œil sur les côtés et remarque quelques serres en train de disposer de la viande de lapin sur une broche en bois au-dessus du feu. Je leur demande si nous pouvons nous installer près de cette douce chaleur, ils acquiescent et je tapote l’épaule de Léonard.
— Tu ne leur en veux pas pour cette boutade ?
— Pas du tout ! Dit-il surpris. Nous sommes des frères d’armes, on aime bien se charrier entre nous.
— Oh. Je devrai essayer avec Anna et Elsa.
— Ah, des amies ?
— Des jeunes filles qui se sont proposées à mon service. Deux sœurs. Elles sont jeunes et ont tout perdu dans les terres de Shoumeï. Nous les avons recueillies.
— Nous ?
— Ma famille. Loin dans les montagnes de Célestia.
Soudain, il y eut un silence. Je ne saurai pas dire si c’était mal ou non. Proche du feu, une fois installé, je commence à raconter mon histoire.
— J’ai vécu plusieurs millénaires dans la forêt des pins argentés, connue pour sa faune et sa flore dangereuse. Depuis l’apparition de Puantrus et de Zeï, la forêt est devenue incontrôlable. J’ai bien failli y passer si je n’avais pas su résister à ce flux de magie violent. J’inspecte les hommes un à un, ils s’approchent doucement et me regardent en silence, tandis que je continue mon récit. En fait, j’ai cru que je pourrais revenir au royaume des cieux si je revenais vers eux. Puis, je me suis rendue à l’évidence qu’il n’en avait que faire. Je suis une fille oubliée. Je hausse les épaules. Enfin, après ça, j’ai erré et j’ai fait la rencontre d’un groupe d’hommes. Je pensais qu’ils allaient me faire du mal, car on a bien souvent voulu me tuer et m’arracher les ailes lors de la première guerre des titans. Ce pour quoi, la forêt m’a accueilli des milliers d’années durant … Dans ce groupe d’hommes, il y avait un prêtre. Baigné d’une lumière si pure, dans une toge noire. Il m’a tendu la main et m’a montré un nouveau foyer, m’expliquant que tous les Hommes ne sont pas violents ni impies. Seulement … Et si. Et si je me trompais ? Est-ce normal de désirer vouloir débarrasser le monde du vice en demandant l’Ordalie ? Est-ce normal de vouloir oblitérer les sens des mortels ayant fauté ? Pourquoi ne peut-il pardonner ? J’essaie de lui faire entendre raison. J’essaie que ma voix porte un message de paix. Que même si le mal a agi, qu’il est possible de pardonner et de pouvoir laisser une seconde chance, car là, il ne s’agit pas de tuer ou d’être tué. Il s’agit d’une « Justice » au nom des titans. Je vous avoue que je ne connais rien au monde dans lequel je me trouve. J’ai trop longtemps délaissé le commun des mortels, préférant une vie d’ermite loin des querelles et des guerres.
Un silence.
— Je suis en proie au doute. Et si on m’avait menti depuis le début ? On m’a tant dit des choses mauvaises sur les reikois. Et pourtant, en vous voyant à l’œuvre, en combattant à vos côtés et en respirant le même air, je vois bien que nous pouvons nous unir contre le mal qui ronge le pays. Ils sont devenus comme une famille mais, j’ai peur qu’on ne m’ai pas tout dit.
Les Divins sont des êtres qui ont asservit les mortels, ils les ont souillés, massacrés et torturés. Pourtant, ce sont les parents de toutes les créations, ils sont la puissance incommensurable de Sekaï et au-delà. En tant que propre engeance des créateurs, je ne peux pas lui donner entièrement tort, comme je ne peux pas lui donner entièrement raison. Depuis des millénaires, les titans ont utilisé leur pouvoir pour façonner le monde dans lequel nous vivons. J’écoute le point de vue du reikois, d’autant qu’il me donne des arguments qui me paraissent concrets. Seagan est un mortel, tôt ou tard, sa vie de Lumina s’éteindra. Il a choisi de prendre la tête du Nouvel Ordre car il était tout simplement l’ancien haut-prêtre de Shoumeï, celui qui fut détrôné pensait bien faire en sauvant l’Impératrice Ayshara et son enfant, puis fut emprisonné par l’empereur Tensai. Il fut rejeté par ses pairs suite à son bras-droit qui l’a déclaré comme ennemi public, tout en prenant la tête du pays. Enfin, le sang des nobles coula dans les ruelles des grandes cités de Shoumeï sur ordre de l’ex-bras droit Shoumeïen. Du moins, c’est que ce Seagan m’a confirmé. Peut-être qu’un jour, aurai-je une toute autre version. Pourtant, pourquoi douterai-je de mon maître ? Celui qui m’a tendu la main et a cru en moi ? Celui qui a fermé son cœur, choisissant le sacrifice et prônant une foi véritable envers les grands titans. Est-ce que les Divins l’auraient choisi ou bien, s’est-il simplement auto-proclamé grand mécène de l’Ordalie ? Les paroles de Deydreus me font réfléchir et mon rythme cardiaque s’accélère. Je sens une colère et une grande peur s’insinuer dans mon être. Comme si je vivais entourée de mensonges, de duperies. Je suis l’écho des histoires passées de chaque reikois, ici présent. Mon regard s’assombrit lorsqu’il évoque la destruction de la famille de ce cher Esyleij par une de mes propres consœurs, aveuglée par les ordres qui lui ont été donnés. Tout comme je l’étais. Il m’explique que les hommes de foi sont censés transmettre la paix et l’amour de son prochain, accusant les autres d’impies, là ou eux-mêmes massacrent ceux qui n’ont pas la même vision sur leur religion. Je ne sais pas pourquoi, plus Deydreus parle et plus je me sens accablée, n’ayant pas daigné soulever les méfaits de ceux qui, aujourd’hui, sont à la tête du Nouvel Ordre. Le reikois aux sombres armoiries confesse qu’il n’est pas tout blanc, je n’en aurai nullement douté.
Aveuglée. Un terme qui désigne cruellement mon manque de connaissances du monde et du commun des mortels. Je suis une brebis égarée entourée de loups, plus féroces les uns que les autres. Une brebis qui pourtant a du mordant. Ce reikois a su comment me mettre mal à l’aise et m’a totalement déboussolée. Les mortels sont doués dans leur parole, ils savent utiliser les bons mots et peuvent vous emmener là où ils veulent. Je sais pertinemment que je fais face à des reikois ne portant pas les Divins dans leur cœur. Toutefois, avec leur point de vue, cela m’a permis de prendre grandement en considération ce qu’ils ont vécu. Je suis à la fois triste et heureuse de comprendre un peu plus ces hommes qui ont leur propre jugement, sans être sous le dictat d’entités qui les dépasse. Après tout, il faut de tout pour créer un monde. Le mal ne peut exister sans le bien, les ténèbres ne peuvent exister sans la lumière, l’équilibre de toute chose est régi dans chaque monceau de terre. Il est vrai que l’union des peuples est une idylle. Il suffirait que les peuples sachent communiquer sans lever les armes, qu’ils trouvent des compromis sans se quereller, qu’ils s’associent contre un mal commun ! Seulement, tout cela sonne creux, ce monde ne peut exister. Mes épaules s’affaissent et je sens un grand désarroi dans mon âme. Combien même avec tous les efforts du monde, j’aurais voulu rallier les mortels, ils sont trop différents pour être chacun comblé. Alors, à quoi bon ? Sur ses dernières paroles, je rebondis :
— Seul m’importe le sort des mortels également, Deydreus. J’ai été conçu dans un but, rallier les mortels sous la bannière des titans. Aujourd’hui, mon but est caduc et on m’a assigné la protectrice du peuple, par-delà les montagnes. Je désire ardemment le bien de chacun, souhaitant remédier aux peines et aux douleurs par ma lumière. Je ne pourrais pas aider le monde entier, cela est impossible. A contrario, je peux venir en aide à ceux qui m’épaulent et me guident. Croyez-moi, avec tout ce que vous venez de me dire, beaucoup de questions déferlent dans ma tête et je me sens… Perdue.
Mes aiguillettes partent en arrière, les mains jointes, je prends une grande inspiration et replie davantage les ailes comme pour me protéger.
— Je suis sortie de cette forêt maudite en pensant que plus jamais je n’aurai besoin de faire de mal à personne. Et enfin, mon maître m’a bercé dans une illusion où il me tuait. Puis, il a créé des lames de lumière qui me déchiraient la peau et les ailes. Lorsque je commençais à être mal en point, il me guérissait et nous recommencions avant que je puisse développer toute ma puissance. Il est entré dans ma tête et m’a fait faire des choix. Il voulait me rendre plus forte. Est-ce réellement comme cela que l’on devient plus fort ? Doit-on réellement penser à tuer son prochain si l’on veut progresser ?
Je regarde mes mains et pense de nouveau à la lame pénétrant ma chair, à toutes les entailles et mon propre sang qui dégoulinait. Je revois sa magie bienfaitrice me remettre d’aplomb, me faisant parvenir à de nouvelles compétences dont je ne pensais pas être dotée. Je regarde chaque homme se trouvant devant moi avec une pointe de tristesse puis, avec un sourire, je déclare :
— Tout cela m’a donné soif. Un peu d’hydromel mes chères serres ?
Je bois quelques gorgées tandis que les serres s’amusent à la réplique lancée par Deydreus. Écoutant avec attention le guerrier, son ton et sa justesse dans la voix me perturbent. Les reikois m’étaient décrits réellement comme des bêtes, or, ceux qui me font face sont aussi des militaires qui n’ont pas que le goût du sang dans la bouche, et savent réfléchir par eux-mêmes. Une désagréable sensation me submerge, trahissant un profond mal-être lorsqu’il reprend des termes que j’ai employés précédemment. Me donnant une nouvelle perspective, m’ouvrant les yeux sur des points qui me paraissaient limpides. Le craquement du feu de bois et les flammes qui s’en échappent me rassurent, comme si j’avais cet étrange besoin de réconfort après tant de remises en question. Le pire, c’est quand le reikois se demande si mon mentor n’a pas envahi mon esprit pour me modeler comme il le désire. Non. Je ne crois pas, Seagan n’oserait jamais me faire ça. Peut-être que, pour le haut-prêtre, la seule manière de développer sa force réside dans la violence. Rien de tout cela n’est juste. D’autant qu’il sait que je suis un être prônant l’amour et la foi, adoptant la maîtrise des mots sans à avoir recours à la force. Je ne suis pas une arme. Je suis avant tout un être vivant. Le cœur serré, j’ai la nette impression de m’être trompée et la peur d’avoir fauté. J’aime ma nouvelle famille, le Nouvel Ordre m’a accueilli sans rechigner, bien qu’ils aiment tout ce que les titans ont construit, même jusqu’à accepter le fait qu’ils aient tués pour libérer Sekaï du Mal. Cependant, si le Mal est présent et est en chacun de nous, il est possible qu’il y ai encore des hommes et des femmes malhonnêtes même chez les pieux. Ma tête est en ébullition, tant de questions se mélangent et je bois une grande gorgée. J’essaie de rester impassible, mais tout porte à croire que mon visage est trop expressif. Allez. Je me détends. Tout ira bien. Il se met à ricaner et s’excuse, je suis surprise et dans tous les cas, il n’est pas un homme bon ou mauvais. Il est juste là, assit à mes côtés, à partager son ressenti sur les situations qui m’ont amenée à suivre le Nouvel Ordre. J’aime le fait qu’il soit honnête.
— J’apprécie votre franchise. C’est ce qu’il manque dans ce monde. Vous avez également le tact de les prononcer sans once de violence, bien que cela me blesse. Vous avez raison, certaines choses, lorsque vous les dîtes, ne me paraissent pas cohérentes.
Les serres se mettent à fredonner un petit air, d’autres tentent de jouer d’un instrument. Je trouve cela fascinant, là où nous autres, croyants, chantons au sein des bâtiments en marbre blanc, laissant l’écho de nos voix résonner pour créer une atmosphère religieuse. Dans la foulée, l’homme à mes côtés lâche une boutade à l’encontre de ses alliés, ce qui eut le don de me lâcher un petit rire. La nuit nous englobe de son obscurité, quelques nuages se pressent devant les étoiles, nous cachant sa sublime robe. Tous ces événements nous auront affectés, mon aile pourra de nouveau voler avec un peu de difficulté, seul le temps pourra résorber la blessure causée par la faucille de l’engeance squelettique. Ces fumées verdâtres, ces ombres spectrales, ces morts qui renaissent à la vie …
— Quand je repense à tout ce que nous avons entrepris au sein de cette ville. Une de mes amies aurait été ravie de venir ici. Elle aime particulièrement les morts. Une pause. Tout le contraire de moi. Ils m’effraient.
Je bois de nouveau dans la gourde et remarque que je n’ai plus la dague à mon ceinturon.
— Vous avez récupéré la dague ? Ou bien, l’ai-je perdu ? Dans tous les cas, elle ne m’appartient pas. Seulement, je n’ai plus ma claymore et il faut bien que je me protège jusqu’à retourner dans mon doux foyer. Serait-il possible de me la laisser ? Je vous promets de vous la rendre la prochaine fois que nous nous voyons ! M’exclamais-je avec un grand sourire.
Je me lève et ai envie de passer une excellente soirée en compagnie des Serres avant le lever du soleil, car cette nuit sera la dernière avant de pouvoir revoir les phénixiens. Le Nouvel Ordre reste un endroit mystérieux, rempli d’espoir et de valeurs. Cependant, en étant prêt des militaires reikois et ayant partagé avec eux les combats, l’acharnement, l’approche de la mort et les angoisses, je me sens déterminée. Je pose la gourde aux côtés de Deydreus et m’en vais fouler le sol, proche des flammes, en tournoyant sur moi-même et créant quelques boules de lumière. Comme une myriade de lucioles, nous sommes illuminés de toute part, chantant et dansant en cœur. L’ambiance est totalement différente de notre ordre, là où nous ne chantons pas en latin au nom des Divins, nous chantons à la gloire de nos combats passés. Ikaryon vient à mes côtés et gesticule, faisant mine de connaître quelques pas. Cela me fait rire, un rire franc, puis un véritable sourire qui illumine ma peau de porcelaine. Ici, ce soir, je me sens vivante. Je n’avais jamais connu un tel engouement, une telle fraternité après des combats aussi acharnés. Ces moments qui berceront mon être tout entier.
— Lorsque nous nous retrouverons, sachez que vous pourrez compter sur mon aide si vous en avez le besoin. Je vais tout faire pour expliquer à … Mon mentor … Que la voie qu’il emprunte n’est pas la plus juste. J’aimerais qu’il m’écoute. Si jamais, il s’avère que je ne serai rien de plus qu’une arme entre ses mains, je partirais. Ce n’est pas ce que je souhaite, car là-bas y vit des gens que j’aime. Toutefois, je serai prête à faire le sacrifice de tout abandonner si les choses venaient à être différentes. Je ne m’étais jamais rendu compte que je vivais au travers de l’autre, et non pour moi-même. Parce qu’après tout, j’ai envie de tendre la main à chacun et je m’oublie.
Je m’approche de Deydreus et lui tend ma main.
— Ce n’est pas tous les jours que l’on croise un ange. Souhaitez-vous une dernière balade ou bien… Est-ce là notre au revoir de fin, avant que le soleil ne se lève ?
Les mots du commandant aux cheveux d’ébène sont sincères, lui-même préférerait laisser les morts en paix. Je pense à Morndrizel et à ses compétences de Nécromancie, une amie qui est une grande liche ayant été aux côtés de X’O-rath en personne. Puis-je réellement l’assigner comme une amie si elle est capable d’ignominie comme nous avons pu observer dans la crypte ? Cependant, si je venais à parler d’elle alors que nous venons d’affronter des fidèles prônant le dieu de la mort, quelle serait sa réaction ? Je ne pense pas que cela soit le moment. Il a des mots justes sur ce que sont les morts-vivants et j’ai exactement le même ressenti. Étant une femme représentant la vie en personne, tandis qu’elle représente la mort, nous vivons une confrontation tout en vivant au même endroit. Morndrizel est une alliée puissante et ô combien charismatique. Gardant l’arme à mon ceinturon, j’écoute les chants des Serres, admire leurs accolades chaleureuses et m’amuse du son des instruments mal accordés, une atmosphère qui nous remplit d’euphorie. Je vivrai pour moi, comme je le souhaite désormais. Ses mots me touchent lorsqu’il évoque mon âme. Je suis heureuse de savoir qu’on ne me juge plus seulement par mon apparence d’engeance des titans, mais bien par mes actions et ma manière de penser. Nous nous écartons un peu plus loin du camp, laissant les Serres s’amuser, rire aux éclats et boire pour fêter cette sublime victoire.
Le sol est ravagé, la boue se mélange à la roche, nous nous frayons un petit chemin entre quelques ruines et apercevons une brume au loin. Avançant vers une petite colline, nous pouvons remarquer le manoir un peu plus loin qui ne paye pas de mine. Cet endroit me fait tressaillir et je dois dire que la ville elle-même, bien qu’éteinte, n’attirera pas davantage les voyageurs perdus au sein des terres de Shoumeï. Je regarde mon aile droite et la déploie, une cicatrice au niveau de l’entaille de la faucille est apparue, laissant un espace sans plumes. J’ai rarement désiré retirer mes ailes par magie, car ce serait renier ce que je suis. Quand bien même, les créatures des titans sont encore mal vues, j’ai encore pu constater que les anges intriguent de par leur rareté.
— J’ai toujours voulu en apprendre davantage sur le monde des mortels. Quand je regarde l’immensité des terres, lorsque je vole là-haut, vous n’imaginez pas tout ce que je vois. Un monde magnifique et coloré, des paysages à en couper le souffle notamment lorsque je suis dans les monts enneigés. Je trouve que, parmi tout ce qu’a à offrir Sekaï, ce qui est le plus beau n’est autre que la nuit. Cette immensité au-dessus de nos têtes, parsemées d’étoiles qui brillent, si lointaines. Mon regard se perd lorsque je hausse la tête, laissant mes aiguillettes penchées en avant comme si elles allaient toucher le ciel.Lorsque nous étions dans la crypte, lorsque l’apôtre Raguiel a tenté de me tuer, j’ai pensé « J’aurai aimé voir le ciel nocturne une dernière fois avant de mourir« . Et puis vous connaissez la suite. Je suis apaisée d’être là, de sentir l’air sur mon visage, d’observer les étoiles encore une nuit de plus.
Je sens l’odeur de la terre mouillée, j’entends le hululement d’une chouette et le chant au loin des Serres. Les terres désolées de Shoumeï sont baignées de ce flux de magie perpétuel, imprégnée dans tout ce que l’on touche, tout ce que l’on sent, même l’air. J’aimerais que cet instant s’arrête, me sentant dans une véritable sérénité.
— Même si je suis immortelle, il suffirait d’un coup de poignard bien placé et je n’existerai plus. Alors, on m’apprend à me protéger et à savoir quand il faut attaquer. Avant de venir ici, je m’étais promis de m’entraîner. Ce fut un entraînement bien plus rude que je ne l’aurai imaginé.
Je pose mon regard lumineux vers lui, amusée. Son visage taciturne est presque impassible, il me rappelle quelqu’un. Un homme qui ne sait pas montrer ses émotions, à croire que tous les chefs d’un groupe doivent sacrifier leurs émotions pour arriver à ce qu’on les suive. Pourquoi les mortels se compliquent-ils la vie ? À croire qu’il est interdit de se dévoiler à autrui, de peur, peut-être. Ce soir, j’ai envie de comprendre qui est Deydreus. Qui est cet homme qui m’a sauvé des geomis, du spectre et de toutes les abominations qui les ont suivi.
— Racontez-moi un peu qui vous êtes, Deydreus. Tout comme un ange et un démon que j’ai rencontré il y a quelques jours plus tôt, permettez-moi d’en apprendre plus sur vous. Vous m’intriguez. Par votre force, votre courage, votre détermination. Et comment toute cette rage qui sommeille en vous est-elle apparue ? Je vous ai observé pendant nos combats. Chacun de vous. Seulement, quelque chose émane de votre personne. Votre aura est … Différente. De même, vos armes, c’est bien la première fois que je vois ça.
Tandis qu’il m’explique, nous continuons notre marche en faisant un tour des lieux. Je reste captivée par son discours, tout en évitant les quelques embûches sur le chemin. Nous n’entendons plus les Serres, prenant un peu plus d’espace pour nous. Le terrain que nous foulons est vide d’ennemis. Hormis quelques débris ici et là et ces quelques bois morts, nous sommes seuls. J’ai cette sensation que le monde pourrait nous appartenir. Dans cette grande clairière, la noirceur est totale, mais ô combien satisfaisante.
— Je m’y sens bien, dans cette obscurité. Souvent, quand j’ai besoin de calme, je m’en vais vers les plus hauts sommets et j’admire ! Surtout la nuit. Je vous avoue que j’ai peur de l’avenir du Nouvel Ordre. Vous l’aviez compris, n’est-ce pas ? Toutefois… Je suis prise dans un véritable tourment. Et si … Si réellement, il est sur la mauvaise voie, j’essaierai de l’en dissuader. Il ne saura jamais que je vous ai rencontré. Si vous me promettez de garder le secret sur mon appartenance au Nouvel Ordre quand vous rentrerez. Je n’aimerais pas me battre contre vous.
Je m’approche et lui sourit.
— Le temps est un concept que je n’aime guère. Le temps n’a jamais été mon allié. Parfois, je vais attendre des milliers d’années pour sortir d’une forêt. Et parfois, j’ai l’impression qu’une soirée n’est qu’un millième de seconde dans mon existence. Ainsi va la vie. Je veux vous revoir avant que vous n’ayez des cheveux blancs, commandant Deydreus.
Il se livre à moi sans aucune appréhension, m’apportant de multiples informations sur son être, sur cette rage, sur ses armes. Ses ambitions de grandeur et les multiples sacrifices au nom de la survie. Je ne suis pas répugnée face à sa vérité, car après tout, il m’a sauvé d’une mort certaine. Si lui et ses hommes n’étaient pas intervenus, jamais je n’aurais pu vivre ces moments. Je me sens redevable et en même temps, j’admire cette détermination qui l’anime. Il détient une certaine noblesse bien qu’il soit un homme ayant tué et décimé sur son passage. Ses lames sont effrayantes et belles, ornées d’un crâne, les lames crantées et noires dévorent la chair, maniée par un bretteur hors pair. Le reikois continue son récit, je reste sans voix lorsqu’il annonce garder en mémoire tout ceux qui se sont dressés sur sa route et qui sont morts au combat. Comme lorsque je me souviendrai de cet ange nécrotique ou encore de l’apôtre Raguiel, qui a réussi à me faire sortir de mes gonds. Néanmoins, Deydreus n’est pas un homme hâtif, il privilégiera le dialogue lorsque cela est possible. Je suis entièrement d’accord sur la force des mots, selon la situation, tout peut changer avec quelques paroles. Il me rassure quant à mon appartenance au Nouvel Ordre, ce sera entre lui et moi, et je l’en remercie. Il est si sûr de lui, si convaincu d’aller au bout de ses idées, l’entendre dire que son nom résonnera dans le Reike me fait sourire. Un homme rempli d’ambition, ce mortel me plaît. Ses bras m’enlacent une nouvelle fois, ses propos me mettent en émoi. Profitez de l’instant présent, ne pas appréhender l’avenir et se laisser porter. Un sentiment me gagne, je ne le comprends pas et pourtant, je bouillonne. Je prends son visage dans mes mains, touchant sa barbe au passage, plonge mon regard dans le sien alors que l’obscurité nous entoure.
— Parfois, j’aimerais être une simple mortelle.
Mes ailes disparaissent au fur et à mesure, laissant mon dos parfaitement lisse et seul mon regard ambré contraste avec le reste. Je ne souhaite pas illuminer les alentours par la magie de lumière, préférant rester sous l’infiniment grand en compagnie de Deydreus. Nous sommes différents et pourtant, j’ai l’étrange sentiment que ce que nous venons de traverser ensemble nous a peut-être lié. Seagan ne tolérerai nullement ce que j’ai fait au sein d’Alfregium et s’il l’apprenait, je n’ose imaginer ses remontrances. D’autant que le massacre sur les abominations de X’O-rath pourrait mettre en colère Morndrizel. La liche millénaire n’apprécierait pas. Et si un jour tout cela serait découvert, je ne serai pas affolée, car il y a quelques années, le mentor lui-même est allée sauver sa protégée loin des terres de Shoumeï. Délaissant son peuple pour sauver celle qu’il considère comme sa fille. À mon sens, les mortels sont capables de grandes choses lorsqu’ils sont touchés émotionnellement. Bien que le reikois est un homme taciturne et sombre, il y a dans ses paroles une véritable conviction. Je ressens sa sincérité et son dévouement. Peut-être est-il la force brute qu’il me manque, la part sombre qui me permet d’être entière. Tandis que le bruissement du vent nous berce, mes mains toujours contre son visage, je lui dis avec une voix douce :
— Vous avez une telle assurance, attention à ne pas être trop présomptueux, je souris. Toutefois, je crois en vous et en vos capacités. Vous serez certainement un homme capable de grandes choses. Votre avenir est entre vos mains, vous serez une voix capable de rallier les hommes sous une même bannière, là où moi, j’ai échoué. Seulement, ne vous laissez pas avaler par les ombres et par le vice. Je pourrais lire en vous, si je le voulais, mais je n’en ai pas envie. Je préfère vous sonder petit à petit.
Je glisse de nouveau mes mains au niveau de sa taille et reste un instant dans ce silence. Je suis en paix, comme lorsque je vivais dans la forêt des Pins Argentés. Je retrouve ce sentiment intérieur où je me sens libérée d’un poids et surtout, je ne suis pas seule. Je peux enfin être comprise sans avoir la crainte de me faire lapider ou arracher les ailes, je ne le considère nullement comme un ennemi, au contraire. Il m’a permis d’ouvrir les yeux et plus que tout, il m’a permis de douter. Le Nouvel Ordre n’est peut-être pas ce qu’il prétend être, néanmoins, je dois rester vigilante. Je me suis laissée porter par la lueur d’un Lumina , qui a des intentions bien trop sombres pour pouvoir prôner la renaissance des cendres de Shoumeï. Peut-être n’avais-je pas compris le message depuis le début du Conclave. Si Seagan se met en guerre contre les impies, il faudra le confronter à ses propres idées bien trop extrémistes et violentes. Il faudrait que j’arrête de réfléchir à tout cela pourtant, depuis notre discussion près du camp, tout se mélange, tout se bouscule. Alors je serre plus fort Deydreus, comme pour vérifier qu’il est bien présent et non pas qu’un rêve. Puis je lui avoue quelque chose qui me perturbe depuis plusieurs semaines.
— Je suis fatiguée. Las. Chaque nuit, je fais les mêmes cauchemars. Des cauchemars où Célestia s’enflamme, je suis là, debout, regardant les tours d’or et d’ivoire s’effondrer, le peuple fondre comme de la cire et je regarde du haut des montagnes et admire la fumée s’échapper de la ville. Et si… Quelque chose arrivait ? J’ai un mauvais pressentiment. Plus les mois avancent et plus les cauchemars sont violents. Après, ce ne sont que des rêves, bien que j’ai vraiment la sensation qu’il y a plus que ça.
Mon corps bouillonne de l’intérieur tandis que ma peau se rafraîchit par le froid de la nuit.
— Je tiens à dire … Bien que vous ne soyez pas de blanc vêtu, sachez qu’il y a une lumière qui émane au fond de votre être. Elle m’attire.
Je me mets sur la pointe des pieds, attire sa tête vers moi et pose un baiser sur son front.
— J’embrasse votre âme, Deydreus. Comme une bénédiction. Ne vous laissez pas happer par les ténèbres. Grandissez-vous. Accomplissez votre destinée. Vous êtes merveilleux, mortel.
Comment un homme capable des pires violences peut-il être si calme ? J’ai la sensation d’être totalement déconnectée de cette dure et effroyable réalité. Un simple mortel, mû par une rage invisible et foudroyante, capable de décimer une population entière de morts-vivants et d’abominations, se met soudain à retrouver un calme imperturbable et démontre même une certaine douceur. Je ne comprends pas comment fonctionne les Hommes, il va me falloir apprendre en les côtoyant davantage. D’autant qu’un lien invisible se resserre, nous enveloppant dans un cocon de sérénité et d’affection. Sa main se baigne dans mes cheveux, c’est bien la première fois que je reçois un tel geste de la part d’un mortel. Bien différent d’une embrassade ou d’une prière, ce simple geste me rassure et je penche ma tête légèrement, laissant le poids de celle-ci contre la paume du reikois. Je n’aurai jamais cru savourer une telle attention, bien que je n’aimerais pas que n’importe qui le fasse. Ceci dit, avec lui, c’est un sentiment étrange et incompréhensible qui me submerge. Quelque chose que je n’avais jamais connu jusqu’à aujourd’hui. Une petite chose si fragile. En tant que créature des titans, je reste une engeance qui fut créée pour venir en aide aux Divins afin de détruire les mortels. Cependant, j’étais venue au monde pour les appeler à se réunir et à se battre auprès des maîtres, sans y parvenir. Il est temps de balayer mes angoisses et mes regrets, il est l’heure d’apprécier ce que la vie a à m’apporter. Avec un peu de recul, grâce aux questionnements avisés des personnes rencontrées, je conçois que je suis libérée des chaînes d’un passé m’ayant trop longtemps tourmenté. Désormais, je peux choisir de devenir qui je veux, aller où je le désire et accomplir mes propres envies.
Je l’invite à me suivre, glissant ma main de porcelaine dans la sienne, le froid de la nuit hivernale nous embrasse avec un vent sec. La terre gèle par endroit et je suis certaine que la nuit a déjà bien avancé. Je compte profiter encore un peu plus du guerrier tout en lui laissant le repos nécessaire. Nous repartons vers le camp, je lui parle d’Anna et Elsa, les deux jumelles pour qui je suis prise d’affection au Nouvel Ordre. Des jeunes filles d’une vingtaine d’années ayant affronté les terres détruites de Shoumeï accompagnées de leur père athée, leur mère fut tuée par le passage des Divins. Puis, elles ont affronté le froid des montagnes, laissant leur père en arrière. Elles sont arrivées les lèvres gercées et leur corps en hypothermie avant de pouvoir se rétablir auprès des prêtres de la ville. À l’heure actuelle, elles ont décidé de vouer leur existence à celles des Titans. Je déclare à Deydreus « Peut-être devrai-je leur parler de toutes ces remises en question ? ». Ou bien cela serait une mauvaise idée. Étant également au service de Seagan, elles ont des yeux et des oreilles partout, capables de transmettre les messages à n’importe qui vivant dans les hautes montagnes. Je crois qu’il est délicat de remettre en doute la foi d’un Homme, sachant que certains passent leur vie à suivre les dictats d’une spiritualité aveugle. Je sais qu’il faudra, à l’avenir, que je me méfie de certaines personnes du Nouvel Ordre. Je prends la parole envers le reikois et lui pose une question qui, à mes yeux, est importante.
— Deydreus. A Célestia, j’ai rencontré un homme qui me dit avoir trahi la Chuchoteuse, Zeï. Est-ce que le nom de Vaenys Draknys vous dit quelque chose ? Avez-vous déjà entendu parler de cet homme, si tant est qu’il en soit un. Je l’ai rencontré quelques jours après mon arrivée et, je ne saurai dire s’il me mentait ou non. Dans tous les cas, je pense qu’un jour, j’irai le retrouver et …
Je ne termine pas ma phrase, fronçant les sourcils comme si le dégoût et la colère revenait des suites de ce souvenir. Le crépitement des flammes me sort de mes pensées, Léonard guette tandis que deux autres serres se racontent des blagues vaseuses. Quelques hommes se sont endormis, certainement alcoolisés ou par la fatigue. Je me rapproche du feu afin de me réchauffer et récupère la gourde que j’avais laissée. Je me demande si l’un d’eux s’en est servi. Haussant les épaules, je récupère l’objet et m’en vais dans la tente du chef après avoir salué mes nouveaux alliés. Jetant un rapide coup d’œil en arrière, les yeux pétillants de malice, j’ose espérer que le guerrier aux sombres armoiries me suive. Je m’installe contre le couchage et m’étire de tout mon long. En réalité, je pense que nous avons tous besoin de repos. Je vois un des fruits déposés un peu plus tôt, toujours sur le plateau. L’officier s’oublie, du moins, j’en ai l’impression. Il se dévoue tellement à sa cause, aux faits d’armes et à ses tâches qu’il semble oublier de n’être qu’un homme. Je ne trouve pas de bougie et éclaire la tente avec une petite lueur provenant dans mes mains.
— Je veux apporter l’amour et le pardon. Quand bien même pour mes frères et sœurs, ce que je fais est immoral, je trouve que le Reike et les Shouméïens ont bien plus à partager. Est-ce que ce sont réellement les Titans le problème ?
Je me perds dans la lumière, me posant de multiples réflexions sur mon foyer et les croyants qui y résident. Quel est mon but, aujourd’hui ?
— Je ne suis personne. Pas plus qu’hier. Pas plus que demain. Finalement, que vais-je pouvoir apporter de bon dans ce monde ? Ma foi est là, mais je sais aussi qui sont mes pères. C’est si … cruel.
Une pause.
— Enveloppez-moi encore une fois, avant que tout s’éteigne. Je veux sentir votre souffle et m’endormir contre vous, murmurais-je à l’attention du reikois.
Et la lumière dans mes mains se volatilisa, laissant la place à un homme au destin hors du commun.
Je passe ma main derrière son dos rempli de cicatrices, une sensation de tristesse m’envahit. Jamais je n’avais vu un corps si meurtri. Voilà donc ce que c’est de souffrir physiquement, voilà donc les sévices d’un passé virulent. Je le touche du bout des doigts, traçant avec mon index ses lignes dorsales tandis que je me blottis davantage, comme si je lui disais « Je suis là ». Je ne comprends pas ce que je vis, ni ce que je ressens. C’est si différent de Seagan, qui agit comme un mentor ou un père, si différent d’Aryan qui est mon ami voir un frère, si différent avec Deydreus. Je pose ma tête contre son front et écoute le souffle de l’homme, qui a utilisé ses forces armées et sa curiosité pour venir me sauver. Je repense à mon foyer et commence à comprendre que Célestia n’est qu’une façade sur le monde qui nous entoure, elle ne nous apporte qu’une illusion au milieu des flocons. Ce n’est qu’un miroir de glace réfléchissant la lumière du soleil, une utopie qui nous consumera tous. J’ai réellement découvert ce qu’il se cachait derrière les murs de la cité enneigée. Un monde rempli de crainte, d’horreur et de noirceur. Je croyais pouvoir apporter une véritable lumière au sein de ces terres désertées, une lueur bienfaitrice dans chaque cœur que je rencontrerai. Pourtant, lorsque je suis face à l’officier, je vois pertinemment qu’il est enveloppé de ténèbres. Des ombres si grandes, si intenses qu’elle le dévore bien qu’il existe cette petite larme de lumière. Je me sens à la fois terrifiée et curieuse, j’aimerais tellement comprendre cette connexion qui nous réunit ce soir.
Je remonte ma main dans son dos, jusqu’à suivre les courbes de son torse avant de caresser sa belle crinière noire. Je ferme les yeux et laisse alors mon être réagir, approchant mon visage de son cou. Je dégage quelques mèches et y pose mes lèvres, comme un baiser bienfaiteur. Une sensation de brûlure m’envahit, mon être tout entier se consume d’une énergie nouvelle. Totalement chamboulée, par ce qu’il m’arrive, je tente de garder le contrôler et de ne pas me laisser dévorer par cette sensation qui me ronge. Je ne sais pas ce qu’il m’arrive et je tente de résister à cette étrange frénésie. Il ne s’agit pas de cette même ardeur qu’au combat, où je déploie les armes avec rage. Ici, il s’agit d’une énergie brûlante, fiévreuse et passionnel. Pourquoi ? Qu’est-ce qu’il m’arrive ? J’ai peur et en même temps, je saute le pas. J’attrape son visage entre mes mains et, avec douceur, dépose mes lèvres sur les siennes. Est-ce que l’énergie que je ressens se transmet ? Je ne veux pas utiliser ma lecture de l’esprit. Tout ce que je veux, c’est lui. Le contact est doux, mon corps boue de cette chaleur ardente, comme si les flammes de mon rêve prenaient vie. Est-ce donc cela, le feu qui nous détruit ? Différent du feu divin, celui-ci se développe telle un grand brasier, et Deydreus en est l’étincelle. Je recule légèrement la tête et lui fait un sourire des plus sincères.
— C’est tout nouveau pour moi, Deydreus. Ce que je vis, ce que je ressens. Je ne comprends pas…
Et même sans comprendre, je meurs d’envie de contempler chaque parcelle de son être. Je ne suis qu’une petite créature à qui l’on a confié une mission, qui aujourd’hui est réduite à néant. À l’heure actuelle, tout ce que j’envisage, c’est de m’épanouir et d’arpenter le monde, de pouvoir grandir et surtout, d’être auprès de lui. Je touche ses épaules qui sont parfaitement dessinées, on y sent le dur labeur et le poids des épées à porter. Mes yeux brillent d’une lueur joueuse et je contemple avidement le mortel aux sombres desseins. Une question résonne dans mon esprit « Pourquoi ? ». Je n’en ai pas la réponse. Nous sommes si différents et si proches. Un peu comme Aryan et Sans-Nom. Sauf qu’au lieu de voir deux immortels ensembles, j’ai choisi de m’aventurer dans les bras d’un homme, tout simplement. Ses yeux vairons m’observent et je commence à m’habituer à l’obscurité. Retirant les collants qui sied à mes jambes, laissant le tissu voler sur le sol, je me place de nouveau contre lui. Je touche son plexus solaire du bout des doigts, suis quelques entailles et pose ma main contre sa hanche. J’embrasse son buste lentement, avec douceur tandis qu’un feu ardent m’inonde de toute part. Je redécouvre son regard et l’enlace encore une fois.
— Je me sens fiévreuse. Est-ce que je suis malade ?
Je devrai peut-être arrêter là, de peur de lui transmettre ce que j’ai. Mon corps est réellement en train de subir une étrange transformation, comme si je me sentais mourir de l’intérieur, mais d’un feu salvateur. D’autant que j’ai une envie irrépressible de continuer, mon esprit est confus, mon cœur bat à un rythme effréné et j’ai l’impression de sombrer. Est-ce le mal qui m’envahit ? Ai-je déçu les Divins ? Dans tous les cas, j’ai succombé.
Sa voix grave vibre en moi, comme un écho lorsqu’il m’appelle. Ce n’est pas la même sollicitation que lors de nos combats, ou pour donner un ordre. Non, cette fois-ci, c’est un appel rempli de tendresse où la flamme de cette passion grandit. Je pose mes mains contre sa barbe et le laisse venir à moi avec cette tentation. Cet homme a l’aspect si taciturne se dévoile sous un jour nouveau. Je lâche les brides de mes pensées et me laisse aller vers lui, souhaitant ancrer cet instant dans le chapitre de mon immortalité. Prise dans une véritable exaltation, nos lèvres se touchent une nouvelle fois, bien plus émotionnel. Je sens son souffle sur ma peau, un frisson me gagne et je me libère de ses griffes, le poussant doucement dos au lit. Mon corps se place au-dessus du sien, les jambes contre ses hanches. La chaleur me gagne et dans un geste naturel, je retire la robe qui me sied pour laisser apparent un corps de porcelaine. Je pose mes mains sur son thorax et dessine chaque forme avec une envie plus irrésistible encore. Le dévorant du regard, j’approche mon visage près de sa nuque et continue à le faire languir, tandis que mes bras remontent jusqu’à ses épaules. Lovée dans cette position, je découvre pour la première fois le contact peau contre peau. Mes aiguillettes en arrière, je rougis par tant d’émotions qui me submergent. J’ai si chaud. Je me consume. Je n’arrive pas à sortir un mot, prise dans un tourbillon euphorique.
Je n’ai jamais été pudique, ou du moins, je n’avais jamais pris réellement conscience de ce que pouvait ressentir mon corps. Lorsque je vivais dans la forêt des Pins Argentés, j’étais telle une enfant sauvage au milieu des bois. Entourée d’une flore aux multiples couleurs et d’animaux aux poils hirsutes, je ne prenais pas la peine de me cacher. Seulement, ce soir, c’est différent. Je me rends vraiment compte que cet échange, ce contact, est bien plus intense que de simplement se livrer à la nature. Je ne regrette pas pour autant mon geste. Je sens son thorax qui se soulève a chaque respiration, j’entends les battements de son cœur qui, tout comme moi, bat à un rythme accéléré. Pour la première fois de mon existence, je découvre un sentiment affectif bien plus fort que mon amour pour les mortels, cela va au-delà. Ce n’est pas le même ressenti, j’aime les mortels pour leurs idées, leurs ambitions, leur bravoure, mais cet homme-là, c’est si particulier. Et puis, je laisse mes jambes glisser contre les siennes, relevant légèrement la tête avec une de mes mains sous le menton, l’autre main caressant les cheveux d’ébène du reikois.
Nous n’avons pas besoin de lumière pour nous voir, mes yeux se sont habitués à l’obscurité. Nous n’avons pas besoin d’un duvet pour le froid, nos corps entrelacés nous réchauffent et je suis prise d’une pulsion ardente. Le guerrier représente ma part d’ombre que je n’ai jamais voulu côtoyé, alors qu’en fin de compte, sans cela, je suis incomplète. Ce n’est donc point une maladie que l’on vit, c’est un sentiment naturel et sincère. En tant qu’immortelle et n’ayant jamais connu de telles attentions, une telle réciprocité, je ne pensais pas découvrir une nouvelle carte émotionnelle régit au fond de mon être. Deydreus n’est pas qu’un simple mortel à mes yeux, plus depuis ce jour. Il y a cette part de lui qui m’attire, il représente un symbole fort et de délivrance. S’il savait réellement tout ce qu’il venait de me démontrer en quelques jours, m’ouvrant un peu plus sur le monde et sur moi-même, il n’en reviendrait certainement pas. Peut-être même que cela l’effraierait. Avec un sourire charmeur, le regard doux, je ne peux m’empêcher de regarder les cicatrices sur son œil gauche et sur son nez.
Ce corps est si mutilé, je n’ose imaginer toutes les batailles qu’il a menées. Je retire une mèche qui s’est fichée devant son œil rouge. Son regard hétérochrome est si profond, cette fois-ci, le guerrier n’a pas les sourcils froncés par la rage de vaincre. Au contraire, je remarque un être plus calme, plus tempéré et ce soir, peut-être plus apaisé. Je me place de nouveau à ses côtés et l’invite à me couvrir de son corps bouillant. Tandis qu’il s’approche, je l’inspecte de plus près et m’abandonne à lui. Je glisse mes mains dans les siennes tandis que nous laissons nos corps transmettre un message. Je veux connaître son corps, encore. Je fais glisser une de mes mains de nouveau dans son dos et caresse cette surface abîmée.
Je n’ai pas les mots pour décrire ce qu’il se passe. En fait, je ne veux pas rompre cette osmose qui nous unit alors, nous nous comprenons par nos gestes, nos regards, nos envies. J’aime lorsqu’il me prend dans ses bras, j’aime lorsqu’il glisse ses mains sur mon corps, j’aime quand ses lèvres me découvrent. C’est une symbiose formidable et mes pensées vont uniquement vers lui. Je veux profiter encore un peu plus, qu’on se laisse entraîner dans cette aventure. Je prierai pour le revoir, car je m’en fais la promesse, ce n’est pas qu’une ligne écrite dans mon chapitre de vie. Deydreus venait de marquer mon existence sans s’en rendre compte. Dans mon regard ambré, je lui daigne un remerciement avec cette pointe d’affection. Je le serre contre moi, comme si je lui disais « Je suis tienne ».
Et si un jour, les titans venaient à me faire chanter ou vouloir me briser pour ce que j’ai fait avec un mortel, qu’ils le fassent. Je ne suis plus une servante dévouée, je ne serai plus leur créature chétive abandonnée. Je suis délivrée du mal qu’ils ont causés, de ces tourments sans cesse répéter. Dorénavant, je comprends que l’avenir des mortels ne doit pas leur appartenir. Ils sont mes pères, je les comprends mais il faudra qu’un jour ils arrêtent. Ils ont crée un monde, peut-être difficile et morbide, mais ô combien magnifique avec des êtres uniques. Ce soir, il y en a un parmi des milliers qui a su me faire chavirer.
Sous le ciel de la voie lactée, je me laisse bercer par mon amour pour le guerrier.
Le sommeil m’aura rattrapé après une nuit si belle en compagnie de l’homme qui m’a grandi. J’ai pu dormir sans appréhender mes cauchemars, ceux qui viennent m’anéantir l’esprit et broyer du noir. Exténuée, je me suis laissé happer par la fatigue, blottit contre une âme valeureuse et bestiale. Je m’élève dans le ciel, bien plus loin que le sommet des montagnes, bien plus proche des étoiles. Les astres lumineux m’offrent un chemin jusqu’aux cieux, m’ouvrant les portes d’un royaume que j’ai longtemps connu. Tendant la main, touchant presque du bout des doigts les grandes portes de mon destin, je suis violemment repoussée par une force invisible. Mes ailes s’affaissent et s’enflamment, puis je tombe, retournant vers la terre des mortels alors que tout se bouscule autour de moi, comme une tempête. Les astres s’éteignent, le vent m’emporte dans un tourbillon tandis que je heurte avec fracas le sol de Sekaï. Je contemple le monde qui prend feu, les montagnes et les villages, les forêts et les bêtes sauvages. Me recroquevillant, l’air perdu, une main se pose sur mon épaule et je vois d’innombrables hommes et femmes qui me sourient, armes en main et prêt à se défendre. Ce n’est pas après moi qu’ils en ont, mais contre les tout-puissants, ceux que l’on appelle titans. Puis la main relève mon menton et c’est alors que je vis la lueur d’une détermination grandissante. Un être étrange se place devant moi, de toute sa prestance avant de me baigner d’une lumière salvatrice et de recouvrir mes forces. Je me sens bien, apaisée et plus motivée que jamais. Je sens alors une main qui glisse doucement dans mon dos, j’ouvre les yeux avec difficulté. Sortir de ce songe est pénible, comme je ne voulais pas être rattrapée par la réalité. Je croise alors son regard et pose ma tête contre son front. Je me redresse ensuite et m’étire avant de déposer un baiser doux et sincère sur ses lèvres.
— Je n’ai pas envie.
Non. Je n’ai pas envie de partir, de devoir tout laisser derrière moi et de dire au revoir. Je n’aime pas cette frustration. Toutefois, nous avons tous deux nos obligations et quand bien même je sais voler, traverser monts et vallées, il ne sera pas aisé de le retrouver. Il est bientôt l’heure. Je pense pouvoir retourner à Célestia sans trop d’encombre. Je suis attristée, en vérité. Je laisse ma tête dans le creux de son cou et essaie encore de me sortir de cette torpeur matinale. Nous entendons le chant des oiseaux au loin, les premières lueurs du soleil rentrent dans quelques interstices de la tente. On entend quelques Serres se lever, prendre leur armure et marcher dans le camp. Pour nous aussi, cela ne devrait tarder, alors avant d’y aller, je contemple une dernière fois le corps du guerrier avec avidité.
Je ne dois pas oublier mes objectifs, parcourir le monde, découvrir les mortels, apporter un souffle de vie et une lumière salvatrice à ceux qui en ont besoin. Je me rends compte que même après toutes ces années, je n’ai pas tout apprit et même, j’avais abandonné l’idée de vivre auprès des Hommes de ce monde. L’heure n’est pas à la tristesse, mais à la joie, une joie immense d’avoir conquis un cœur et d’avoir découvert de nouvelles émotions. Je vais pouvoir apprendre à me développer, devenir une femme encore plus déterminée, tendre les bras à la vie, sans me soucier du lendemain. Le temps fera son office et dans tous les cas, un jour ou l’autre, je reviendrais vers le guerrier aux sombres armoiries. Je l’enlace si tendrement, prenant conscience que plus personne ne pourra me dicter ma conduite, plus personne ne pourra tirer les ficelles de ma destinée, je suis une femme libre. Et quand bien même, les monts et les vallées nous séparent, tant qu’il sera en vie, je pourrais le revoir. Tant que je respire, mes pas fouleront la terre de Sekaï. Dans une dernière embrassade avant de me relever, prenant mes affaires pour me rhabiller, je prends un des fruits sur le plateau d’argent et sors de la tente, un sourire en coin et avec un regard amusé. Je déploie mes ailes par magie et me sens totalement délivrée.
Les serres sont en train de défaire les tentes, les quelques blessés se sont reposés. J’aperçois certains hommes avec des bandages, comme Leonard, autour de leurs blessures. Ce sont des hommes endurci, endurants et sachant parcourir des milles et des cents. Je m’avance vers le feu de camp, saluant chacun des Serres au passage et croque dans le fruit à pleine dent. Aki vient me voir et je constate qu’il a quelque chose à me dire. Je tends l’oreille et il me susurre quelques mots qui m’empourprent légèrement les joues. « Promis, je ne dirais rien » dit-il en riant. En attendant, il me tend une gourde d’eau, car lui aussi sait que je rentre vers les terres enneigées qui bordent les terres de Shoumeï. Il est amusant de constater que je suis la bienvenue parmi eux, comme une alliée, comme une sœur.
Le soleil se lève doucement, ses lueurs baignent le paysage d’une teinte orangée, l’air frais du matin nous engaillardit. Les hommes s’affairent, replaçant cuissardes et jambières, gantelets et spallières. Dans leur protection de métal, armé et paré, les Serres Pourpres dévorent une miche de pain avant de décamper. Le monde continue de tourner, les minutes continuent de défiler, j’ai le cœur serré de devoir partir. Je regarde la blessure sur mon aile droite et récupère une des plumes blanches. Aki me regarde, incrédule et me voit tendre la plume à son officier.
— En attendant que je trouve quelque chose de mieux, garder ceci comme porte-bonheur, lui dis-je avec un grand sourire.
Un câlin.
Sous la rosée du matin.
Soleil levant,
Au revoir mon amant.
Tandis que le camp est levé, les hommes sont en liesse.
Mon guerrier est prêt, proche du destrier qui se dresse.
— Je ne vous oublierai pas. Vous serez toujours avec moi, quelque part.
Ainsi s’achève cette péripétie, ô combien palpitante et fulgurante. Je ressasse encore dans mon esprit l’église dans laquelle je me suis réveillée, ces hommes vêtus d’une armure noire qui m’ont tendu la main, détruisant morts-vivants et chiens. Nous nous sommes frayé un chemin, s’échappant de la ville pour trouver la scierie, puis le manoir et enfin la crypte. En l’espace de deux à trois jours, j’ai savouré avec hardiesse ces combats et ces challenges. J’ai découvert de quoi j’étais capable, bravant les dangers en compagnie de cette troupe aguerrie. Dévouée à ma cause, j’ai également été atteinte dans ma spiritualité par ces dires, par l’ange nécrotique et l’apôtre Raguiel. Ma foi chavire, je ne cesse de réfléchir sur mes objectifs et ma situation au Nouvel Ordre. Et puis …
Deydreus. Le seul qui m’a attiré par sa noirceur, un homme qui n’a aucunement la foi, au tempérament taciturne et brutal. Un guerrier reikois au corps abîmé et aux cicatrices parsemées. Je suis si triste de devoir partir, au final. Je me sens mal et meurtris, le cœur serré et je ne veux pas le voir partir. Je ne montre pas ma faiblesse, aucune larme, aucune tristesse. Seulement un sourire avant qu’il ne se mette en selle. Mais avant de partir, je nous enveloppe de mes ailes et l’embrasse passionnément, cachés du regard de ses suivants. Je recule d’un pas, remercie chacun d’entre eux avant de placer de nouveau mon regard sur Deydreus, tendrement.
Puis je m’envole et file comme le vent, portée par mes ailes au-dessus d’eux, avant de me propulser vers l’horizon où je retrouverai ma maison.
Au revoir, Serres.
Soyez serein sur la route.
Veillez sur chacun d’entre vous.
Je vous accueillerai à bras ouvert.
À toi qui as réveillé mon âme,
Je compte bien te revoir.
Au détour d’une route.
Adieu, Deydreus.