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Les cloches sonnent dans un glas sinistre tandis que le brouillard s’installe dans les ruelles qui bordent la grande cité. L’œil hagard, un jeune homme traîne du pied sur les pavés, tâtant le mur du bout des doigts comme s’il cherchait un repère. Au détour d’une rue, il prend à gauche et trébuche sur un tas de détritus. Il peste et continue son parcours jusqu’à retrouver sa maison : un vieux carton. Son cœur faiblit, il titube, son corps s’affale sur le sol avec un bruit sourd, écrasant son toit au passage. Il ne comprend pas ce qui lui arrive. Il se souvient seulement des rires gras, des chopes s’entrechoquant sous la lumière vacillante de la taverne, entouré de compagnons aussi ivres que lui. Était-ce vraiment l’alcool qui lui montait à la tête, ou bien quelqu’un aurait-il glissé quelque chose dans son verre ? De toute façon, qui s’intéresserait à un pauvre clochard ? Fermant ses yeux, son visage contre le sol, il respire faiblement, ses lèvres trempées dans la boue et l’odeur de pisse. Frigorifié, il se dit que cette nuit d’automne pourrait être la dernière, comme la plupart des nuits où il se retrouve seul au milieu de ce débarras. 

Soudain, un étranger aux cheveux d’ébène surgit des ombres et le secoue fermement. Rien n’y fait, il n’a plus la force de répondre, il entend seulement deux voix, celle du type qui vient quasiment de lui arracher le bras et celle d’une femme, autoritaire et froide. Il sent ses jambes glisser contre la pierre rugueuse de la ruelle. Incapable de rassembler ses pensées, ses yeux mi-clos ne perçoivent que des ombres vacillantes. Il est installé à l’arrière d’une calèche, la voix de l’étranger s’élève et le coup de fouet incite les chevaux à prendre la route. L’odeur âcre lui prend à la gorge, Il a l’impression qu’un autre corps à peine immobile se trouve à côté de lui. Une main effleure la sienne. Est-ce celle de la femme à la voix tranchant ? Ce simple contact le terrifie et la conscience du jeune homme s’efface.
Lorsqu’il émerge enfin, un frisson de terreur le glace alors qu’il sent le bois dur sous lui et réalise qu’il n’est plus dans la rue… Il parvient à ouvrir un peu plus son regard et commence à distinguer la personne qui se trouve à ses côtés. La femme à côté de lui, gorge béante, laisse échapper une odeur nauséabonde. Ses yeux vitreux semblent fixer un point dans le vide, et pourtant, sa main repose fermement contre la sienne, comme si elle s’était accrochée à lui dans un dernier élan de réconfort. À sa gauche, un autre corps, pâle et figé dans un dernier râle, porte encore les marques de sa lutte désespérée. Ses doigts crispées témoignent de l’agonie à laquelle il n’a pu échapper. Ne parvenant pas à hurler, comme paralysé, il parvient à détourner les yeux et rencontre ceux d’une magnifique créature. Une jeune femme vêtue d’atours de velour, arbore un large sourire. Sa peau lisse et blanche contraste avec sa chevelure d’ébène, magnifiquement coiffée. Elle l’observe d’un regard noir et perçant, une lueur cruelle dans les yeux. Son sourire, large et glacial, s’étire un peu trop, d’une manière qui n’a rien de naturel, comme si elle savourait déjà sa terreur. Il est incapable de bouger, incapable de crier et son cœur s’affole. La belle dame s’approche doucement, son sourire étrange et ce regard rempli d’une cruauté malsaine. «Ne t’inquiète pas, murmure-t-elle d’une voix douce. Les autres n’ont pas tenu longtemps et pourtant … Je perçois en toi quelque chose de spécial.»

La calèche s’arrête quelques mètres plus loin, alors que le regard affolé du garçon cherche n’importe quel repère à l’extérieur. Malheureusement, la brume et l’obscurité de la nuit l’empêche de découvrir où il se trouve. Le cocher descend et s’approche pour ouvrir la porte, tendant la main auprès de la dame à l’éclat malveillant. Celle-ci, maniérée, descend avec douceur et s’en va un peu plus loin, s’enfonçant dans le brouillard. Croisant le regard de l’homme aux cheveux d’ébène, l’affolé scrute dans les moindres détails et découvre une grande cicatrice fendant son nez jusqu’à sa bas joue droite. Le sourire du ravisseur est dérangeant, il tire les corps lorsqu’il aperçoit un chariot en bois amené par la dame. Déposant les cadavres, il termine par le jeune homme qui n’arrive toujours pas à utiliser ses membres ni sa voix. L’homme le prend par le bras avec une grande force. Il dépose la victime auprès des cadavres. L’étranger au cheveux d’ébène observe son butin, son sourire se tordant dans une expression de satisfaction sinistre.

Empruntant un chemin boueux, seul le bruit des bottes dans l’eau et les roues grinçantes cassent le silence des lieux. Tout autour d’eux, des sapins immenses et une végétation dense n’offrent aucune opportunité de savoir où il se trouve. Le jeune homme a mal au dos, sa position n’est pas confortable sachant qu’il repose sur deux cadavres. Il entend un bruit de clé puis une porte qui grince avant d’être emporté dans un long couloir à l’odeur moisie. Un clapotis de goutte d’eau, une sensation le submerge et l’odeur de décomposition le prend aux tripes. La puanteur est suffocante, mêlant la moisissure et le sang rance. Chaque mouvement agite les corps inertes sous lui, leurs chairs froides et rigides, comme si la mort elle-même s’était ancrée dans sa peau. Le chariot s’arrête, l’homme et la femme partent un peu plus loin, dans une autre pièce où ils murmurent de manière inaudible. Ses pensées se heurtent les unes aux autres, cherchant frénétiquement une issue, une idée, une échappatoire… Pourtant, il sait au fond de lui qu’il est seul ici, et que personne n’entendra sa dernière prière. Des traces sombres maculent les murs fissurés, comme des éclaboussures dont personne n’a pris la peine de se débarrasser. Un reflet métallique attire son attention accroché à une étagère en bois. Gît là des instruments de torture, scalpels rouillés, gants déchirés…
Une main caresse son visage, la femme s’était rapprochée discrètement, ses yeux glacés inspectant chaque détail avec un intérêt macabre. Elle se détourne de la victime et enlace l’homme aux cheveux d’ébène. Un rire aigrelet s’échappe de ses lèvres. Ne portant plus de robe, mais une tunique blanche souillée par le sang, les deux protagonistes s’embrassent avec une passion dérangeante. Acculé, conscient que ses dernières secondes s’égrènent inexorablement, il tente un cri qui peine à sortir de sa bouche. Dans cette étrange cave de l’horreur, les cris d’agonie se mêlent aux échos des rires cruels, une symphonie de désespoir et de souffrance. Dans cette mélodie funeste y est scellé son destin. Une vie s’éteint dans l’indifférence glaciale de ses bourreaux.

 

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