( art : Anato Finnstark)
Connexion en cours…
— Bonjour Ashley.
L’ordinateur s’active avec une voix robotique lui souhaitant la bienvenue. Le watercooling éclaire l’installation d’un rouge vif. La demoiselle se vautre dans son fauteuil gaming, place son casque virtuel sur la tête avant de pianoter sur son écran holographique avec dextérité. Luciole est en ligne. L’univers dans lequel elle s’est connectée est resplendissant : de grands buildings dominent la cité, des places florissantes, des oiseaux aux milles couleurs et un soleil qui ne crame pas la peau, en comparaison avec la réalité. Un véritable paradis où la publicité ne pullule pas à chaque coin de rue et où la nature est omniprésente, tous les sens décuplés et mis en avant. Ici, pas de radioactivité, ni de corps en lambeaux. Dans ce monde, tout est plus beau. Luciole se prend au jeu, sans accroc et en quelques heures, celle-ci trouve un travail à temps plein qu’elle exerce afin de gagner de l’argent virtuel. La joueuse s’abandonne dans cet univers, délaissant ses rêves de jeune femme pour n’être qu’un bout de pixel.
Luciole parle très régulièrement avec un dénommé Flavien, qu’elle rencontre durant sa carrière fictive. Sa voix est posée, son tempérament calme et il semble être quelqu’un de réfléchi et mature. Elle se prend d’affection pour le personnage avec qui elle passe le plus clair de son temps, jusque tard dans la nuit, avant de revenir dans cette réalité complètement abandonnée. S’étant endormie dans son fauteuil après avoir passé plusieurs heures dans cette immersion, Ashley se réveille avec sursaut. La pluie tambourine les volets, un grondement sonore fait vibrer les murs. Heureusement, Ashley reste chez elle à cause de sa maladie et préfère s’adonner à une activité moins sordide. Personne ne viendra la voir, tout le monde préfère rester dans sa bulle, se confortant dans une amère solitude. Il n’y a qu’un endroit où la joueuse se sent aimée et entourée, déconnectée de cette vie morne et triste.
Une fois en ligne, Luciole n’a plus qu’une seule envie, celle d’envoyer un sms à Flavien pour lui signaler sa présence. Cet ami, si cher, vient la chercher à son domicile afin d’effectuer leur tour matinal en voiture, saluant les quelques compagnons éveillés. De semaines en semaines, jour après jour, Ashley se laisse bercer par ce programme numérique où la douce voix de Flavien l’attend. Il est son seul et unique ami avec qui elle peut échanger, rire et partager des moments inoubliables. Tel un véritable conte de fée, il est le seul qui lui apporte du bonheur et de la gaieté.
— Bien sûr que je t’apprécie Luciole, déclare Flavien.
— Moi aussi, s’exclame-t-elle dans un souffle.
Seulement, une distance finit par se créer, le contact n’est plus omniprésent et les réponses s’espacent par texto virtuel. Luciole est interloquée, se demandant si elle devrait peut-être se remettre en question sur l’affection qu’elle porte envers lui. Les nombreuses heures ensemble ont décuplé cette envie de partager, de discuter et d’en apprendre un peu plus sur l’autre. Pourtant, la seule à poser des questions sur la vie en dehors du système par des sous-entendus, n’est autre que Ashley. Peut-être est-ce devenu beaucoup trop invasif puisque cette vie numérique et le présent sont tout bonnement différents.
La réponse de son ami, au bout de quelques jours fut : “J’ai l’impression que ce qu’il y a en jeu dépasse le jeu.” Afin d’avoir les idées claires, elle finit par débrancher son casque un temps, puis partir de chez elle afin de se remettre en question. Retour dans la vraie vie, volte-face fatidique, à l’extérieur l’odeur de pourriture la prend aux tripes. Ashley distingue la silhouette squelettique d’un homme en bas de la ruelle, un gars qui n’a plus que des hématomes sur le crâne et peine à prononcer quelques mots.
L’être humain n’est plus qu’un numéro servant à engraisser cette société malade. Les soins ne sont plus accordés au bas-peuple, préférant les laisser crever. On les fait miroiter avec des crédits, ce pouvoir d’achat qu’ils utilisent dans des projets afin qu’ils se disent “Je suis libre”. Ashley en est consciente et se laisse prendre dans le système. A l’heure actuelle, l’être humain n’est plus qu’une carcasse vide et sans âme, sans aucune conscience collective. Dans le milieu du travail, ce ne sont plus des hommes qui donnent les ordres, mais des écrans où les directives y sont écrites. La transmission ne se fait même plus par la parole, tout est à disposition sur ces terminaux. Après tout, peut-être que le joueur de Flavien est comme ce type squelettique, un gars comme un autre qui en chie dans ce monde obscur.
Tandis qu’elle travaille à l’usine, effectuant les mêmes mouvements pendant des heures jusqu’à la fin de son service, seule, Ashley pense à ce qu’elle vivra ce soir. Le monde autour d’elle s’effondre car elle ne prend plus soin de ce qu’il se passe autour. Comme si, elle avait décidé de presser le bouton “pause” alors que le monde continuait de tourner. Il y a quelques jours, elle a demandé à Flavien si elle pouvait le contacter en dehors de la simulation via une messagerie instantanée. Il accepta et s’ensuivit de longues conversations sur la vie de leurs personnages et très peu sur leur propre existence. Ashley pense sincèrement qu’une véritable affinité relie le joueur et elle, puisqu’ils peuvent échanger tout en étant en dehors de cette sphère virtuelle.
Pourtant, il n’évoque jamais qui il est réellement, ni ce qu’il fait en dehors du jeu. Évitant les questions et contournant par des rhétoriques, il est uniquement “Flavien”. Comme si le joueur derrière son écran n’avait jamais existé. Revenant le soir devant son pc, épuisée, Luciole se connecte encore une fois dans ce dédale de pixels.
Dans sa voix, d’autres joueurs la questionnent car ils la sentent hésitante, tremblante voire bouleversée. Cherchant du réconfort auprès d’une communauté de joueurs, elle expose ses sentiments partagés entre le réel et le fictif. Celui de l’épuisement mental dont elle souffre ainsi que de l’épuisement physique qu’elle ressent, dû au fait de sa maladie et de ne plus vouloir aller dormir pour profiter de cette vie si parfaite, si chère à son cœur. Toutes ses émotions qu’elle partage et qui sont de plus en plus fortes, se rendant compte que Luciole fait désormais partie intégrante de sa vie. Par le biais de son personnage, elle se lâche complètement et se laisse aller aux pleurs, souhaitant retrouver ce semblant d’humanité qui n’existe plus dans la vraie vie. Les sentiments sont partagés entre les deux mondes, ne sachant sur quel pied danser.
Elle fait la rencontre d’un infirmier avec qui elle va passer la majeure partie de sa nouvelle carrière professionnelle. En dehors de la simulation, Flavien envoie un message très particulier qui suppose qu’une jalousie s’installe. Il ne le nie pas. Cherchant à savoir ce qu’elle fait, avec qui elle est, ses nouvelles activités, il l’épie sans arrêt. Il ne comprend pas pourquoi Luciole reste auprès de ce nouveau type alors qu’elle l’a, lui. Depuis des mois, Luciole a tenté des rapprochements auprès de Flavien dans cette simulation, sans succès. Après moults taquineries, Ashley se résout à le laisser tranquille. Un nouveau métier s’offre à elle, accompagnée d’un infirmier avec qui elle s’entend relativement bien.
“Ce type n’est pas ton ami”, écrit-il.
Comment ose-t-il s’immiscer dans le jeu d’Ashley ? Comme s’il souhaitait contrôler avec qui elle parle, joue et rit. Jouant sur les sentiments, la jalousie l’emporte et les messages pleuvent des deux parties. Une incompréhension totale, un quiproquo s’installe et le lien se défait. Malheureusement, Ashley se rend compte bien trop tard qu’il n’a pas été honnête. Il n’a jamais avoué que ces mises en scènes pouvaient le rendre mal à l’aise ou bien, imaginer un quelconque rapprochement à l’intérieur de la simulation jusqu’à aujourd’hui avec Luciole, sans pour autant ressentir une quelconque attirance en dehors. Tout ça parce qu’Ashley a décidé de choisir un autre fil conducteur pour son histoire.
Tout s’en mêle et s’entremêle, l’avatar et le joueur ne font plus qu’un et perdent la trame de la véritable existence. Flavien n’est qu’un pseudonyme, une façade dans cette sphère de pixels. Ne sachant comment réagir à cette situation, la jeune femme partage son ressenti avec l’infirmier, lui donnant des détails sur ce qu’il se passe dans sa relation avec Flavien. Ashley se sent harcelée, prise au piège, elle n’arrive pas à prendre une lourde décision jusqu’à ce que l’infirmier lui dise “Quitte-le”. Sans même un adieu, dégoûtée par tous ces événements, la joueuse quitte le jeu sans sommation, espérant que les simulations virtuelles ne seront plus qu’un lointain souvenir. Une méfiance aurait dû s’installer dès le départ, à savoir qu’une illusion ne remplacera jamais le réel. Les sentiments sont éphémères et certains abusent de la confiance et de la sincérité des honnêtes personnes. Flavien est le genre de type qui ne ressent rien en dehors de la simulation, qui ne vit qu’au travers des yeux de son personnage et pas autrement.
Aujourd’hui, reprenant le cours de sa vie, Ashley a pu renouer des liens plus forts avec ceux qu’elle a délaissé. Ce n’était qu’une pièce de théâtre, après tout. Le casque virtuel posé à côté de son bureau, elle n’ose plus y toucher de peur de retomber dans les méandres de cet univers malsain. Elle s’est rendue compte que la plupart des joueurs sont en fait des personnes souhaitant fuir la réalité et avoir une vie plus prospère. Ils nient et vivent dans un mensonge. Il est difficile de savoir différencier le personnage incarné et le joueur derrière son écran. Les mois s’écoulent tandis qu’un nouveau jeu virtuel fait parler de lui. Ashley rentre et regarde son casque …