Russie. Année 4011.
A cette époque, je n’avais que six ans. À cet âge-là, on ne se rend pas vraiment compte de ce qui est bien ou mal. On s’amuse à couper la queue d’un lézard ou à retirer les ailes d’une mouche. On inhale le produit laissé sur la table basse de la chambre des parents, une odeur âcre qui vient vous faire planer. Et puis, vous finissez par avoir peur qu’un grand méchant loup vous punisse, car vous n’avez pas pris conscience assez tôt que le monde dans lequel vous êtes est aussi pourri qu’une nécrose. Je suis née dans un pays froid, au sein d’une mégalopole aux rues décharnées, remplis de néons et surtout, de gens bien trop tristes qui pensent échapper à la société en se droguant avec des substances synthétiques. J’avais une vie libre, ou du moins, c’est ce que je croyais avec ma petite sœur et mes parents. Jusqu’à ce qu’un groupe des forces de l’ordre défonce la porte d’entrée, plaquant à terre nos parents. On nous met dans un coin d’une pièce pour ne pas voir ce qu’il se passe. Je serre très fort ma petite sœur, espérant pouvoir la secourir de mes bras menus. Seulement, il n’en est rien et bien que l’on me bouche les oreilles, j’entends un tir, voire deux et on finit par nous endormir avec un produit qu’on nous injecte dans le bras. Je ne vois plus rien. Et c’est à cet instant que ma vie s’est terminée et quand j’ai ouvert les yeux, Velidreth a disparu.
« Numéro 903. »
Mes yeux regardent le mur d’en face, carrelé d’un blanc éclatant. Debout avec une cinquantaine d’autres jeunes filles, nous savons que l’inspection matinale débute sous la surveillance de la grande matriarche. Nues, nous n’avons aucune intimité et partageons tout ensemble. Au sein de cet endroit, certainement dans des souterrains où seule la lumière artificielle est notre seul salut, nous allons découvrir le programme du jour. Les âges sont variés, pouvant aller de la petite enfance jusqu’à l’âge de dix-huit ans. Je n’en avais que dix et pourtant, j’avais cette amère sensation que mon enfance avait été volée. Je n’ai plus jamais retrouver ma petite sœur depuis que nous avons été attaqués par les forces de l’ordre. Sans savoir où je suis, ni pourquoi je me retrouve ici depuis tout ce temps, j’avais cette étrange sensation d’être dans une prison pour mineurs. Qu’ai-je bien pu faire pour en arriver là ? Est-ce le grand méchant loup qui m’a vu coupé cette queue de lézard ou arracher les ailes d’une mouche ? M’apitoyant sur moi-même pendant de nombreux mois, je n’avais nul autre choix que de continuer ici. Tout compte fait, nous sommes nourris, logés, on nous apprend les mathématiques, la science, mais aussi des projets artistiques. D’ailleurs, j’ai fini par me rendre compte que je n’ai rien à envier aux petits artistes. Il y a des cours un peu plus spécifiques de self-défense, où l’on apprend la riposte. Puis, vers l’âge de nos douze ans, on nous forme avec des armes à feu.
« Chien, cible les figures humanoïdes. »
Je serre la crosse. Ma main est moite, mais ne tremble plus. On m’ordonne, je m’exécute. Je me faufile derrière des barils, je vise et tire avec une arme automatique. Au début, lorsqu’on m’a filé ma première arme, le son des tirs m’effrayait. La peur gagnait mon corps et c’est à cet instant où l’on m’a retiré mes états-d’âme. La grande matriarche s’occupait de mon cas personnellement. Il m’a fallu beaucoup de temps pour comprendre que je ne devais pas avoir peur. Et l’on me l’a fait comprendre par la violence. Il m’arrivait de sortir de cette cellule avec un doigt cassé ou des énormes bleus sur les fesses. Aujourd’hui, mon corps ne m’appartient pas. Il appartient à la grande matriarche. Et lorsque je réussis, elle fait de moi sa favorite. Je suis la seule. L’unique. Son arme de prédilection. Elle m’appelle « Chien » comme sa plus fidèle et loyale. Mon prénom est banni. Aujourd’hui, je jure de devenir la meilleure arme des futures forces spéciales, celles qui annihilent les faibles. L’ordre et la loi ne peuvent être enfreints et je serai là pour les faire respecter. « Chien, approche ». Après avoir détruit toutes les cibles, le corps trempé de sueur, je m’approche de la grande Matriarche qui me félicite en m’embrassant le cou. Son œil noir me scrute avec avidité, puis me murmure à l’oreille « Ton heure viendra bientôt, tu n’es pas encore prête ».
L’âge de la maturité.
Lors de mes dix-huit ans, on m’affecte à un service encore plus loin dans les sous-sols. La grande matriarche est décédée et nous avons assisté à ses funérailles. J’étais son arme, et pourtant, je n’ai pas versé une larme. Suite à cela, je suis parvenue à rentrer dans les forces spéciales Russe. J’ai pris une espèce de capsule en verre qui nous a emmené tout droit dans la ville. Et c’est là que j’ai pu inhaler la même odeur de quand j’étais petite : celle de la pourriture de la ville. Avec quatre autres filles, nous avons suivi un officier qui nous a affecté dans une grande banlieue. Notre premier objectif ? Tuer les récalcitrants qui n’ont pas suivi la loi de l’enfant unique. On commence à s’organiser en pénétrant dans l’enceinte de l’immeuble, deux d’entre nous défoncent la porte, on maîtrise les parents au sol et on voit deux gamins remplis d’effroi dans l’autre pièce. L’ordre est clair : tuer les cibles humanoïdes. Un tir. Puis deux. Les gamins sont sur les épaules des deux agents, en train de sombrer dans un profond sommeil. L’officier nous regarde et sourit : « On joue à la roulette-russe ? »
Les années qui suivirent m’ont appris que le monde est bien plus sombre que je me l’étais imaginé. Chien, quelqu’un sur qui on peut compter lorsqu’il s’agit d’être l’arme qui s’abat sur les récidivistes qui sèment le chaos. Ceux qui négligent la loi de l’enfant unique sont tués sans vergogne, laissant leurs progénitures soit au sein des services spéciaux infantiles ou bien ils sont éliminés. Mon existence n’est là que pour servir, annihiler le mal et protéger l’ordre. Je ne suis rien d’autre que Chien.
« Rapport 2073, investigation sécuritaire post-ciblage ».
J’écris sur un carnet à la couverture noire, les détails de l’affaire sur laquelle je suis. Deux corps calcinés et quasi non reconnaissables. L’odeur de mort est insoutenable. Portant un masque, enveloppés dans mon attirail des forces de l’ordre, je regarde l’intérieur de la pièce et place des barrières autour de la pièce. D’autres collègues investiguent les lieux. Lorsque je m’approche des corps, quelque chose de brillant se trouve dans les cendres, au milieu de l’abdomen du cadavre. Je m’empare de l’objet soigneusement avec des gants, plaçant l’indice dans un sachet que je m’apprête à fournir au commandant. Un peu plus tard dans la soirée, les pièces à conviction sont restées à proximité des corps et je me retrouve seule avec le commandant. Il convoite la clé et souhaite la récupérer, il m’avoue vouloir sortir de ce monde. La Terre n’est plus qu’un vestige de la débauche et de la maladie. Il commence à s’emparer de la clé et me pointe avec son flingue sur la tempe. Il m’explique que ce ne serait qu’un malencontreux accident, que de toute manière, Chien n’est là que pour obéir. Seulement, il n’est pas la loi. Il n’est pas l’ordre. Il devient le Chaos. Et le chaos, je l’annihile.
Le portail.
« Chien. Pour avoir désobéi, votre identité sera effacée. La Terre ne vous sera plus accessible. Numéro 903, adieu.»
Voilà comment l’on me remercie de sauver l’ordre et la loi. On m’exécute une deuxième fois, sauf que cette fois-ci, je ne serai plus de ce monde. Chien disparaît. Tout comme mon prénom d’autrefois. Qu’était-il déjà ? Aujourd’hui, on me pousse dans cette immense infrastructure, reniée par mes pairs pour une histoire de meutre. Au lieu de m’exécuter, on fait de moi quelqu’un qui n’a jamais existé. Adieu, Terre. Tu ne m’as rien apporté. Ils pensent me bannir. Mais on ne bannit pas une ombre. On la relâche.